Hélas! depuis l'époque où, dans notre roman _des Trois
Mousquetaires_, nous avons quitté d'Artagnan, rue des Fossoyeurs,
12, il s'était passé bien des choses, et surtout bien des années.
D'Artagnan n'avait pas manqué aux circonstances, mais les
circonstances avaient manqué à d'Artagnan. Tant que ses amis
l'avaient entouré, d'Artagnan était resté dans sa jeunesse et sa
poésie; c'était une de ces natures fines et ingénieuses qui
s'assimilent facilement les qualités des autres. Athos lui donnait
de sa grandeur, Porthos de sa verve, Aramis de son élégance. Si
d'Artagnan eût continué de vivre avec ces trois hommes, il fût
devenu un homme supérieur. Athos le quitta le premier, pour se
retirer dans cette petite terre dont il avait hérité du côté de
Blois; Porthos, le second, pour épouser sa procureuse; enfin,
Aramis, le troisième, pour entrer définitivement dans les ordres
et se faire abbé. À partir de ce moment, d'Artagnan, qui semblait
avoir confondu son avenir avec celui de ses trois amis, se trouva
isolé et faible, sans courage pour poursuivre une carrière dans
laquelle il sentait qu'il ne pouvait devenir quelque chose qu'à la
condition que chacun de ses amis lui céderait, si cela peut se
dire, une part du fluide électrique qu'il avait reçu du ciel.
Ainsi, quoique devenu lieutenant de mousquetaires, d'Artagnan ne
s'en trouva que plus isolé; il n'était pas d'assez haute
naissance, comme Athos, pour que les grandes maisons s'ouvrissent
devant lui; il n'était pas assez vaniteux, comme Porthos, pour
faire croire qu'il voyait la haute société; il n'était pas assez
gentilhomme, comme Aramis, pour se maintenir dans son élégance
native, en tirant son élégance de lui-même. Quelque temps le
souvenir charmant de madame Bonacieux avait imprimé à l'esprit du
jeune lieutenant une certaine poésie; mais comme celui de toutes
les choses de ce monde, ce souvenir périssable s'était peu à peu
effacé; la vie de garnison est fatale, même aux organisations
aristocratiques. Des deux natures opposées qui composaient
l'individualité de d'Artagnan, la nature matérielle l'avait peu à
peu emporté, et tout doucement, sans s'en apercevoir lui-même,
d'Artagnan, toujours en garnison, toujours au camp, toujours à
cheval, était devenu (je ne sais comment cela s'appelait à cette
époque) ce qu'on appelle de nos jours un _véritable troupier._
Ce n'est point que pour cela d'Artagnan eût perdu de sa finesse
primitive; non pas. Au contraire, peut-être, cette finesse s'était
augmentée, ou du moins paraissait doublement remarquable sous une
enveloppe un peu grossière; mais cette finesse il l'avait
appliquée aux petites et non aux grandes choses de la vie; au
bien-être matériel, au bien-être comme les soldats l'entendent,
c'est-à-dire à avoir bon gîte, bonne table, bonne hôtesse.
Et d'Artagnan avait trouvé tout cela depuis six ans rue
Tiquetonne, à l'enseigne de _La Chevrette._
Dans les premiers temps de son séjour dans cet hôtel, la maîtresse
de la maison, belle et fraîche Flamande de vingt-cinq à vingt-six
ans, s'était singulièrement éprise de lui; et après quelques
amours fort traversées par un mari incommode, auquel dix fois
d'Artagnan avait fait semblant de passer son épée au travers du
corps, ce mari avait disparu un beau matin, désertant à tout
jamais, après avoir vendu furtivement quelques pièces de vin et
emporté l'argent et les bijoux. On le crut mort; sa femme surtout,
qui se flattait de cette douce idée qu'elle était veuve, soutenait
hardiment qu'il était trépassé. Enfin, après trois ans d'une
liaison que d'Artagnan s'était bien gardé de rompre, trouvant
chaque année son gîte et sa maîtresse plus agréables que jamais,
car l'une faisait crédit de l'autre, la maîtresse eut
l'exorbitante prétention de devenir femme, et proposa à d'Artagnan
de l'épouser.
-- Ah! fi! répondit d'Artagnan. De la bigamie, ma chère! Allons
donc, vous n'y pensez pas!
-- Mais il est mort, j'en suis sûre.
-- C'était un gaillard très contrariant et qui reviendrait pour
nous faire pendre.
-- Eh bien, s'il revient, vous le tuerez; vous êtes si brave et si
adroit!
-- Peste! ma mie! autre moyen d'être pendu.
-- Ainsi vous repoussez ma demande?
-- Comment donc! mais avec acharnement!
La belle hôtelière fut désolée. Elle eût fait bien volontiers de
M. d'Artagnan non seulement son mari, mais encore son Dieu:
c'était un si bel homme et une si fière moustache!
Vers la quatrième année de cette liaison vint l'expédition de
Franche-Comté. D'Artagnan fut désigné pour en être et se prépara à
partir. Ce furent de grandes douleurs, des larmes sans fin, des
promesses solennelles de rester fidèle; le tout de la part de
l'hôtesse, bien entendu. D'Artagnan était trop grand seigneur pour
rien promettre; aussi promit-il seulement de faire ce qu'il
pourrait pour ajouter encore à la gloire de son nom.
Sous ce rapport, on connaît le courage de d'Artagnan; il paya
admirablement de sa personne, et, en chargeant à la tête de sa
compagnie, il reçut au travers de la poitrine une balle qui le
coucha tout de son long sur le champ de bataille. On le vit tomber
de son cheval, on ne le vit pas se relever, on le crut mort, et
tous ceux qui avaient espoir de lui succéder dans son grade dirent
à tout hasard qu'il l'était. On croit facilement ce qu'on désire;
or, à l'armée depuis les généraux de division qui désirent la mort
du général en chef, jusqu'aux soldats qui désirent la mort des
caporaux, tout le monde désire la mort de quelqu'un.
Mais d'Artagnan n'était pas homme à se laisser tuer comme cela.
Après être resté pendant la chaleur du jour évanoui sur le champ
de bataille, la fraîcheur de la nuit le fit revenir à lui; il
gagna un village, alla frapper à la porte de la plus belle maison,
fut reçu comme le sont partout et toujours les Français, fussent-
ils blessés; il fut choyé, soigné, guéri, et, mieux portant que
jamais, il reprit un beau matin le chemin de la France, une fois
en France la route de Paris, et une fois à Paris la direction de
la rue Tiquetonne.
Mais d'Artagnan trouva sa chambre prise par un portemanteau
d'homme complet, sauf l'épée, installé contre la muraille.
-- Il sera revenu, dit-il; tant pis et tant mieux!
Il va sans dire que d'Artagnan songeait toujours au mari.
Il s'informa: nouveau garçon, nouvelle servante; la maîtresse
était allée à la promenade.
-- Seule! demanda d'Artagnan.
-- Avec monsieur.
-- Monsieur est donc revenu?
-- Sans doute, répondit naïvement la servante.
-- Si j'avais de l'argent, se dit d'Artagnan à lui-même, je m'en
irai; mais je n'en ai pas, il faut demeurer et suivre les conseils
de mon hôtesse, en traversant les projets conjugaux de cet
importun revenant.
Il achevait ce monologue, ce qui prouve que dans les grandes
circonstances rien n'est plus naturel que le monologue, quand la
servante, qui guettait à la porte, s'écria tout à coup:
-- Ah, tenez! justement voici madame qui revient avec monsieur.
D'Artagnan jeta les yeux au loin dans la rue et vit en effet, au
tournant de la rue Montmartre, l'hôtesse qui revenait suspendue au
bras d'un énorme Suisse, lequel se dandinait en marchant avec des
airs qui rappelèrent agréablement Porthos à son ancien ami.
-- C'est là monsieur? se dit d'Artagnan. Oh! oh! il a fort grandi,
ce me semble!
Et il s'assit dans la salle, dans un endroit parfaitement en vue.
L'hôtesse en entrant aperçut tout d'abord d'Artagnan et jeta un
petit cri.
À ce petit cri, d'Artagnan se jugeant reconnu se leva, courut à
elle et l'embrassa tendrement.
Le Suisse regardait d'un air stupéfait l'hôtesse qui demeurait
toute pâle.
-- Ah! c'est vous, monsieur! Que me voulez-vous. demanda-t-elle
dans le plus grand trouble.
-- Monsieur est votre cousin? Monsieur est votre frère? dit
d'Artagnan sans se déconcerter aucunement dans le rôle qu'il
jouait.
Et, sans attendre qu'elle répondît, il se jeta dans les bras de
l'Helvétien, qui le laissa faire avec une grande froideur.
-- Quel est cet homme? demanda-t-il.
L'hôtesse ne répondit que par des suffocations.
-- Quel est ce Suisse? demanda d'Artagnan.
-- Monsieur va m'épouser, répondit l'hôtesse entre deux spasmes.
-- Votre mari est donc mort enfin?
-- Que vous imborde? répondit le Suisse.
-- Il m'imborde beaucoup, répondit d'Artagnan, attendu que vous ne
pouvez épouser madame sans mon consentement et que...
-- Et gue?... demanda le Suisse.
-- Et gue... je ne le donne pas, dit le mousquetaire.
Le Suisse devint pourpre comme une pivoine; il portait son bel
uniforme doré, d'Artagnan était enveloppé d'une espèce de manteau
gris; le Suisse avait six pieds, d'Artagnan n'en avait guère plus
de cinq; le Suisse se croyait chez lui, d'Artagnan lui sembla un
intrus.
-- Foulez-vous sordir d'izi? demanda le Suisse en frappant
violemment du pied comme un homme qui commence sérieusement à se
fâcher.
-- Moi? pas du tout! dit d'Artagnan.
-- Mais il n'y a qu'à aller chercher main-forte, dit un garçon qui
ne pouvait comprendre que ce petit homme disputât la place à cet
homme si grand.
-- Toi, dit d'Artagnan que la colère commençait à prendre aux
cheveux et en saisissant le garçon par l'oreille, toi, tu vas
commencer par te tenir à cette place, et ne bouge pas ou j'arrache
ce que je tiens. Quant à vous, illustre descendant de Guillaume
Tell, vous allez faire un paquet de vos habits qui sont dans ma
chambre et qui me gênent, et partir vivement pour chercher une
autre auberge.
Le Suisse se mit à rire bruyamment.
-- Moi bardir! dit-il, et bourguoi?
-- Ah! c'est bien! dit d'Artagnan, je vois que vous comprenez le
français. Alors, venez faire un tour avec moi, et je vous
expliquerai le reste.
L'hôtesse, qui connaissait d'Artagnan pour une fine lame, commença
à pleurer et à s'arracher les cheveux.
D'Artagnan se retourna du côté de la belle éplorée.
-- Alors, renvoyez-le, madame, dit-il.
-- Pah! répliqua le Suisse, à qui il avait fallu un certain temps
pour se rendre compte de la proposition que lui avait faite
d'Artagnan; pah! qui êtes fous, t'apord, pour me broboser t'aller
faire un tour avec fous!
-- Je suis lieutenant aux mousquetaires de Sa Majesté, dit
d'Artagnan, et par conséquent votre supérieur en tout; seulement,
comme il ne s'agit pas de grade ici, mais de billet de logement,
vous connaissez la coutume. Venez chercher le vôtre; le premier de
retour ici reprendra sa chambre.
D'Artagnan emmena le Suisse malgré les lamentations de l'hôtesse,
qui, au fond, sentait son coeur pencher pour l'ancien amour, mais
qui n'eût pas été fâchée de donner une leçon à cet orgueilleux
mousquetaire, qui lui avait fait l'affront de refuser sa main.
Les deux adversaires s'en allèrent droit aux fossés Montmartre, il
faisait nuit quand ils y arrivèrent; d'Artagnan pria poliment le
Suisse de lui céder la chambre et de ne plus revenir; celui-ci
refusa d'un signe de tête et tira son épée.
-- Alors, vous coucherez ici, dit d'Artagnan; c'est un vilain
gîte, mais ce n'est pas ma faute et c'est vous qui l'aurez voulu.
Et à ces mots il tira le fer à son tour et croisa l'épée avec son
adversaire.
Il avait affaire à un rude poignet, mais sa souplesse était
supérieure à toute force. La rapière de l'Allemand ne trouvait
jamais celle du mousquetaire. Le Suisse reçut deux coups d'épée
avant de s'en être aperçu, à cause du froid; cependant, tout à
coup, la perte de son sang et la faiblesse qu'elle lui occasionna
le contraignirent de s'asseoir.
-- Là! dit d'Artagnan, que vous avais-je prédit? vous voilà bien
avancé, entêté que vous êtes! Heureusement que vous n'en avez que
pour une quinzaine de jours. Restez-là, et je vais vous envoyer
vos habits par le garçon. Au revoir. À propos, logez-vous rue
Montorgueil, _Au Chat qui pelote_, on y est parfaitement nourri,
si c'est toujours la même hôtesse. Adieu.
Et là-dessus il revint tout guilleret au logis, envoya en effet
les hardes au Suisse, que le garçon trouva assis à la même place
où l'avait laissé d'Artagnan, et tout consterné encore de l'aplomb
de son adversaire.
Le garçon, l'hôtesse et toute la maison eurent pour d'Artagnan les
égards que l'on aurait pour Hercule s'il revenait sur la terre
pour y recommencer ses douze travaux.
Mais lorsqu'il fut seul avec l'hôtesse:
-- Maintenant, belle Madeleine, dit-il, vous savez la distance
qu'il y a d'un Suisse à un gentilhomme; quant à vous, vous vous
êtes conduite comme une cabaretière. Tant pis pour vous, car à
cette conduite vous perdez mon estime et ma pratique. J'ai chassé
le Suisse pour vous humilier; mais je ne logerai plus ici; je ne
prends pas gîte là où je méprise. Holà, garçon! qu'on emporte ma
valise au _Muid d'amour_, rue des Bourdonnais. Adieu, madame.
D'Artagnan fut à ce qu'il paraît, en disant ces paroles, à la fois
majestueux et attendrissant. L'hôtesse se jeta à ses pieds, lui
demanda pardon, et le retint par une douce violence. Que dire de
plus? la broche tournait, le poêle ronflait, la belle Madeleine
pleurait; d'Artagnan sentit la faim, le froid et l'amour lui
revenir ensemble: il pardonna; et ayant pardonné, il resta.
Voilà comment d'Artagnan était logé rue Tiquetonne, à l'hôtel de
_La Chevrette._
VII. D'Artagnan est embarrassé, mais une de nos anciennes
connaissances lui vient en aide
D'Artagnan s'en revenait donc tout pensif, trouvant un assez vif
plaisir à porter le sac du cardinal Mazarin, et songeant à ce beau
diamant qui avait été à lui et qu'un instant il avait vu briller
au doigt du premier ministre.
-- Si ce diamant retombait jamais entre mes mains, disait-il, j'en
ferais à l'instant même de l'argent, j'achèterais quelques
propriétés autour du château de mon père, qui est une jolie
habitation, mais qui n'a, pour toutes dépendances, qu'un jardin,
grand à peine comme le cimetière des Innocents, et là,
j'attendrais, dans ma majesté, que quelque riche héritière,
séduite par ma bonne mine, me vînt épouser; puis j'aurais trois
garçons: je ferais du premier un grand seigneur comme Athos; du
second, un beau soldat comme Porthos; et du troisième un gentil
abbé comme Aramis. Ma foi! cela vaudrait infiniment mieux que la
vie que je mène; mais malheureusement M. de Mazarin est un pleutre
qui ne se dessaisira pas de son diamant en ma faveur.
Qu'aurait dit d'Artagnan s'il avait su que ce diamant avait été
confié par la reine à Mazarin pour lui être rendu?
En entrant dans la rue Tiquetonne, il vit qu'il s'y faisait une
grande rumeur; il y avait un attroupement considérable aux
environs de son logement.
-- Oh! oh! dit-il, le feu serait-il à l'hôtel de _La Chevrette_,
ou le mari de la belle Madeleine serait-il décidément revenu?
Ce n'était ni l'un ni l'autre: en approchant, d'Artagnan s'aperçut
que ce n'était pas devant son hôtel, mais devant la maison
voisine, que le rassemblement avait lieu. On poussait de grands
cris, on courait avec des flambeaux, et, à la lueur de ces
flambeaux, d'Artagnan aperçut des uniformes.
Il demanda ce qui se passait.
On lui répondit que c'était un bourgeois qui avait attaqué, avec
une vingtaine de ses amis, une voiture escortée par les gardes de
M. le cardinal, mais qu'un renfort étant survenu les bourgeois
avaient été mis en fuite. Le chef du rassemblement s'était réfugié
dans la maison voisine de l'hôtel, et on fouillait la maison.
Dans sa jeunesse, d'Artagnan eût couru là où il voyait des
uniformes et eût porté main-forte aux soldats contre les
bourgeois, mais il était revenu de toutes ces chaleurs de tête;
d'ailleurs, il avait dans sa poche les cent pistoles du cardinal,
et il ne voulait pas s'aventurer dans un rassemblement.
Il entra dans l'hôtel sans faire d'autres questions.
Autrefois, d'Artagnan voulait toujours tout savoir; maintenant il
en savait toujours assez.
il trouva la belle Madeleine qui ne l'attendait pas, croyant,
comme le lui avait dit d'Artagnan, qu'il passerait la nuit au
Louvre; elle lui fit donc grande fête de ce retour imprévu, qui,
cette fois, lui allait d'autant mieux qu'elle avait grand peur de
ce qui se passait dans la rue, et qu'elle n'avait aucun Suisse
pour la garder.
Elle voulut donc entamer la conversation avec lui et lui raconter
ce qui s'était passé; mais d'Artagnan lui dit de faire monter le
souper dans sa chambre, et d'y joindre une bouteille de vieux
bourgogne.
La belle Madeleine était dressée à obéir militairement, c'est-à-
dire sur un signe. Cette fois, d'Artagnan avait daigné parler, il
fut donc obéi avec une double vitesse.
D'Artagnan prit sa clef et sa chandelle et monta dans sa chambre.
Il s'était contenté, pour ne pas nuire à la location, d'une
chambre au quatrième. Le respect que nous avons pour la vérité
nous force même à dire que la chambre était immédiatement au-
dessus de la gouttière et au-dessous du toit.
C'était là sa tente d'Achille. D'Artagnan se renfermait dans cette
chambre lorsqu'il voulait, par son absence, punir la belle
Madeleine.
Son premier soin fut d'aller serrer, dans un vieux secrétaire dont
la serrure était neuve, son sac, qu'il n'eut pas même besoin de
vérifier pour se rendre compte de la somme qu'il contenait; puis,
comme un instant après son souper était servi, sa bouteille de vin
apportée, il congédia le garçon, ferma la porte et se mit à table.
Ce n'était pas pour réfléchir, comme on pourrait le croire, mais
d'Artagnan pensait qu'on ne fait bien les choses qu'en les faisant
chacune à son tour. Il avait faim, il soupa, puis après souper il
se coucha. D'Artagnan n'était pas non plus de ces gens qui pensent
que la nuit porte conseil; la nuit d'Artagnan dormait. Mais le
matin, au contraire, tout frais, tout avisé, il trouvait les
meilleures inspirations. Depuis longtemps il n'avait pas eu
l'occasion de penser le matin, mais il avait toujours dormi la
nuit.
Au petit jour il se réveilla, sauta en bas de son lit avec une
résolution toute militaire, et se promena autour de sa chambre en
réfléchissant.
-- En 43, dit-il, six mois à peu près avant la mort du feu
cardinal, j'ai reçu une lettre d'Athos. Où cela? Voyons... Ah!
c'était au siège de Besançon, je me rappelle... j'étais dans la
tranchée. Que me disait-il? Qu'il habitait une petite terre, oui,
c'est bien cela, une petite terre; mais où? J'en étais là quand un
coup de vent a emporté ma lettre. Autrefois j'eusse été la
chercher, quoique le vent l'eût menée à un endroit fort découvert.
Mais la jeunesse est un grand défaut... quand on n'est plus jeune.
J'ai laissé ma lettre s'en aller porter l'adresse d'Athos aux
Espagnols, qui n'en ont que faire et qui devraient bien me la
renvoyer. Il ne faut donc plus penser à Athos. Voyons... Porthos.
«J'ai reçu une lettre de lui: il m'invitait à une grande chasse
dans ses terres, pour le mois de septembre 1646. Malheureusement,
comme à cette époque j'étais en Béarn à cause de la mort de mon
père, la lettre m'y suivit; j'étais parti quand elle arriva. Mais
elle se mit à me poursuivre et toucha à Montmédy quelques jours
après que j'avais quitté la ville. Enfin elle me rejoignit au mois
d'avril; mais, comme c'était seulement au mois d'avril 1647
qu'elle me rejoignit et que l'invitation était pour le mois de
septembre 46, je ne pus en profiter. Voyons, cherchons cette
lettre, elle doit être avec mes titres de propriété.
D'Artagnan ouvrit une vieille cassette qui gisait dans un coin de
la chambre, pleine de parchemins relatifs à la terre d'Artagnan,
qui depuis deux cents ans était entièrement sortie de sa famille,
et il poussa un cri de joie: il venait de reconnaître la vaste
écriture de Porthos et au-dessous quelques lignes en pattes de
mouche tracées par la main sèche de sa digne épouse.
D'Artagnan ne s'amusa point à relire la lettre, il savait ce
qu'elle contenait, il courut à l'adresse.
L'adresse était: au château du Vallon.
Porthos avait oublié tout autre renseignement. Dans son orgueil il
croyait que tout le monde devait connaître le château auquel il
avait donné son nom.
-- Au diable le vaniteux! dit d'Artagnan, toujours le même! Il
m'allait cependant bien de commencer par lui, attendu qu'il ne
devait pas avoir besoin d'argent, lui qui a hérité des huit cent
mille livres de M. Coquenard. Allons, voilà le meilleur qui me
manque. Athos sera devenu idiot à force de boire. Quant à Aramis,
il doit être plongé dans ses pratiques de dévotion.
D'Artagnan jeta encore une fois les yeux sur la lettre de Porthos.
Il y avait un_ post-scriptum_, et ce _post-scriptum_ contenait
cette phrase:
«J'écris par le même courrier à notre digne ami Aramis en son
couvent.»
-- En son couvent! oui; mais quel couvent? Il y en a deux cents à
Paris et trois mille en France. Et puis peut-être en se mettant au
couvent a-t-il changé une troisième fois de nom. Ah! si j'étais
savant en théologie et que je me souvinsse seulement du sujet de
ses thèses qu'il discutait si bien à Crèvecoeur avec le curé de
Montdidier et le supérieur des jésuites, je verrais quelle
doctrine il affectionne et je déduirais de là à quel saint il a pu
se vouer, voyons, si j'allais trouver le cardinal et que je lui
demandasse un sauf-conduit pour entrer dans tous les couvents
possibles, même dans ceux des religieuses? Ce serait une idée et
peut-être le trouverais-je là comme Achille ... Oui, mais c'est
avouer dès le début mon impuissance, et au premier coup je suis
perdu dans l'esprit du cardinal. Les grands ne sont reconnaissants
que lorsque l'on fait pour eux l'impossible.»Si c'eût été
possible, nous disent-ils, je l'eusse fait moi-même. Et les grands
ont raison. Mais attendons un peu et voyons. J'ai reçu une lettre
de lui aussi, le cher ami, à telle enseigne qu'il me demandait
même un petit service que je lui ai rendu. Ah! oui; mais où ai-je
mis cette lettre à présent?
D'Artagnan réfléchit un instant et s'avança vers le porte-manteau
où étaient pendus ses vieux habits; il y chercha son pourpoint de
l'année 1648, et, comme c'était un garçon d'ordre que d'Artagnan,
il le trouva accroché à son clou. Il fouilla dans la poche et en
tira un papier: c'était justement la lettre d'Aramis.
«Monsieur d'Artagnan, lui disait-il, vous sauvez que j'ai eu
querelle avec un certain gentilhomme qui m'a donné rendez-vous
pour ce soir, place Royale; comme je suis d'Église et que
l'affaire pourrait me nuire si j'en faisais part à un autre qu'à
un ami aussi sûr que vous, je vous écris pour que vous me serviez
de second.
«Vous entrerez par la rue Neuve-Sainte-Catherine; sous le second
réverbère à droite vous trouverez votre adversaire. Je serai avec
le mien sous le troisième.
«Tout à vous,
«ARAMIS.»
Cette fois il n'y avait pas même d'adieux. D'Artagnan essaya de
rappeler ses souvenirs; il était allé au rendez-vous, y avait
rencontré l'adversaire indiqué, dont il n'avait jamais su le nom,
lui avait fourni un joli coup d'épée dans le bras, puis il s'était
approché d'Aramis, qui venait de son côté au-devant de lui, ayant
déjà fini son affaire.
-- C'est terminé, avait dit Aramis. Je crois que j'ai tué
l'insolent. Mais, cher ami, si vous avez besoin de moi, vous savez
que je vous suis tout dévoué.
Sur quoi Aramis lui avait donné une poignée de main et avait
disparu sous les arcades.
Il ne savait donc pas plus où était Aramis qu'où étaient Athos et
Porthos, et la chose commençait à devenir assez embarrassante,
lorsqu'il crut entendre le bruit d'une vitre qu'on brisait dans sa
chambre. Il pensa aussitôt à son sac qui était dans le secrétaire
et s'élança du cabinet. Il ne s'était pas trompé, au moment où il
entrait par la porte, un homme entrait par la fenêtre.
-- Ah! misérable! s'écria d'Artagnan, prenant cet homme pour un
larron et mettant l'épée à la main.
-- Monsieur, s'écria l'homme, au nom du ciel, remettez votre épée
au fourreau et ne me tuez pas sans m'entendre! Je ne suis pas un
voleur, tant s'en faut! je suis un honnête bourgeois bien établi,
ayant pignon sur rue. Je me nomme...
Eh! mais, je ne me trompe pas, vous êtes monsieur d'Artagnan!
-- Et toi Planchet! s'écria le lieutenant.
-- Pour vous servir, monsieur, dit Planchet au comble du
ravissement, si j'en étais encore capable.
-- Peut-être, dit d'Artagnan; mais que diable fais-tu à courir sur
les toits à sept heures du matin dans le mois de janvier?
-- Monsieur, dit Planchet, il faut que vous sachiez... Mais, au
fait, vous ne devez peut-être pas le savoir.
-- Voyons, quoi? dit d'Artagnan. Mais d'abord mets une serviette
devant la vitre et tire les rideaux.
Planchet obéit, puis quand il eut fini:
-- Eh bien? dit d'Artagnan.
-- Monsieur, avant toute chose, dit le prudent Planchet, comment
êtes-vous avec M. de Rochefort?
-- Mais à merveille. Comment donc! Rochefort, mais tu sais bien
que c'est maintenant un de mes meilleurs amis?
-- Ah! tant mieux.
-- Mais qu'a de commun Rochefort avec cette manière d'entrer dans
ma chambre?
-- Ah! voilà, monsieur! il faut vous dire d'abord que
M. de Rochefort est...
Planchet hésita.
-- Pardieu, dit d'Artagnan, je le sais bien, il est à la Bastille.
-- C'est-à-dire qu'il y était, répondit Planchet.
-- Comment, il y était! s'écria d'Artagnan; aurait-il eu le
bonheur de se sauver?
-- Ah! monsieur, s'écria à son tour Planchet, si vous appelez cela
du bonheur, tout va bien; il faut donc vous dire qu'il paraît
qu'hier on avait envoyé prendre M. de Rochefort à la Bastille.
-- Et pardieu! je le sais bien, puisque c'est moi qui suis allé
l'y chercher!
-- Mais ce n'est pas vous qui l'y avez reconduit, heureusement
pour lui; car si je vous eusse reconnu parmi l'escorte, croyez,
monsieur, que j'ai toujours trop de respect pour vous...
-- Achève donc, animal! voyons, qu'est-il donc arrivé?
-- Eh bien! il est arrivé qu'au milieu de la rue de la
Ferronnerie, comme le carrosse de M. de Rochefort traversait un
groupe de peuple, et que les gens de l'escorte rudoyaient les
bourgeois, il s'est élevé des murmures; le prisonnier a pensé que
l'occasion était belle, il s'est nommé et a crié à l'aide. Moi
j'étais là, j'ai reconnu le nom du comte de Rochefort; je me suis
souvenu que c'était lui qui m'avait fait sergent dans le régiment
de Piémont; j'ai dit tout haut que c'était un prisonnier, ami de
M. le duc de Beaufort. On s'est émeuté, on a arrêté les chevaux,
on a culbuté l'escorte. Pendant ce temps-là j'ai ouvert la
portière, M. de Rochefort a sauté à terre et s'est perdu dans la
foule. Malheureusement en ce moment-là une patrouille passait,
elle s'est réunie aux gardes et nous a chargés. J'ai battu en
retraite du côté de la rue Tiquetonne, j'étais suivi de près, je
me suis réfugié dans la maison à côté de celle-ci; on l'a cernée,
fouillée, mais inutilement; j'avais trouvé au cinquième une
personne compatissante qui m'a fait cacher sous deux matelas. Je
suis resté dans ma cachette, ou à peu près, jusqu'au jour, et,
pensant qu'au soir on allait peut-être recommencer les
perquisitions, je me suis aventuré sur les gouttières, cherchant
une entrée d'abord, puis ensuite une sortie dans une maison
quelconque, mais qui ne fût point gardée. Voilà mon histoire, et
sur l'honneur, monsieur, je serais désespéré qu'elle vous fût
désagréable.
-- Non pas, dit d'Artagnan, au contraire, et je suis, ma foi, bien
aise que Rochefort soit en liberté; mais sais-tu bien une chose:
c'est que si tu tombes dans les mains des gens du roi, tu seras
pendu sans miséricorde?
-- Pardieu, si je le sais! dit Planchet; c'est bien ce qui me
tourmente même, et voilà pourquoi je suis si content de vous avoir
retrouvé; car si vous voulez me cacher, personne ne le peut mieux
que vous.
-- Oui, dit d'Artagnan, je ne demande pas mieux, quoique je ne
risque ni plus ni moins que mon grade, s'il était reconnu que j'ai
donné asile à un rebelle.
-- Ah! monsieur, vous savez bien que moi je risquerais ma vie pour
vous.
-- Tu pourrais même ajouter que tu l'as risquée, Planchet. Je
n'oublie que les choses que je dois oublier, et quant à celle-ci,
je veux m'en souvenir. Assieds-toi donc là, mange tranquille, car
je m'aperçois que tu regardes les restes de mon souper avec un
regard des plus expressifs.
-- Oui, monsieur, car le buffet de la voisine était fort mal garni
en choses succulentes, et je n'ai mangé depuis hier midi qu'une
tartine de pain et de confitures. Quoique je ne méprise pas les
douceurs quand elles viennent en leur lieu et place, j'ai trouvé
le souper un peu bien léger.
-- Pauvre garçon! dit d'Artagnan; eh bien! voyons, remets-toi!
-- Ah! monsieur, vous me sauvez deux fois la vie, dit Planchet.
Et il s'assit à la table, où il commença à dévorer comme aux beaux
jours de la rue des Fossoyeurs.
D'Artagnan continuait de se promener de long en large; il
cherchait dans son esprit tout le parti qu'il pouvait tirer de
Planchet dans les circonstances où il se trouvait. Pendant ce
temps, Planchet travaillait de son mieux à réparer les heures
perdues.
Enfin il poussa ce soupir de satisfaction de l'homme affamé, qui
indique qu'après avoir pris un premier et solide acompte il va
faire une petite halte.
-- Voyons, dit d'Artagnan, qui pensa que le moment était venu de
commencer l'interrogatoire, procédons par ordre; sais-tu où est
Athos?
-- Non, monsieur, répondit Planchet.
-- Diable! Sais-tu où est Porthos?
-- Pas davantage.
-- Diable, diable!
-- Et Aramis?
-- Non plus.
-- Diable, diable, diable!
-- Mais, dit Planchet de son air narquois, je sais où est Bazin?
-- Comment! tu sais où est Bazin?
-- Oui, monsieur.
-- Et où est-il?
-- À Notre-Dame.
-- Et que fait-il à Notre-Dame?
-- Il est bedeau.
-- Bazin bedeau à Notre-Dame! Tu en es sûr?
-- Parfaitement sûr; je l'ai vu, je lui ai parlé.
-- Il doit savoir où est son maître.
-- Sans aucun doute.
D'Artagnan réfléchit, puis il prit son manteau et son épée et
s'apprêta à sortir.
-- Monsieur, dit Planchet d'un air lamentable, m'abandonnez-vous
ainsi? songez que je n'ai d'espoir qu'en vous!
-- Mais on ne viendra pas te chercher ici, dit d'Artagnan.
-- Enfin, si on y venait, dit le prudent Planchet, songez que pour
les gens de la maison, qui ne m'ont pas vu entrer, je suis un
voleur.
-- C'est juste, dit d'Artagnan; voyons, parles-tu un patois
quelconque?
-- Je parle mieux que cela, monsieur, dit Planchet, je parle une
langue; je parle le flamand.
-- Et où diable l'as-tu appris?
-- En Artois, où j'ai fait la guerre deux ans. Écoutez _Goeden
morgen, mynheer! ith ben begeeray te weeten the gesond bects
omstand._
-- Ce qui veut dire?
-- Bonjour, monsieur! je m'empresse de m'informer de l'état de
votre santé.
-- Il appelle cela une langue! Mais, n'importe, dit d'Artagnan,
cela tombe à merveille.
D'Artagnan alla à la porte, appela un garçon et lui ordonna de
dire à la belle Madeleine de monter.
-- Que faites-vous, monsieur, dit Planchet, vous allez confier
notre secret à une femme!
-- Sois tranquille, celle-là ne soufflera pas le mot.
En ce moment l'hôtesse entra. Elle accourait l'air riant,
s'attendant à trouver d'Artagnan seul; mais, en apercevant
Planchet, elle recula d'un air étonné.
-- Ma chère hôtesse, dit d'Artagnan, je vous présente monsieur
votre frère qui arrive de Flandre, et que je prends pour quelques
jours à mon service.
-- Mon frère! dit l'hôtesse de plus en plus étonnée.
-- Souhaitez donc le bonjour à votre soeur, _master Peter._
-- _Vilkom, zuster!_ dit Planchet.
-- _Goeden day, broer!_ répondit l'hôtesse étonnée.
-- Voici la chose, dit d'Artagnan: Monsieur est votre frère, que
vous ne connaissez pas peut-être, mais que je connais, moi; il est
arrivé d'Amsterdam; vous l'habillez pendant mon absence; à mon
retour, c'est-à-dire dans une heure, vous me le présentez, et, sur
votre recommandation, quoiqu'il ne dise pas un mot de français,
comme je n'ai rien à vous refuser, je le prends à mon service,
vous entendez?
-- C'est-à-dire que je devine ce que vous désirez, et c'est tout
ce qu'il me faut, dit Madeleine.
-- Vous êtes une femme précieuse, ma belle hôtesse, et je m'en
rapporte à vous.
Sur quoi, ayant fait un signe d'intelligence à Planchet,
d'Artagnan sortit pour se rendre à Notre-Dame.
VIII. Des influences différentes que peut avoir une demi-pistole
sur un bedeau et sur un enfant de choeur
D'Artagnan prit le Pont-Neuf en se félicitant d'avoir retrouvé
Planchet; car tout en ayant l'air de rendre un service au digne
garçon, c'était dans la réalité d'Artagnan qui en recevait un de
Planchet. Rien ne pouvait en effet lui être plus agréable en ce
moment qu'un laquais brave et intelligent. Il est vrai que
Planchet, selon toute probabilité, ne devait pas rester longtemps
à son service; mais, en reprenant sa position sociale rue des
Lombards, Planchet demeurait l'obligé de d'Artagnan, qui lui
avait, en le cachant chez lui, sauvé la vie ou à peu près, et
d'Artagnan n'était pas fâché d'avoir des relations dans la
bourgeoisie au moment où celle-ci s'apprêtait à faire la guerre à
la cour. C'était une intelligence dans le camp ennemi, et, pour un
homme aussi fin que l'était d'Artagnan, les plus petites choses
pouvaient mener aux grandes.
C'était donc dans cette disposition d'esprit, assez satisfait du
hasard et de lui-même, que d'Artagnan atteignit Notre-Dame. Il
monta le perron, entra dans l'église, et, s'adressant à un
sacristain qui balayait une chapelle, il lui demanda s'il ne
connaissait pas M. Bazin.
-- M. Bazin le bedeau? dit le sacristain.
-- Lui-même.
-- Le voilà qui sert la messe là-bas, à la chapelle de la Vierge.
D'Artagnan tressaillit de joie, il lui semblait que, quoi que lui
en eût dit Planchet, il ne trouverait jamais Bazin; mais
maintenant qu'il tenait un bout du fil, il répondait bien
d'arriver à l'autre bout.
Il alla s'agenouiller en face de la chapelle pour ne pas perdre
son homme de vue. C'était heureusement une messe basse et qui
devait finir promptement. D'Artagnan, qui avait oublié ses prières
et qui avait négligé de prendre un livre de messe, utilisa ses
loisirs en examinant Bazin.
Bazin portait son costume, on peut le dire, avec autant de majesté
que de béatitude. On comprenait qu'il était arrivé, ou peu s'en
fallait, à l'apogée de ses ambitions, et que la baleine garnie
d'argent qu'il tenait à la main lui paraissait aussi honorable que
le bâton de commandement que Condé jeta ou ne jeta pas dans les
lignes ennemies à la bataille de Fribourg. Son physique avait subi
un changement, si on peut le dire, parfaitement analogue au
costume. Tout son corps s'était arrondi et comme chanoinisé. Quant
à sa figure, les parties saillantes semblaient s'en être effacées.
Il avait toujours son nez, mais les joues, en s'arrondissant, en
avaient attiré à elles chacune une partie; le menton fuyait sous
la gorge; chose qui était non pas de la graisse, mais de la
bouffissure, laquelle avait enfermé ses yeux; quant au front, des
cheveux taillés carrément et saintement le couvraient jusqu'à
trois lignes des sourcils. Hâtons-nous de dire que le front de
Bazin n'avait toujours eu, même au temps de sa plus grande
découverte, qu'un pouce et demi de hauteur.
Le desservant achevait la messe en même temps que d'Artagnan son
examen; il prononça les paroles sacramentelles et se retira en
donnant, au grand étonnement de d'Artagnan, sa bénédiction, que
chacun recevait à genoux. Mais l'étonnement de d'Artagnan cessa
lorsque dans l'officiant il eut reconnu le coadjuteur lui-même,
c'est-à-dire le fameux Jean-François de Gondy, qui, à cette
époque, pressentant le rôle qu'il allait jouer, commençait à force
d'aumônes à se faire très populaire. C'était dans le but
d'augmenter cette popularité qu'il disait de temps en temps une de
ces messes matinales auxquelles le peuple seul a l'habitude
d'assister.
D'Artagnan se mit à genoux comme les autres, reçut sa part de
bénédiction, fit le signe de la croix; mais au moment où Bazin
passait à son tour les yeux levés au ciel, et marchant humblement
le dernier, d'Artagnan l'accrocha par le bas de sa robe. Bazin
baissa les yeux et fit un bond en arrière comme s'il eût aperçu un
serpent.
-- Monsieur d'Artagnan! s'écria-t-il; _vade retro, Satanas!..._
-- Eh bien, mon cher Bazin, dit l'officier en riant, voilà comment
vous recevez un ancien ami!
-- Monsieur, répondit Bazin, les vrais amis du chrétien sont ceux
qui l'aident à faire son salut, et non ceux qui l'en détournent.
-- Je ne vous comprends pas, Bazin, dit d'Artagnan, et je ne vois
pas en quoi je puis être une pierre d'achoppement à votre salut.
-- Vous oubliez, monsieur, répondit Bazin, que vous avez failli
détruire à jamais celui de mon pauvre maître, et qu'il n'a pas
tenu à vous qu'il ne se damnât en restant mousquetaire, quand sa
vocation l'entraînait si ardemment vers Église.
-- Mon cher Bazin, reprit d'Artagnan, vous devez voir, par le lieu
où vous me rencontrez, que je suis fort changé en toutes choses:
l'âge amène la raison; et, comme je ne doute pas que votre maître
ne soit en train de faire son salut, je viens m'informer de vous
où il est, pour qu'il m'aide par ses conseils à faire le mien.
-- Dites plutôt pour le ramener avec vous vers le monde.
Heureusement, ajouta Bazin, que j'ignore où il est, car, comme
nous sommes dans un saint lieu, je n'oserais pas mentir.
-- Comment! s'écria d'Artagnan au comble du désappointement, vous
ignorez où est Aramis?
-- D'abord, dit Bazin, Aramis était son nom de perdition, dans
Aramis on trouve Simara, qui est un nom de démon, et, par bonheur
pour lui, il a quitté à tout jamais ce nom.
-- Aussi, dit d'Artagnan décidé à être patient jusqu'au bout,
n'est-ce point Aramis que je cherchais, mais l'abbé d'Herblay.
Voyons, mon cher Bazin, dites-moi où il est.
-- N'avez-vous pas entendu, monsieur d'Artagnan, que je vous ai
répondu que je l'ignorais?
-- Oui, sans doute; mais à ceci je vous réponds, moi, que c'est
impossible.
-- C'est pourtant la vérité, monsieur, la vérité pure, la vérité
du bon Dieu.
D'Artagnan vit bien qu'il ne tirerait rien de Bazin; il était
évident que Bazin mentait, mais il mentait avec tant d'ardeur et
de fermeté, qu'on pouvait deviner facilement qu'il ne reviendrait
pas sur son mensonge.
-- C'est bien, Bazin! dit d'Artagnan; puisque vous ignorez où
demeure votre maître, n'en parlons plus, quittons-nous bons amis,
et prenez cette demi-pistole pour boire à ma santé.
-- Je ne bois pas, monsieur, dit Bazin en repoussant
majestueusement la main de l'officier, c'est bon pour des laïques.
-- Incorruptible! murmura d'Artagnan. En vérité, je joue de
malheur.
Et comme d'Artagnan, distrait par ses réflexions, avait lâché la
robe de Bazin, Bazin profita de la liberté pour battre vivement en
retraite vers la sacristie, dans laquelle il ne se crut encore en
sûreté qu'après avoir fermé la porte derrière lui.
D'Artagnan restait immobile, pensif et les yeux fixés sur la porte
qui avait mis une barrière entre lui et Bazin, lorsqu'il sentit
qu'on lui touchait légèrement l'épaule du bout du doigt.
Il se retourna et allait pousser une exclamation de surprise,
lorsque celui qui l'avait touché du bout du doigt ramena ce doigt
sur ses lèvres en signe de silence.
-- Vous ici, mon cher Rochefort! dit-il à demi-voix.
-- Chut! dit Rochefort. Saviez-vous que j'étais libre!
-- Je l'ai su de première main.
-- Et par qui?
-- Par Planchet.
-- Comment, par Planchet?
-- Sans doute! C'est lui qui vous a sauvé.
-- Planchet!... En effet, j'avais cru le reconnaître. Voilà ce qui
prouve, mon cher, qu'un bienfait n'est jamais perdu.
-- Et que venez-vous faire ici?
-- Je viens remercier Dieu de mon heureuse délivrance, dit
Rochefort.
-- Et puis quoi encore? car je présume que ce n'est pas tout.
-- Et puis prendre les ordres du coadjuteur, pour voir si nous ne
pourrons pas quelque peu faire enrager Mazarin.
-- Mauvaise tête! vous allez vous faire fourrer encore à la
Bastille.
-- Oh! quant à cela, j'y veillerai, je vous en réponds! c'est si
bon, le grand air! Aussi, continua Rochefort en respirant à pleine
poitrine, je vais aller me promener à la campagne, faire un tour
en province.
-- Tiens! dit d'Artagnan, et moi aussi!
-- Et sans indiscrétion, peut-on vous demander où vous allez?
-- À la recherche de mes amis.
-- De quels amis?
-- De ceux dont vous me demandiez des nouvelles hier.
-- D'Athos, de Porthos et d'Aramis? Vous les cherchez?
-- Oui.
-- D'honneur?
-- Qu'y a-t-il donc là d'étonnant?
-- Rien. C'est drôle. Et de la part de qui les cherchez-vous?
-- Vous ne vous en doutez pas.
-- Si fait.
-- Malheureusement je ne sais où ils sont.
-- Et vous n'avez aucun moyen d'avoir de leurs nouvelles? Attendez
huit jours, et je vous en donnerai, moi.
-- Huit jours, c'est trop; il faut qu'avant trois jours je les aie
trouvés.
-- Trois jours, c'est court, dit Rochefort, et la France est
grande.
-- N'importe, vous connaissez le mot _il faut;_ avec ce mot-là on
fait bien des choses.
-- Et quand vous mettez-vous à leur recherche?
-- J'y suis.
-- Bonne chance!
-- Et vous, bon voyage!
-- Peut-être nous rencontrerons-nous par les chemins.
-- Ce n'est pas probable.
-- Qui sait! le hasard est si capricieux.
-- Adieu.
-- Au revoir. À propos, si le Mazarin vous parle de moi, dites-lui
que je vous ai chargé de lui faire savoir qu'il verrait avant peu
si je suis, comme il le dit, trop vieux pour l'action.
Et Rochefort s'éloigna avec un de ces sourires diaboliques qui
autrefois avaient si souvent fait frissonner d'Artagnan; mais
d'Artagnan le regarda cette fois sans angoisse, et souriant à son
tour avec une expression de mélancolie que ce souvenir seul peut-
être pouvait donner à son visage:
-- Va, démon, dit-il, et fais ce que tu voudras, peu m'importe: il
n'y a pas une seconde Constance! au monde!
En se retournant, d'Artagnan vit Bazin qui, après avoir déposé ses
habits ecclésiastiques, causait avec le sacristain à qui lui,
d'Artagnan, avait parlé en entrant dans l'église. Bazin paraissait
fort animé et faisait avec ses gros petits bras courts force
gestes. D'Artagnan comprit que, selon toute probabilité, il lui
recommandait la plus grande discrétion à son égard.
D'Artagnan profita de la préoccupation des deux hommes Église pour
se glisser hors de la cathédrale et aller s'embusquer au coin de
la rue des Canettes. Bazin ne pouvait, du point où était caché
d'Artagnan, sortir sans qu'on le vît.
Cinq minutes après, d'Artagnan étant à son poste, Bazin apparut
sur le parvis; il regarda de tous côtés pour s'assurer s'il
n'était pas observé; mais il n'avait garde d'apercevoir notre
officier, dont la tête seule passait à l'angle d'une maison à
cinquante pas de là. Tranquillisé par les apparences, il se
hasarda dans la rue Notre-Dame. D'Artagnan s'élança de sa cachette
et arriva à temps pour lui voir tourner la rue de la Juiverie et
entrer, rue de la Calandre, dans une maison d'honnête apparence.
Aussi notre officier ne douta point que ce ne fût dans cette
maison que logeait le digne bedeau.
D'Artagnan n'avait garde d'aller s'informer à cette maison; le
concierge, s'il y en avait un, devait déjà être prévenu; et s'il
n'y en avait point, à qui s'adresserait-il?
Il entra dans un petit cabaret qui faisait le coin de la rue
Saint-Éloi et de la rue de la Calandre, et demanda une mesure
d'hypocras. Cette boisson demandait une bonne demi-heure de
préparation; d'Artagnan avait tout le temps d'épier Bazin sans
éveiller aucun soupçon.
Il avisa dans l'établissement un petit drôle de douze à quinze ans
à l'air éveillé, qu'il crut reconnaître pour l'avoir vu vingt
minutes auparavant sous l'habit d'enfant de choeur. Il
l'interrogea, et comme l'apprenti sous-diacre n'avait aucun
intérêt à dissimuler, d'Artagnan apprit de lui qu'il exerçait de
six à neuf heures du matin la profession d'enfant de choeur et de
neuf heures à minuit celle de garçon de cabaret.
Pendant qu'il causait avec l'enfant, on amena un cheval à la porte
de la maison de Bazin. Le cheval était tout sellé et bridé. Un
instant après, Bazin descendit.
-- Tiens! dit l'enfant, voilà notre bedeau qui va se mettre en
route.
-- Et où va-t-il comme cela? demanda d'Artagnan.
-- Dame, je n'en sais rien.
-- Une demi-pistole, dit d'Artagnan, si tu peux le savoir.
-- Pour moi! dit l'enfant dont les yeux étincelèrent de joie, si
je puis savoir où va Bazin! ce n'est pas difficile. Vous ne vous
moquez pas de moi?
-- Non, foi d'officier, tiens, voilà la demi-pistole.
Et il lui montra la pièce corruptrice, mais sans cependant la lui
donner.
-- Je vais lui demander.
-- C'est justement le moyen de ne rien savoir, dit d'Artagnan;
attends qu'il soit parti, et puis après, dame! questionne,
interroge, informe-toi. Cela te regarde, la demi-pistole est là.
Et il la remit dans sa poche.
-- Je comprends, dit l'enfant avec ce sourire narquois qui
n'appartient qu'au gamin de Paris; eh bien! on attendra.
On n'eut pas à attendre longtemps. Cinq minutes après, Bazin
partit au petit trot, activant le pas de son cheval à coups de
parapluie.
Bazin avait toujours eu l'habitude de porter un parapluie en guise
de cravache.
À peine eut-il tourné le coin de la rue de la Juiverie, que
l'enfant s'élança comme un limier sur sa trace.
D'Artagnan reprit sa place à la table où il s'était assis en
entrant, parfaitement sûr qu'avant dix minutes il saurait ce qu'il
voulait savoir.
En effet, avant que ce temps fût écoulé, l'enfant rentrait.
-- Eh bien? demanda d'Artagnan.
-- Eh bien, dit le petit garçon, on sait la chose.
-- Et où est-il allé?
-- La demi-pistole est toujours pour moi?
-- Sans doute! réponds.
-- Je demande à la voir. Prêtez-la-moi, que je voie si elle n'est
pas fausse.
-- La voilà.
-- Dites donc, bourgeois, dit l'enfant, monsieur demande de la
monnaie.
Le bourgeois était à son comptoir, il donna la monnaie et prit la
demi-pistole.
L'enfant mit la monnaie dans sa poche.
-- Et maintenant, où est-il allé? dit d'Artagnan, qui l'avait
regardé faire son petit manège en riant.
-- Il est allé à Noisy.
-- Comment sais-tu cela?
-- Ah! pardié! il n'a pas fallu être bien malin. J'avais reconnu
le cheval pour être celui du boucher qui le loue de temps en temps
à M. Bazin. Or, j'ai pensé que le boucher ne louait pas son cheval
comme cela sans demander où on le conduisait, quoique je ne croie
pas M. Bazin capable de surmener un cheval.
-- Et il t'a répondu que M. Bazin...
-- Allait à Noisy. D'ailleurs il paraît que c'est son habitude, il
y va deux ou trois fois par semaine.
-- Et connais-tu Noisy?
-- Je crois bien, j'y ai ma nourrice.
-- Y a-t-il un couvent à Noisy?
-- Et un fier, un couvent de jésuites.
-- Bon, fit d'Artagnan, plus de doute!
-- Alors, vous êtes content?
-- Oui. Comment t'appelle-t-on?
-- Friquet.
D'Artagnan prit ses tablettes et écrivit le nom de l'enfant et
l'adresse du cabaret.
-- Dites donc, monsieur l'officier, dit l'enfant, est-ce qu'il y a
encore d'autres demi-pistoles à gagner?
-- Peut-être, dit d'Artagnan.
Et comme il avait appris ce qu'il voulait savoir, il paya la
mesure d'hypocras, qu'il n'avait point bue, et reprit vivement le
chemin de la rue Tiquetonne.
IX. Comment d'Artagnan, en cherchant bien loin Aramis, s'aperçut
qu'il était en croupe derrière Planchet
En rentrant, d'Artagnan vit un homme assis au coin du feu: c'était
Planchet, mais Planchet si bien métamorphosé, grâce aux vieilles
hardes qu'en fuyant le mari avait laissées, que lui-même avait
peine à le reconnaître. Madeleine le lui présenta à la vue de tous
les garçons. Planchet adressa à l'officier une belle phrase
flamande, l'officier lui répondit par quelques paroles qui
n'étaient d'aucune langue, et le marché fut conclu. Le frère de
Madeleine entrait au service de d'Artagnan.
Le plan de d'Artagnan était parfaitement arrêté: il ne voulait pas
arriver de jour à Noisy, de peur d'être reconnu. Il avait donc du
temps devant lui, Noisy n'étant situé qu'à trois ou quatre lieues
de Paris, sur la route de Meaux.
Il commença par déjeuner substantiellement, ce qui peut être un
mauvais début quand on veut agir de la tête, mais ce qui est une
excellente précaution lorsqu'on veut agir de son corps; puis il
changea d'habit, craignant que sa casaque de lieutenant de
mousquetaires n'inspirât de la défiance; puis il prit la plus
forte et la plus solide de ses trois épées, qu'il ne prenait
qu'aux grands jours; puis, vers les deux heures, il fit seller les
deux chevaux, et, suivi de Planchet, il sortit par la barrière de
la Villette. On faisait toujours, dans la maison voisine de
l'hôtel de _La Chevrette_, les perquisitions les plus actives pour
retrouver Planchet.
À une lieue et demie de Paris, d'Artagnan, voyant que dans son
impatience il était encore parti trop tôt, s'arrêta pour faire
souffler les chevaux; l'auberge était pleine de gens d'assez
mauvaise mine qui avaient l'air d'être sur le point de tenter
quelque expédition nocturne. Un homme enveloppé d'un manteau parut
à la porte; mais voyant un étranger, il fit un signe de la main et
deux buveurs sortirent pour s'entretenir avec lui.
Quant à d'Artagnan, il s'approcha de la maîtresse de la maison
insoucieusement, vanta son vin, qui était d'un horrible cru de
Montreuil, lui fit quelques questions sur Noisy, et apprit qu'il
n'y avait dans le village que deux maisons de grande apparence:
l'une qui appartenait à monseigneur l'archevêque de Paris, et dans
laquelle se trouvait en ce moment sa nièce, madame la duchesse de
Longueville; l'autre qui était un couvent de jésuites, et qui,
selon l'habitude, était la propriété de ces dignes pères; il n'y
avait pas à se tromper.
À quatre heures, d'Artagnan se remit en route, marchant au pas,
car il ne voulait arriver qu'à nuit close. Or, quand on marche au
pas à cheval, par une journée d'hiver, par un temps gris, au
milieu d'un paysage sans accident, on n'a guère rien de mieux à
faire que ce que fait, comme dit La Fontaine, un lièvre dans son
gîte: à songer; d'Artagnan songeait donc, et Planchet aussi.
Seulement, comme on va le voir, leurs rêveries étaient
différentes.
Un mot de l'hôtesse avait imprimé une direction particulière aux
pensées de d'Artagnan; ce mot, c'était le nom de madame de
Longueville.
En effet, madame de Longueville avait tout ce qu'il fallait pour
faire songer: c'était une des plus grandes dames du royaume,
c'était une des plus belles femmes de la cour. Mariée au vieux duc
de Longueville qu'elle n'aimait pas, elle avait d'abord passé pour
être la maîtresse de Coligny, qui s'était fait tuer pour elle par
le duc de Guise, dans un duel sur la place Royale; puis on avait
parlé d'une amitié un peu trop tendre qu'elle aurait eue pour le
prince de Condé, son frère, et qui aurait scandalisé les âmes
timorées de la cour; puis enfin, disait-on encore, une haine
véritable et profonde avait succédé à cette amitié, et la duchesse
de Longueville, en ce moment, avait, disait-on toujours, une
liaison politique avec le prince de Marcillac, fils aîné du vieux
duc de La Rochefoucauld, dont elle était en train de faire un
ennemi à M. le duc de Condé, son frère.
D'Artagnan pensait à toutes ces choses-là. Il pensait que
lorsqu'il était au Louvre il avait vu souvent passer devant lui,
radieuse et éblouissante, la belle madame de Longueville. Il
pensait à Aramis, qui, sans être plus que lui, avait été autrefois
l'amant de madame de Chevreuse, qui était à l'autre cour ce que
madame de Longueville était à celle-ci. Et il se demandait
pourquoi il y a dans le monde des gens qui arrivent à tout ce
qu'ils désirent, ceux-ci comme ambition, ceux-là comme amour,
tandis qu'il y en a d'autres qui restent, soit hasard, soit
mauvaise fortune, soit empêchement naturel que la nature a mis en
eux, à moitié chemin de toutes leurs espérances.
Il était forcé de s'avouer que malgré tout son esprit, malgré
toute son adresse, il était et resterait probablement de ces
derniers, lorsque Planchet s'approcha de lui et lui dit:
-- Je parie, monsieur, que vous pensez à la même chose que moi.
-- J'en doute, Planchet, dit en souriant d'Artagnan; mais à quoi
penses-tu?
-- Je pense, monsieur, à ces gens de mauvaise mine qui buvaient
dans l'auberge où nous nous sommes arrêtés.
-- Toujours prudent, Planchet.
-- Monsieur, c'est de l'instinct.
-- Eh bien! voyons, que te dit ton instinct en pareille
circonstance?
-- Monsieur, mon instinct me disait que ces gens-là étaient
rassemblés dans cette auberge pour un mauvais dessein, et je
réfléchissais à ce que mon instinct me disait dans le coin le plus
obscur de l'écurie, lorsqu'un homme enveloppé d'un manteau entra
dans cette même écurie suivi de deux autres hommes.
-- Ah! ah! fit d'Artagnan, le récit de Planchet correspondant avec
ses précédentes observations. Eh bien?
-- L'un de ces hommes disait:
«-- Il doit bien certainement être à Noisy ou y venir ce soir, car
j'ai reconnu son domestique.
«-- Tu es sûr? a dit l'homme au manteau.
-- Oui, mon prince.
-- Mon prince, interrompit d'Artagnan.
-- Oui, mon prince. Mais écoutez donc.
«-- S'il y est, voyons décidément, que faut-il en faire? a dit
l'autre buveur.
«-- Ce qu'il faut en faire? a dit le prince.
«-- Oui. Il n'est pas homme à se laisser prendre comme cela, il
jouera de l'épée.
«-- Eh bien, il faudra faire comme lui, et cependant tâchez de
l'avoir vivant. Avez-vous des cordes pour le lier, et un bâillon
pour lui mettre sur la bouche?
«-- Nous avons tout cela.
«-- Faites attention qu'il sera, selon toute probabilité, déguisé
en cavalier.
«-- Oh! oui, oui, Monseigneur, soyez tranquille.
«-- D'ailleurs, je serai là, et je vous guiderai.
«-- Vous répondez que la justice...
«-- Je réponds de tout, dit le prince.»
«-- C'est bon, nous ferons de notre mieux.»
Et sur ce, ils sont sortis de l'écurie.
-- Eh bien, dit d'Artagnan, en quoi cela nous regarde-t-il? C'est
quelqu'une de ces entreprises comme on en fait tous les jours.
-- Êtes-vous sûr qu'elle n'est point dirigée contre nous?
-- Contre nous! et pourquoi?
-- Dame! repassez leurs paroles: «J'ai reconnu son domestique», a
dit l'un, ce qui pourrait bien se rapporter à moi.
-- Après?
«Il doit être à Noisy ou y venir ce soir», a dit l'autre, ce qui
pourrait bien se rapporter à vous.
-- Ensuite?
-- Ensuite le prince a dit: «Faites attention qu'il sera, selon
toute probabilité, déguisé en cavalier», ce qui me paraît ne pas
laisser de doute, puisque vous êtes en cavalier et non en officier
de mousquetaires; eh bien! que dites-vous de cela?
-- Hélas! mon cher Planchet! dit d'Artagnan en poussant un soupir,
j'en dis que je n'en suis malheureusement plus au temps où les
princes me voulaient faire assassiner. Ah! celui-là, c'était le
bon temps. Sois donc tranquille, ces gens-là n'en veulent point à
nous.
-- Monsieur est sûr?
-- J'en réponds.
-- C'est bien, alors; n'en parlons plus.
Et Planchet reprit sa place à la suite de d'Artagnan, avec cette
sublime confiance qu'il avait toujours eue pour son maître, et que
quinze ans de séparation n'avaient point altérée.
On fit ainsi une lieue à peu près.
Au bout de cette lieue, Planchet se rapprocha de d'Artagnan.
-- Monsieur, dit-il.
-- Eh bien? fit celui-ci.
-- Tenez, monsieur, regardez de ce côté, dit Planchet, ne vous
semble-t-il pas au milieu de la nuit voir passer comme des ombres?
Écoutez, il me semble qu'on entend des pas de chevaux.
-- Impossible, dit d'Artagnan, la terre est détrempée par les
pluies; cependant, comme tu me le dis, il me semble voir quelque
chose.
Et il s'arrêta pour regarder et écouter.
-- Si l'on n'entend point les pas des chevaux, on entend leur
hennissement au moins; tenez.
Et en effet le hennissement d'un cheval vint, en traversant
l'espace et l'obscurité, frapper l'oreille de d'Artagnan.
-- Ce sont nos hommes qui sont en campagne, dit-il, mais cela ne
nous regarde pas, continuons notre chemin.
Et ils se remirent en route.
Une demi-heure après ils atteignaient les premières maisons de
Noisy, il pouvait être huit heures et demie à neuf heures du soir.
Selon les habitudes villageoises, tout le monde était couché, et
pas une lumière ne brillait dans le village.
D'Artagnan et Planchet continuèrent leur route.
À droite et à gauche de leur chemin se découpait sur le gris
sombre du ciel la dentelure plus sombre encore des toits des
maisons; de temps en temps un chien éveillé aboyait derrière une
porte, ou un chat effrayé quittait précipitamment le milieu du
pavé pour se réfugier dans un tas de fagots, où l'on voyait
briller comme des escarboucles ses yeux effarés. C'étaient les
seuls êtres vivants qui semblaient habiter ce village.
Vers le milieu du bourg à peu près, dominant la place principale,
s'élevait une masse sombre, isolée entre deux ruelles, et sur la
façade de laquelle d'énormes tilleuls étendaient leurs bras
décharnés. D'Artagnan examina avec attention la bâtisse.
-- Ceci, dit-il à Planchet, ce doit être le château de
l'archevêque, la demeure de la belle madame de Longueville. Mais
le couvent, où est-il?
-- Le couvent, dit Planchet, il est au bout du village, je le
connais.
-- Eh bien, dit d'Artagnan, un temps de galop jusque-là, Planchet,
tandis que je vais resserrer la sangle de mon cheval, et reviens
me dire s'il y a quelque fenêtre éclairée chez les jésuites.
Planchet obéit et s'éloigna dans l'obscurité, tandis que
d'Artagnan, mettant pied à terre, rajustait, comme il l'avait dit,
la sangle de sa monture.
Au bout de cinq minutes, Planchet revint.
-- Monsieur, dit-il, il y a une seule fenêtre éclairée sur la face
qui donne vers les champs.
-- Hum! dit d'Artagnan; si j'étais frondeur, je frapperais ici et
serais sûr d'avoir un bon gîte; si j'étais moine, je frapperais
là-bas et serais sûr d'avoir un bon souper; tandis qu'au
contraire, il est bien possible qu'entre le château et le couvent
nous couchions sur la dure, mourant de soif et de faim.
-- Oui, ajouta Planchet, comme le fameux âne de Buridan. En
attendant, voulez-vous que je frappe?
-- Chut! dit d'Artagnan; la seule fenêtre qui était éclairée vient
de s'éteindre.
-- Entendez-vous, monsieur? dit Planchet.
-- En effet, quel est ce bruit? C'était comme la rumeur d'un
ouragan qui s'approchait; au même instant deux troupes de
cavaliers, chacune d'une dizaine d'hommes, débouchèrent par
chacune des deux ruelles qui longeaient la maison, et fermant
toute issue enveloppèrent d'Artagnan et Planchet.
-- Ouais! dit d'Artagnan en tirant son épée et en s'abritant
derrière son cheval, tandis que Planchet exécutait la même
manoeuvre, aurais-tu pensé juste, et serait-ce à nous qu'on en
veut réellement?
-- Le voilà, nous le tenons! dirent les cavaliers en s'élançant
sur d'Artagnan, l'épée nue.
-- Ne le manquez pas, dit une voix haute.
-- Non, Monseigneur, soyez tranquille.
D'Artagnan crut que le moment était venu pour lui de se mêler à la
conversation.
-- Holà, messieurs! dit-il avec son accent gascon, que voulez-
vous, que demandez-vous?
-- Tu vas le savoir! hurlèrent en choeur les cavaliers.
-- Arrêtez, arrêtez! cria celui qu'ils avaient appelé Monseigneur;
arrêtez, sur votre tête, ce n'est pas sa voix.
-- Ah çà! messieurs, dit d'Artagnan, est-ce qu'on est enragé, par
hasard, à Noisy? Seulement, prenez-y garde, car je vous préviens
que le premier qui s'approche à la longueur de mon épée, et mon
épée est longue, je l'éventre.
Le chef s'approcha.
-- Que faites-vous là? dit-il d'une voix hautaine et comme
habituée au commandement.
-- Et vous-même? dit d'Artagnan.
-- Soyez poli, ou l'on vous étrillera de bonne sorte; car, bien
qu'on ne veuille pas se nommer, on désire être respecté selon son
rang.
-- Vous ne voulez pas vous nommer parce que vous dirigez un guet-
apens, dit d'Artagnan; mais moi qui voyage tranquillement avec mon
laquais, je n'ai pas les mêmes raisons de vous taire mon nom.
-- Assez, assez! comment vous appelez-vous?
-- Je vous dis mon nom afin que vous sachiez où me retrouver,
monsieur, Monseigneur ou mon prince, comme il vous plaira qu'on
vous appelle, dit notre Gascon, qui ne voulait pas avoir l'air de
céder à une menace, connaissez-vous M. d'Artagnan?
-- Lieutenant aux mousquetaires du roi? dit la voix.
-- C'est cela même.
-- Oui, sans doute.
-- Eh bien! continua le Gascon, vous devez avoir entendu dire que
c'est un poignet solide et une fine lame?
-- Vous êtes monsieur d'Artagnan?
-- Je le suis.
-- Alors, vous venez ici pour _le_ défendre?
-- _Le_?... qui _le_?...
-- Celui que nous cherchons.
-- Il paraît, continua d'Artagnan, qu'en croyant venir à Noisy,
j'ai abordé, sans m'en douter, dans le royaume des énigmes.
-- Voyons, répondez! dit la même voix hautaine; l'attendez-vous
sous ces fenêtres? Veniez-vous à Noisy pour le défendre?
-- Je n'attends personne, dit d'Artagnan, qui commençait à
s'impatienter, je ne compte défendre personne que moi; mais, ce
moi, je le défendrai vigoureusement, je vous en préviens.
-- C'est bien, dit la voix, partez d'ici et quittez-nous la place!
-- Partir d'ici! dit d'Artagnan, que cet ordre contrariait dans
ses projets, ce n'est pas facile, attendu que je tombe de
lassitude et mon cheval aussi; à moins cependant que vous ne soyez
disposé à m'offrir à souper et à coucher aux environs.
-- Maraud!
-- Eh! monsieur! dit d'Artagnan, ménagez vos paroles, je vous en
prie, car si vous en disiez encore une seconde comme celle-ci,
fussiez-vous marquis, duc, prince ou roi, je vous la ferais
rentrer dans le ventre, entendez-vous?
-- Allons, allons, dit le chef, il n'y a pas à s'y tromper, c'est
bien un Gascon qui parle, et par conséquent ce n'est pas celui que
nous cherchons. Notre coup est manqué pour ce soir, retirons-nous.
Nous nous retrouverons, maître d'Artagnan, continua le chef en
haussant la voix.
-- Oui, mais jamais avec les mêmes avantages, dit le Gascon en
raillant, car, lorsque vous me retrouverez, peut-être serez-vous
seul et fera-t-il jour.
-- C'est bon, c'est bon! dit la voix; en route, messieurs! Et la
troupe, murmurant et grondant, disparut dans les ténèbres,
retournant du côté de Paris.
D'Artagnan et Planchet demeurèrent un instant encore sur la
défensive; mais le bruit continuant de s'éloigner, ils remirent
leurs épées au fourreau.
-- Tu vois bien, imbécile, dit tranquillement d'Artagnan à
Planchet, que ce n'était pas à nous qu'ils en voulaient.
-- Mais à qui donc alors? demanda Planchet.
-- Ma foi, je n'en sais rien! et peu m'importe. Ce qui m'importe,
c'est d'entrer au couvent des jésuites. Ainsi, à cheval! et allons
y frapper. Vaille que vaille, que diable, ils ne nous mangeront
pas!
Et d'Artagnan se remit en selle.
Planchet venait d'en faire autant, lorsqu'un poids inattendu tomba
sur le derrière de son cheval, qui s'abattit.
-- Eh! monsieur, s'écria Planchet, j'ai un homme en croupe!
D'Artagnan se retourna et vit effectivement deux formes humaines
sur le cheval de Planchet.
-- Mais c'est donc le diable qui nous poursuit! s'écria-t-il en
tirant son épée et s'apprêtant à charger le nouveau venu.
-- Non, mon cher d'Artagnan, dit celui-ci; ce n'est pas le diable.
C'est moi, c'est Aramis. Au galop, Planchet, et au bout du
village, guide à gauche.
Et Planchet, portant Aramis en croupe, partit au galop suivi de
d'Artagnan, qui commençait à croire qu'il faisait quelque rêve
fantastique et incohérent.