28 avril.

Veuillez me pardonner les mots qui me sont échappés avant-hier, mon

ingénieur. Je vais, je pense, après cette interruption de deux jours,

pouvoir continuer avec calme. La nuit dernière, je n’aurais pas pu. En

m’asseyant à mon banc de quart et sur le point de reprendre la plume,

mal réveillé encore de mon lourd somme de l’après-midi, j’avais eu je ne

sais quelle défaillance de mémoire. Pourquoi cette table? Pourquoi ce

papier? Je cherchais et je ne trouvais plus. Il y avait dans ma tête

comme un grand trou au fond duquel bruissait une plainte longue et

triste, pareille à la rumeur de la mer au dehors. Les éclats réguliers

de la lanterne dansaient devant mes yeux. Je me plongeai le front dans

les mains pour tâcher de me ressaisir. Brusquement, il me sembla qu’on

me touchait l’épaule, et une voix, dont le timbre fit courir une

vibration douloureuse dans tout mon être, dit:

--Allons! Te voilà encore parti à rêver d’Elle, Goulven Dénès!

Du coup, le souvenir me revint. Je poussai un rugissement de bête et,

les paumes crispées, m’apprêtai à sauter à la gorge de celui qui avait

parlé. Mais il n’était plus là. Je courus à la porte: elle était restée

fermée au verrou. Je prêtai l’oreille: nulle fuite de pas dans

l’escalier; tout le phare était silencieux comme une tombe. J’avais été

le jouet d’une hallucination. «Te voilà encore parti à rêver d’Elle!...»

Que de fois ne l’avais-je pas entendue, cette phrase, et toujours avec

quel tressaillement de joie profonde! C’est ainsi qu’il avait coutume de

m’apostropher, lorsqu’en montant pour me relever de ma garde, il me

trouvait absorbé dans mes éternelles méditations d’amour. Il avait un

plaisir espiègle à me surprendre, faisait exprès de gravir les marches

une à une, sans bruit, et de se précipiter dans la chambre à

l’improviste.

--Ne rougis pas, continuait-il (car je me laissais tutoyer par lui,

comme par un frère cadet), ne rougis pas et va te coucher!

Il m’arrivait de lui obéir, les nuits où j’étais trop las. Mais, le plus

souvent, je restais à tourner dans la lanterne, sous prétexte de régler

l’appareil, de mesurer la hauteur de l’huile ou d’inspecter quelque

rouage; en réalité, j’attendais qu’il me dît, de sa voix un peu

gouailleuse:

--Tu préfères causer? Soit. Causons.

Il me contait des épisodes de sa vie sénégalienne, des histoires de

femmes, pour la plupart,--étranges et perverses, respirant je ne sais

quelle odeur irritante de barbarie et de volupté. Je les écoutais sans

répulsion, maintenant. Il y avait quelque chose de sali en moi...

Invariablement, Louarn concluait:

--Vois-tu, Goulven, qui n’a pas aimé là-bas, sur les berges du

Haut-Fleuve, celui-là ne connaît point les délices de l’amour! Je

hochais la tête et, souriant au dedans de moi aux images encore toutes

tièdes de mes nuits à terre, je lui demandais, les yeux perdus:

--En es-tu bien sûr, Hervé Louarn?

Comme par une pente fatale, nous en venions à parler d’Adèle. Je

m’ouvrais à mon compagnon de mille choses intimes, enfouies au plus

profond de mon être et qu’il ne me semblait pas que j’eusse jamais osé

révéler. Il ne s’écoulait guère de soir que je ne lui montrasse à nu

quelque pan de mon âme, brûlé, calciné par l’unique passion qui

l’embrasait toute. J’éprouvais un soulagement indicible à étaler devant

lui ma plaie secrète, l’ulcère à la fois glorieux et misérable, le cher

tourment dont j’étais rongé. Non content de m’écouter, il m’incitait à

poursuivre. Ces confidences--je m’en rends compte aujourd’hui--avaient

pour lui un piment tout spécial, et je ne m’étonne plus de l’intérêt

qu’il paraissait y prendre. Mais vous concevez, mon ingénieur, si,

alors, avec ma tranquille niaiserie léonarde, je lui savais gré d’une

attention dont j’étais à cinq cents lieues de soupçonner les véritables

causes. Il affectait, d’ailleurs, une indulgence compatissante à

laquelle de plus habiles que moi se fussent trompés. Et puis, somme

toute, ce que je lui dévoilais ainsi de ma nature ne devait pas être

sans lui faire faire, à de certains moments, des réflexions peu

rassurantes.

--Tu es un singulier caractère, me dit-il un jour. Et si ta femme, comme

tu prétends, n’a pas constamment avec toi l’entier abandon que tu

souhaiterais, si même il est des périodes où elle s’écarte et se refuse,

tu n’as peut-être pas autant que tu t’imagines le droit d’en être vexé.

Plus que ses caprices de sirène trégorroise, il faut en accuser ta

propre humeur, cette violence concentrée qui est dans ta race et qui,

nous autres, nous déconcerte ou nous effraie. Il y a des façons d’aimer

qui paralysent l’amour... Toi-même, tu l’avoues: tu n’as de mesure en

rien, la vieille âme farouche de tes ancêtres gronde sans cesse en toi;

pour une peccadille, tu irais jusqu’au meurtre!... En Trégor, les femmes

sont habituées à des manières plus douces et plus égales. A la place

d’Adèle, ma foi! j’aurais aussi mes révoltes. Sous des apparences de

docilité moutonnière, tu es souvent le plus tyrannique des hommes. J’ai

eu, dans ma compagnie, un sergent qui te ressemblait sur ce point.

C’était un Basque, camarade obligeant, sérieux, un peu triste; jamais il

ne buvait ni ne courait, comme nous, la prétentaine. Voici que nous

sommes envoyés en détachement dans l’intérieur. Là, le sergent,

jusqu’alors si réservé, s’énamoura, Dieu sait comment, d’une petite

moricaude: cela lui prit comme une rage. Il devint fou d’elle au point

de la séquestrer dans sa paillotte. La belle, à la longue, trouva

qu’elle manquait d’air et s’ensauva. Que penses-tu que fit José le

Basque, le bon José? Eh bien! il paya des nègres pour la châtier à la

mode du pays, c’est-à-dire qu’elle fut enterrée dans le sable jusqu’aux

épaules et qu’elle eut la tête mangée toute vive par les mouches. Quant

à lui, il se tira une balle.

--Grand merci! ripostai-je, tu me découvres de jolies ressemblances!

Je ne me fâchais point de ces duretés. Plutôt même étais-je ravi de le

voir ainsi, en toute occurrence, embrasser contre moi le parti d’Adèle.

J’étais si heureux d’avoir en lui quelqu’un qui la sût apprécier et qui

me la vantât, fût-ce à mon détriment!... Lorsqu’il rentrait de ses

quinze jours de permission, j’étais le premier à lui tendre la main pour

l’aider à se hisser jusqu’au seuil du phare, et, le canot reparti,

emportant Chevanton, de quelle étreinte je pressais le nouvel arrivant,

mon vrai compagnon de garde, mon frère! Je saluais en lui la colombe de

l’arche, le plus attendu des messagers. Ne m’apportait-il pas des

nouvelles toutes fraîches de ma femme! Ne l’avait-il pas vue deux fois

le jour! N’avait-il pas vécu des heures à ses côtés! Un peu d’elle, me

semblait-il, par l’intermédiaire de cet homme, venait jusqu’à moi, et

j’avais parfois l’illusion--qui, du reste, n’en était pas une,--que

d’avoir respiré son atmosphère, il avait retenu, dans ses vêtements,

quelque chose de son parfum!... Cette nuit-là, et les nuits d’après, je

ne descendais de la lanterne qu’à l’aube claire, quand Louarn, son quart

terminé et le feu éteint, regagnait lui-même sa couchette.

La vie de mer, en sa compagnie, m’était devenue presque tolérable. Les

heures de Gorlébella me semblaient voler d’une aile moins lourde. Quant

à ma femme, je n’avais qu’à me louer d’elle. Elle ne se plaignait plus

de rien, pas même de moi.

Elle ne m’écrasait plus de sa supériorité dédaigneuse, avait dans son

air, dans sa personne, un je ne sais quoi de plus réfléchi, de plus

sage. Mes contemplations silencieuses ne l’agaçaient plus. En revanche,

elle demeurait elle-même des soirées entières sans éprouver le besoin de

dire une parole. Son joli front mat, qu’enserrait sous la coiffe large

ouverte le double bandeau de ses cheveux tressés, travaillait toujours,

sans doute, mais en dedans; elle ne rêvait plus tout haut, comme

naguère, gardait pour elle seule ses imaginations et leurs mystérieux

enchantements. Je l’en plaisantai une fois, non sans un secret dépit.

--Oui, répondit-elle, j’ai fait vœu d’être désormais une femme sérieuse.

Le temps des enfantillages est passé... Il faut que cet hiver, j’aie

fini ma courtepointe.

Cette broderie qu’elle avait laissée dormir des années, elle s’y était

attelée maintenant avec une ardeur quasi fébrile et, dès qu’elle avait

desservi le souper, jusqu’au moment où je la suppliais de se mettre au

lit, elle n’en détachait plus ses yeux. De toutes façons, d’ailleurs,

l’Adèle indolente s’était transformée en une ménagère active, si active

qu’elle n’avait pour ainsi dire plus le loisir d’être un peu à moi.

Mille soins qu’elle m’abandonnait volontiers autrefois nécessitaient

aujourd’hui son intervention. Et, si je tentais de m’en mêler:

--Non, s’il te plaît... Ce n’est pas à toi de t’occuper de cela... Tu es

ici pour te reposer.

Elle ne tarissait point en prévenances dont j’étais tenu de paraître

flatté et qui, au fond, me rendaient fort malheureux. La Trégorroise

diligente, calmée, assagie, me faisait regretter l’autre, avec ses

fougues soudaines, ses écarts ombrageux et la grâce frémissante de ses

retours si adorablement passionnés. Deux ou trois fois, j’essayai de

l’entraîner à une de ces petites équipées qui, jadis, lui étaient si

chères, vers la ville.

--Il y a longtemps que nous n’avons fait le tour des boutiques, lui

disais-je... C’est foire à Douarnenez, demain. Si j’allais demander la

voiture?...

Elle penchait un peu la tête sur l’épaule et, avec une moue drôlette

d’enfant qu’on dérange dans ses jeux, répondait:

--En as-tu donc si envie, Goulven?... Moi, plus rien ne me plaît tant

que mon chez-moi. On est si bien ici!...

Je n’étais pas loin de trouver qu’on y était trop bien. Et cela m’était

un nouveau sujet de mécontentement contre moi-même. Quoi! cette paisible

vie d’intérieur après laquelle j’avais toujours soupiré de tous mes

vœux, elle m’était donnée, elle m’était rendue, aussi complète que je la

pouvais souhaiter, et, au lieu d’en savourer la tiédeur apaisante, comme

tout m’y conviait, je me prenais à lui préférer les hantises troubles et

malsaines d’un passé dont j’avais tant souffert!... Car je n’avais pas à

me le dissimuler: une nostalgie invincible me travaillait,--la nostalgie

de nos querelles anciennes, celle surtout des réconciliations qui en

étaient la suite habituelle et comme le rachat. Je ressentais, au moral,

un énervement analogue à celui que m’avait souvent causé, en escadre, le

long des côtes levantines, la persistante limpidité des ciels d’Orient.

J’appelais instinctivement l’orage. Il devait venir, mais non point tel

que je l’attendais!...

* * * * *

Un proverbe léonard s’exprime ainsi: «Le malheur tousse généralement

trois fois, avant de se mettre en route.» Je ne reçus, quant à moi,

qu’un avertissement, mais il fut significatif.

C’était à la date du 2 mars dernier. Louarn avait repris le service au

phare dans l’après-midi. Il faisait un temps moite et lourd, comme

chauffé par les grandes fournaises atlantiques; les nuages semblaient

s’affaisser dans le ciel sous le poids de leur électricité. J’avais

allumé le feu et aidé Louarn à essuyer les vitres de la lanterne qu’une

buée épaisse avait envahies. Tout en frottant, je m’enquérais auprès de

lui des choses et des gens de la Pointe, c’est-à-dire d’Adèle, et

d’Adèle seule, comme bien vous pensez.

--A propos, fit-il tout à coup, toi qui prétends que tu ne me caches

rien, il paraît que tu ne m’as pas encore jugé digne de contempler le

«coffre à Jim»!

--Elle t’a donc raconté cette sotte histoire?... Et vous vous êtes un

peu moqués de moi, je parie!

--Non. Mais j’en ai conclu que tu es un fameux cachottier. Quand me la

montreras-tu, cette boîte miraculeuse?

--Oh! s’il ne faut que cela pour te faire plaisir!...

Je dégringolais déjà quatre à quatre les marches de l’escalier.

L’obscurité, dans ma cellule, était si profonde qu’il me fallut cueillir

à tâtons le petit meuble sur l’étagère d’angle où, depuis tantôt deux

ans, il avait sa place. Ma gaucherie sans doute fut cause qu’un des

menus tiroirs, mal fermé, s’entrouvrit, car j’entendis le tintement

d’une pièce de monnaie sur le parquet de briques.

--Mon sou de dix-huit deniers! murmurai-je.

Vite, je m’agenouille, et me voilà de promener mes mains à plat sur le

sol pour le retrouver. Ne sentant rien, je me penche davantage, et comme

j’étends le bras sous le lit, un frisson subit me parcourt les moelles.

Le sou est là, qui brille dans les ténèbres, qui brille d’une pâle

clarté verdâtre et darde sur moi, dirait-on, l’unique et fascinante

prunelle de quelque bête invisible de l’ombre.

--Qu’est-ce que tu as? s’écria Louarn, lorsque je fus de retour dans la

lanterne. Tu es aussi blême que si tu avais vu la mort!...

Je m’étais affalé sur le banc de quart, et ce ne fut qu’après un assez

long intervalle, qu’ayant enfin surmonté mon trouble, je pus mettre mon

compagnon au courant de l’aventure.

--Bah! fit-il, des blagues!... Tu crois encore à ces sornettes de bonnes

femmes?... Un talisman, n’est-ce pas?... comme dans les contes de fées!

Il riait d’un rire saccadé, un peu voulu, qui ne laissait pas de trahir

un certain malaise. Je lui rétorquai:

--Et la lueur, alors?... Tu ne diras cependant pas que je l’ai rêvée?...

Il eut un haussement d’épaules:

--Ces choses-là s’expliquent à l’école primaire... Le

vert-de-gris,--l’humidité,--la phosphorescence,--que sais-je, moi!

D’ailleurs,--ajouta-t-il, en venant se planter en face de moi, faisons

un pari: nous sommes au 2 mars; si d’ici le 2 avril il ne t’est rien

arrivé de malencontreux, tu nous paies une petite noce de famille. Dans

le cas contraire, eh bien, c’est moi qui m’exécuterai... Cela te

va-t-il?

Je lui topai machinalement dans les deux mains. Pour détourner le cours

de mes pensées vers des images plus riantes, il entreprit de dresser

incontinent le menu d’un repas pantagruélique. Je m’efforçai moi-même de

me prêter à ce jeu. Mais nous n’étions plus en train ni l’un ni l’autre.

Au bout de quelques minutes, il se rappela brusquement qu’il ne lui

restait guère qu’une couple d’heures à dormir, avant de me relayer au

quart de minuit, et il me souhaita le bonsoir, sans même avoir abaissé

son regard sur le «coffre à Jim».

Moi, demeuré seul, je n’eus rien de plus pressé que d’ouvrir le léger

meuble et d’en sortir,--pour la première fois peut-être depuis mon

mariage,--non les lettres d’Adèle Lézurec, mais celles de ma mère... Ma

mère! Il y avait cinq grandes années qu’elle était comme absente de ma

vie. Pas une fois, en ces cinq années, je n’avais éprouvé le besoin de

lui écrire. Elle, de son côté, ne m’y provoquait point. Adolescent,

n’avais-je pas brisé son rêve le plus cher, en me faisant exclure, à

mi-route, des voies qui mènent vers le sacerdoce? Jeune homme, ne lui

avais-je pas porté un coup plus sensible encore, en me mésalliant avec

une Trégorroise, fille d’une autre race, qu’elle tenait pour issue du

sang maudit des Sirènes, et qu’à ce titre elle avait toujours refusé de

connaître?... Ni elle, ni moi, cependant, nous n’avions poussé jusqu’à

la rupture définitive. A défaut d’échanges épistolaires, nous restions

en communication, de temps à autre, par l’intermédiaire des maraîchers

roscovites qui parcourent, chaque saison toute la Bretagne. Parmi ceux

qui fréquentaient régulièrement la région du Cap, je comptais plus d’un

de mes anciens condisciples de Saint-Pol. Catherine Dénès les priait de

s’enquérir si j’avais toujours sujet d’être content de mon sort; moi, en

retour, je les chargeais de lui porter mes vœux de longue santé. Mais

c’étaient à peu près toutes nos relations. La violence de ma passion

pour Adèle avait absorbé, anéanti toutes mes autres facultés d’amour.

Aux heures de crise seulement, lorsque je sentais ma femme m’échapper et

me devenir cruellement étrangère, presque hostile, dans la détresse

infinie dont j’étais plein, la pâle et mélancolique figure de ma mère

reprenait vie et couleur sur un lointain d’autant plus lumineux que le

présent m’apparaissait plus sombre. J’élevais vers elle mon âme

endolorie. J’invoquais, de ses yeux compatissants, la pitié qui m’eût

été douce; je lui disais, avec l’accent d’une prière enfantine:

--Si tu savais, maman, comme j’ai mal!...

De l’associer ainsi à ma peine, j’avais l’illusion d’un soulagement. La

force mauvaise qui refoulait en moi le torrent des larmes cédait enfin:

je pouvais pleurer!... Ces réminiscences de tendresse filiale duraient,

d’ailleurs, ce que duraient les froideurs d’Adèle. Pas même. L’instant

d’après, je les reniais lâchement et m’en faisais de sanglants

reproches, comme d’une apostasie envers mon idole.

Le soir dont je vous parle, mon ingénieur, j’eus, pour la première fois,

le sentiment très aigu de l’indignité d’une telle conduite. En soupesant

le paquet si léger des pauvres chères lettres dont les irrégulières

suscriptions trahissaient la touchante inhabileté de l’écriture

maternelle, il me sembla que c’était tout le cœur de ma mère qui

frémissait là, sous ces enveloppes jaunies, tout son humble cœur

meurtri, à qui je devais tant et que j’avais si mal récompensé... Une

idée affreuse me traversa l’esprit: s’il s’appliquait à elle, cependant,

le présage qui m’avait troublé si fort? Si la lueur révélatrice était

pour me signifier son prochain trépas?... Partie sur cette piste, mon

imagination prompte à se créer des fantômes ne me représenta plus que

spectacles funèbres. Je vis la maison de mon enfance, sa vaste cuisine,

ses boiseries sévères, et, dans le jour voilé de la fenêtre, couchée sur

un lit d’apparat, son chapelet des dimanches noué autour de ses mains

jointes, la forme à jamais immobile et muette de la vieille paysanne

léonarde qui avait si longtemps aimé, caressé en moi le fils élu de ses

rêves, son enfant prédestiné!...

--J’ai trop péché envers elle, me disais-je. Ce sera, j’en suis sûr, mon

châtiment d’apprendre sa mort avant que j’aie pu lui témoigner mon

repentir.

Lorsqu’à minuit Louarn remonta, je m’empressai de lui céder la place,

par crainte qu’il ne me fît honte de mes angoisses et ne me plaisantât

sur mes remords. Je ne réussis à m’endormir que vers le matin, et d’un

sommeil peuplé de cauchemars. Les mêmes visions d’agonie et de deuil qui

avaient hanté ma veillée m’assaillirent dans mes songes, avec cette

différence toutefois qu’à l’austère manoir familial s’était substitué

notre logis de la Pointe et que le cadavre étendu sur le lit d’apparat

avait, non plus les traits amaigris et un peu ascétiques de Catherine

Dénès, mais le jeune, délicat et transparent visage d’Adèle Lézurec. Je

me réveillai dans un sursaut d’épouvante. Et, sitôt que j’eus repris

conscience de la réalité, ce fut pour laisser échapper cette prière--ou

cette imprécation--comme il vous plaira:

--Tout ce que vous voudrez, Seigneur Dieu! mais pas elle, au nom de vos

cinq plaies! pas elle!

Au prix de la perte d’Adèle, la mort de ma mère, de ma sainte mère,

m’apparaissait comme un événement fâcheux, sans doute, mais

supportable... Aussi bien, tout ça n’était peut-être que des histoires,

comme disait Louarn. Je sautai à bas de ma couchette, presque rasséréné;

puis sans prendre le temps de m’habiller tout à fait, pieds nus et en

corps de chemise, je grimpai d’une haleine jusqu’à la lanterne. Les

brumes étaient tombées; la clarté toute neuve du soleil de mars

argentait les grands espaces lavés de frais. Accoudé à la balustrade de

la galerie extérieure, je braquai ma longue-vue sur les falaises du Cap

que commençait à couronner un gazon reverdi. Le paysage, en dépit de ses

durs hérissements de pierre, était d’une majesté paisible.

De notre caserne, je ne pouvais, à cette distance apercevoir que le

toit; mais au-dessus d’une cheminée de pignon, que j’aurais reconnue à

des lieues, une spirale de fumée grêle se balançait doucement... Je n’en

cherchai point davantage. Comme les brumes, mes dernières idées sombres

s’étaient dissipées. Louarn qui pêchait à la ligne, assis sur le seuil

du phare, me héla:

--Tu ne descends pas casser une croûte?

Gaiement, je répliquai:

--On y va, jeune homme!

Et jamais, je crois bien, je ne trouvai saveur pareille au biscuit de

Gorlébella.

Le gardien du feu · 第 15 / 26 题