Cet homme avait en soi de telles possessions, de telles perspectives; il
était fait de tant d’années de lectures, de réfutations, de méditations,
de combinaisons internes, d’observations; de telles ramifications, que
ses réponses étaient difficiles à prévoir; qu’il ignorait lui-même à
quoi il aboutirait, quel aspect le frapperait enfin, quel sentiment
prévaudrait en lui, quels crochets et quelle simplification inattendue
se feraient, quel désir naîtrait, quelle riposte, quels éclairages.
Peut-être était-il parvenu à cet étrange état de ne pouvoir regarder sa
propre décision ou réponse intérieure, que sous l’aspect d’un expédient,
sachant bien que le développement de son attention serait infini et que
l’_idée_ d’en _finir_ n’a plus aucun sens, dans un esprit qui se connaît
assez. Il était au degré de _civilisation intérieure_ où la conscience
ne souffre plus d’opinions qu’elle ne les accompagne de leur cortège de
modalités, et qu’elle ne se repose (si c’est là se reposer) que dans le
sentiment de ses prodiges, de ses exercices, de ses substitutions, de
ses précisions innombrables.
... Dans sa tête où derrière les yeux fermés se passaient des rotations
curieuses,--des changements si variés, si libres, et pourtant si
limités,--des lumières comme celles que ferait une lampe portée par
quelqu’un qui visiterait une maison dont on verrait les fenêtres dans la
nuit, comme des fêtes éloignées, des foires de nuit, mais qui pourraient
se changer en gares et en sauvageries si l’on pouvait en approcher--ou
en effrayants malheurs,--ou en vérités et révélations...
C’était comme le sanctuaire et le lupanar des possibilités.
L’habitude de méditation faisait vivre cet esprit au milieu--au
moyen--d’états rares; dans une supposition perpétuelle d’expériences
purement idéales; dans l’usage continuel des conditions-limites et des
phases critiques de la pensée...
Comme si les raréfactions extrêmes, les vides inconnus, les températures
hypothétiques, les pressions et les charges monstrueuses avaient été ses
ressources naturelles--et que rien ne pût être pensé en lui qu’il ne le
soumît par cela seul au traitement le plus énergique et ne recherchât
tout le domaine de son existence.
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Ce goût, et parfois ce talent de la _transcendance_,--j’entends par là
une incohérence _réelle_, plus vraie que toute cohérence proposée, avec
le sentiment d’être ce qui passe _immédiatement_ d’une chose à l’autre,
de traverser en quelque manière les plus divers ordres--ordres de
grandeur... points de vue, accommodations étrangères... Et ces brusques
retours à soi, coupant quoi que ce soit; et ces vues bifides, ces
attentions tripodes, ces contacts dans un autre monde de choses séparées
dans _le leur_... C’est moi.
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Méprise tes pensées, comme d’elles-mêmes elles passent.--Et
repassent!...
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