XV

Je me suis levé pour calfeutrer avec ma veste le bas de la porte qui

donne sur l’escalier. Oh! ce n’est pas à cause du vent... D’abord, sa

violence s’apaise; et puis, il y a si longtemps que nous nous

connaissons, que nous vivons ensemble, lui et moi! Que de fois ne

m’est-il pas arrivé de causer avec lui, comme avec un être qui aurait

une âme et presque un visage!... Ce n’est pas lui qui serait capable de

m’incommoder. Au contraire. N’était la lampe, j’ouvrirais le vitrage à

deux battants pour laisser entrer les grandes haleines impétueuses et

salubres du dehors. Au moins, je n’aurais plus autour de moi, je ne

respirerais pas jusque dans mes vêtements cette odeur... comment

dirai-je?... cette odeur étrange, indéfinissable, qui, d’heure en heure,

se fait plus envahissante et plus nauséabonde.

Au premier moment, j’ai cru que cela provenait peut-être de l’appareil,

que c’était la mèche qui brûlait mal ou la qualité de l’huile qui

laissait à désirer.

Ce n’est que lorsque j’ai été pour descendre aux cuves

d’approvisionnement que j’ai compris... La puanteur emplissait les

entrailles du phare, et c’est d’en bas, c’est des étages inférieurs que

les émanations montaient,--les mêmes, identiquement, qui s’exhalent des

champs capistes, en automne, quand les détritus de sardines et de sprats

avec lesquels on les engraisse ont commencé de pourrir.

J’ai tâché, mais en vain, de leur clore hermétiquement toute issue:

elles n’en continuent pas moins d’arriver jusqu’à moi. Elles flottent

dans l’atmosphère épaissie de la lanterne, et elles m’imprègnent

moi-même tout entier... J’ai la bouche mauvaise et le cœur fade. Je

songe au parfum de jeune sève qui se dégageait d’_elle_, du temps

qu’_elle_ était vivante. Qu’est-ce donc, déjà, qu’il avait de si

particulier, de si unique? J’essaie de me rappeler, je ne peux pas...

Et, avec l’odeur de son parfum, voici, me semble-t-il, que l’image de sa

forme même m’échappe. Il y a sur elle comme une obscurité qui, sans me

la dérober tout à fait, ne me permet plus de rien distinguer nettement.

Les yeux brillent encore dans le visage, mais de cet éclat indécis et

pâle qu’ont les prunelles décolorées des gens sur les vieux portraits.

Et dire qu’il y a seulement quinze jours!...

* * * * *

Nous venions d’allumer le feu, quand parut sur la mer encore claire, la

barque qui la portait. C’était la _Notre-Dame de Bon-Voyage_, une

bisquine de pêche appartenant aux frères Guichaoua, du hameau de

Pendreff, en Lezcoff. Des amis à Louarn, ces Guichaoua, sa compagnie de

prédilection, lorsqu’il était de congé à terre. Du reste marins

consommés et d’une discrétion à toute épreuve. Il se fût difficilement

adressé mieux.

--Sans compter, mon cher, que le nom du bateau est, à lui seul, un

sauf-conduit,--m’avait-il fait observer du ton de gouaillerie sceptique

qui, même en matière de religion, lui était habituel.

Vue dans le lointain crépusculaire, sa grand-voile tendue au souffle

fraîchissant du soir, la bisquine avait un air de planer entre ciel et

eau, immobile, pareille à quelque «rock» fabuleux, à quelque gigantesque

oiseau de légende. Elle avançait, cependant, mais d’une allure calme et

comme recueillie.

Nous avions, Louarn et moi, repris nos places au pied du phare dont les

yeux d’escarboucle et de rubis semblaient aussi passionnément intéressés

que les nôtres par la venue silencieuse de cette barque surnaturelle

dans la nuit... Et, plus haut que le phare les astres eux-mêmes

regardaient... On eût dit que l’attente angoissée qui me tenait les

nerfs en suspens s’était communiquée à tout l’espace. Une caravane de

cirrus fauves moutonnait, tapie au ras de l’horizon, dans la direction

du couchant. La mer bruissait à peine. Il n’était pas jusqu’au

Trégorrois qui ne se tût... Soudain, il me poussa le coude:

--Écoute! murmura-t-il sourdement.

Je prêtai l’oreille.

Ce ne furent d’abord que des sons faibles, indistincts,--une sorte de

fredon très vague, très léger, très doux, à demi noyé encore dans la

confuse rumeur des courants. Puis, à mesure que diminuait la distance,

la mélodie se précisa, la voix s’affermit. Bientôt elle s’éleva,

singulièrement captivante et pure. Louarn exultait.

--Ah! fit-il, elle n’en aura pas eu le démenti... Elle a tout de même le

cœur solidement accroché, la payse!

Et se tournant vers moi:

--Tu as raison, décidément... Il faut qu’il y ait en elle du sang des

sirènes!... Elle est, pour sûr, la première femme qui traverse le Raz en

chantant.

On n’entendait plus maintenant que cette voix, dont les modulations se

jouaient au milieu du silence universel, élargies et comme infinisées

par l’immense paix nocturne.

--Je reconnais l’air, reprit Louarn. C’est une «sône» de chez nous...

Quelle donc?

Il chercha un instant. Puis, avec un geste de triomphe:

--Eh! suis-je bête!... Tout juste la sône d’_Ahès_, mon cher... la sône

de la Morgane!

Il se mit lui-même à chantonner:

_Me wêl o sével war ar mor..._[12]

[12] Je vois se lever sur la mer...

La _Notre-Dame de Bon-Voyage_ n’était plus qu’à une demi-encablure de

l’îlot. Brusquement, les vergues s’inclinèrent et la voilure s’abattit,

tandis que les Guichaoua s’emparaient des rames, afin d’accoster à

l’aviron. Alors, nous vîmes la chanteuse. Elle était debout sur l’avant,

le dos au mât. Sa silhouette faisait corps avec celle de la bisquine,

semblait en être le couronnement, une de ces figures sculptées, une de

ces mythologiques divinités marines qui se dressaient à la proue des

anciens vaisseaux. Le reflet du secteur vert, en passant sur elle,

l’enveloppa d’une lumineuse buée glauque. Elle me parut Ahès en

personne, Ahès, la Messaline des ondes, tout à coup surgie des gouffres

du Raz pour son éternelle besogne d’incantation, de luxure et de mort!

J’avais encore cette vision dans les yeux quand, une dizaine de minutes

plus tard, elle aborda. Elle n’eut même pas à prendre terre. Je l’avais

déjà saisie, enlacée, emportée avec la fougue vertigineuse d’une trombe

dans votre chambre, mon ingénieur. Je la déposai toute pantelante sur le

lit. Elle y demeura quelque temps sans force, la respiration coupée.

--Non! s’écria-t-elle, dès qu’elle eut recouvré l’haleine, tu ne te

corrigeras jamais de tes manières d’hercule léonard, en vérité!

--Mais c’était ton rêve, Adèle, d’entrer ainsi au phare, sur mes

bras!... Et puis, qu’est-ce que tu veux, j’avais tant de hâte de te

retrouver!... tant hâte!...

Je lui avais pris les mains; elle les dégagea.

--Regarde dans quel état tu m’as mise!

Elle considérait, vexée, le désordre de sa toilette, sa robe fripée, sa

coiffe pendante, un de ses bandeaux défaits, la lourde nappe de ses

cheveux roulant éparse sur son épaule. Je plongeai les doigts dans leur

soie lustrée, pour les attirer vers mes lèvres.

--Te rappelles-tu la nuit de notre noce, Adèle?

Elle balbutia précipitamment, la pensée ailleurs:

--Sans doute!... Sans doute!... Mais ne me touche plus!... Louarn monte!

Je murmurai à part moi:

--N’aie pas peur: tu vas l’avoir entièrement à toi, ton Louarn!

A l’instant même où elle achevait le geste de m’écarter d’elle, il se

montrait sur le pas de la porte.

--Diable! ricana-t-il, vous ne perdez pas de temps, vous autres... Mais

j’arrive peut-être trop tôt... Voulez-vous que j’aille attendre en bas

que ce soit fini?...

Les traits de la Trégorroise se contractèrent en une moue douloureuse et

irritée. Dans les yeux, les grands yeux humides qu’elle leva sur son

amant, il y avait tout ensemble de l’orage et des larmes, de la révolte

et de la supplication.

--Ne faites pas l’imbécile, Hervé Louarn! dit-elle; vous savez bien que

ce n’est pas ce que vous croyez.

J’eus le triste courage de m’écrier sur un ton plaisant:

--Pas de querelles, les enfants! Sinon je vous mets au pain sec!

--C’est pourtant vrai, fit Louarn. Si nous dînions d’abord! Je ne sais

pas si vous êtes comme moi, mais j’ai l’estomac dans les talons...

Branle-bas, nom d’un tonnerre! Je suis le gabier de service, je cours à

la soute aux vivres!

Je le retins par le revers de sa vareuse:

--Ne bouge pas. C’est moi qui régale, c’est à moi de commander... Adèle

et toi, vous mettrez le couvert. Tu lui feras voir, dans le buffet du

Grand Chef, où sont les linges, les fourchettes, les couteaux, les

verres... tout le tremblement, quoi!... Le reste, c’est moi qui m’en

charge.

J’avais, en prononçant leur sentence, ma voix habituelle, ma figure de

tous les jours. Ils repartirent en chœur:

--Soit!

Au moment de sortir, je me retournai:

--Ah!... Pour votre gouverne!... Au cas où la faïence aurait besoin

d’être rincée, il y a un plein seau d’eau fraîche au chevet du lit.

--Monsieur Précaution! s’exclama Louarn. Il a pensé à tout.

Ce seau, mon ingénieur, je l’avais empli à la mer, le matin même.

J’avais lu, jadis, dans un livre sur les naufrages célèbres,--un des

seuls prix que j’aie remportés à Saint-Pol,--que boire de l’eau salée

multipliait les tortures de la soif et activait le travail de la mort.

Ce détail m’était demeuré dans l’esprit. J’ai la mémoire longue.

Ma recommandation faite, je donnai un dernier regard à ces deux êtres

qui avaient été toute ma vie. Ils se renvoyaient des propos frivoles, et

ne sentaient pas les mailles du destin qui déjà se resserraient sur eux.

Lui, s’occupait de pousser la table au milieu de la pièce; elle, le

buste cambré, les bras repliés à la hauteur du front, elle rajustait sa

coiffure devant la glace... Le seuil passé, la porte se referma derrière

moi comme d’elle-même. Jamais je ne me serais imaginé qu’un tel acte fût

d’un accomplissement si facile. Cet étonnement fut, je crois bien, le

seul émoi que je ressentis. Je gagnai le sommet du phare, d’un pas

tranquille. Tout en escaladant les marches, dans les ténèbres, je me

rappelle que je faisais tourner machinalement autour de mon index la

délicate clef de fer qu’aussitôt l’opération terminée j’avais enlevée de

la serrure.

J’arrivai ainsi jusque sur le balcon.

La clarté naissante de la lune étincelait à la surface des eaux en un

frisson d’écailles d’argent. Dans l’est, la barque des Guichaoua était

encore à portée. L’homme de barre avisa mon ombre qui formait écran sur

la flamme. A tout hasard il cria:

--Ohé, Louarn!... Adieu-vat!

Je lui rétorquai:

--Ohé, la _Notre-Dame de Bon-Voyage_! Adieu-vat!

Depuis, mon ingénieur, je n’ai plus échangé une parole avec âme qui

vive, sauf dans la circonstance relatée ci-dessus, le jour où le

_Baliseur_ faillit me rendre visite...

D’en bas, cependant, des appels d’une autre sorte commençaient à monter.

Ceux-là, je ne leur répondis qu’en lançant à la mer la clef de la

chambre d’où ils partaient... Un «plouf» à peine perceptible, quelques

cercles d’onde... Ce fut fini.

Il était exactement, au chronomètre, neuf heures douze minutes et trente

secondes, mon ingénieur.

Et maintenant, que vous dirai-je de plus?

Je vous ai demandé pardon, au début de ces pages, pour toutes les

infractions au règlement qu’elles allaient vous révéler. Il ne me reste

à vous remercier de m’avoir fourni l’occasion de les écrire. Elles ont

été mon viatique durant cette épouvantable agonie de treize jours et

quatorze nuits. Grâce à elles, j’ai pu persévérer jusqu’au bout dans ma

douloureuse tâche de gardien du feu et de geôlier de la mort.

A présent, mes comptes sont réglés; l’odeur, la harcelante odeur est là,

qui me signifie que ma faction est close... Le _Ravitailleur_, il est

vrai, ne doit venir que demain. Mais j’ai gorgé la lampe d’huile et

renouvelé sa mèche. C’est une veilleuse fidèle et sûre. Elle attendra,

j’en suis convaincu, pour s’éteindre, qu’un autre ait pris, au banc de

quart, la place que j’aurai quittée.

Pauvre cher feu de Gorlébella!... La seule chose, le seul être au monde

dont je m’éloigne avec quelque regret, c’est lui!... La seule lueur

bienfaisante qui persiste dans la détresse de mon cœur dévasté, c’est

lui!... Tout le reste, famille, patrie, Dieu même, celle que vous savez

l’a fauché... Si j’étais capable d’une prière, c’est au foyer tutélaire

des nuits du Raz que je l’adresserais. Qu’il reçoive du moins la

dernière larme que puissent verser encore mes yeux taris: je la lui

voue!...

J’ai ouvert la porte de la galerie. Les vents sont nord-noroît: le ciel

s’éclaircit.

Je viens de jeter par-dessus la balustrade le «coffre à Jim», et je vais

prendre le même chemin. Dans un instant, mon ingénieur, le nommé Dénès

(Goulven), de Plounéventèr, ne sera plus qu’un noyé sans nom... Par

ailleurs, rien à signaler.

* * * * *

Sur cette formule de service, au-dessus de laquelle était apposée la

signature, avec son paraphe, se terminait le mémorial funèbre du

chef-gardien de Gorlébella.

Le gardien du feu · 第 25 / 26 题