LE RICHE D’ESPRIT

Cet homme avait en soi de telles possessions, de telles perspectives; il

était fait de tant d’années de lectures, de réfutations, de méditations,

de combinaisons internes, d’observations; de telles ramifications, que

ses réponses étaient difficiles à prévoir; qu’il ignorait lui-même à

quoi il aboutirait, quel aspect le frapperait enfin, quel sentiment

prévaudrait en lui, quels crochets et quelle simplification inattendue

se feraient, quel désir naîtrait, quelle riposte, quels éclairages.

Peut-être était-il parvenu à cet étrange état de ne pouvoir regarder sa

propre décision ou réponse intérieure, que sous l’aspect d’un expédient,

sachant bien que le développement de son attention serait infini et que

l’_idée_ d’en _finir_ n’a plus aucun sens, dans un esprit qui se connaît

assez. Il était au degré de _civilisation intérieure_ où la conscience

ne souffre plus d’opinions qu’elle ne les accompagne de leur cortège de

modalités, et qu’elle ne se repose (si c’est là se reposer) que dans le

sentiment de ses prodiges, de ses exercices, de ses substitutions, de

ses précisions innombrables.

... Dans sa tête où derrière les yeux fermés se passaient des rotations

curieuses,--des changements si variés, si libres, et pourtant si

limités,--des lumières comme celles que ferait une lampe portée par

quelqu’un qui visiterait une maison dont on verrait les fenêtres dans la

nuit, comme des fêtes éloignées, des foires de nuit, mais qui pourraient

se changer en gares et en sauvageries si l’on pouvait en approcher--ou

en effrayants malheurs,--ou en vérités et révélations...

C’était comme le sanctuaire et le lupanar des possibilités.

L’habitude de méditation faisait vivre cet esprit au milieu--au

moyen--d’états rares; dans une supposition perpétuelle d’expériences

purement idéales; dans l’usage continuel des conditions-limites et des

phases critiques de la pensée...

Comme si les raréfactions extrêmes, les vides inconnus, les températures

hypothétiques, les pressions et les charges monstrueuses avaient été ses

ressources naturelles--et que rien ne pût être pensé en lui qu’il ne le

soumît par cela seul au traitement le plus énergique et ne recherchât

tout le domaine de son existence.

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* *

Ce goût, et parfois ce talent de la _transcendance_,--j’entends par là

une incohérence _réelle_, plus vraie que toute cohérence proposée, avec

le sentiment d’être ce qui passe _immédiatement_ d’une chose à l’autre,

de traverser en quelque manière les plus divers ordres--ordres de

grandeur... points de vue, accommodations étrangères... Et ces brusques

retours à soi, coupant quoi que ce soit; et ces vues bifides, ces

attentions tripodes, ces contacts dans un autre monde de choses séparées

dans _le leur_... C’est moi.

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* *

Méprise tes pensées, comme d’elles-mêmes elles passent.--Et

repassent!...

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Monsieur Teste · 第 24 / 28 题