Le restaurant Grillon, ce phalanstère des canotiers, se vidait
lentement. C'était, devant la porte, un tumulte de cris, d'appels; et
les grands gaillards en maillot blanc gesticulaient avec des avirons
sur l'épaule.
Les femmes, en claire toilette de printemps, embarquaient avec
précaution dans les yoles, et, s'asseyant à la barre, disposaient leurs
robes, tandis que le maître de l'établissement, un fort garçon à barbe
rousse, d'une vigueur célèbre, donnait la main aux belles petites en
maintenant d'aplomb les frêles embarcations.
Les rameurs prenaient place à leur tour, bras nus et la poitrine
bombée, posant pour la galerie, une galerie composée de bourgeois
endimanchés, d'ouvriers et de soldats accoudés sur la balustrade du
pont et très attentifs à ce spectacle.
Les bateaux, un à un, se détachaient du ponton. Les tireurs se
penchaient en avant, puis se renversaient d'un mouvement régulier;
et, sous l'impulsion des longues rames recourbées, les yoles rapides
glissaient sur la rivière, s'éloignaient, diminuaient, disparaissaient
enfin sous l'autre pont, celui du chemin de fer, en descendant vers la
_Grenouillère_.
Un couple seul était resté. Le jeune homme, presque imberbe encore,
mince, le visage pâle, tenait par la taille sa maîtresse, une petite
brune maigre avec des allures de sauterelle; et ils se regardaient
parfois au fond des yeux.
Le patron cria:--«Allons, monsieur Paul, dépêchez-vous.» Et ils
s'approchèrent.
De tous les clients de la maison, M. Paul était le plus aimé et le plus
respecté. Il payait bien et régulièrement, tandis que les autres se
faisaient longtemps tirer l'oreille, à moins qu'ils ne disparussent,
insolvables. Puis il constituait pour l'établissement une sorte de
réclame vivante, car son père était sénateur. Et quand un étranger
demandait:--«Qui est-ce donc ce petit-là, qui en tient si fort pour sa
donzelle?» quelque habitué répondait à mi-voix, d'un air important et
mystérieux:--«C'est Paul Baron, vous savez? le fils du sénateur.»--Et
l'autre, invariablement, ne pouvait s'empêcher de dire:--«Le pauvre
diable! Il n'est pas à moitié pincé.»
La mère Grillon, une brave femme, entendue au commerce, appelait le
jeune homme et sa compagne: «ses deux tourtereaux», et semblait tout
attendrie par cet amour avantageux pour sa maison.
Le couple s'en venait à petits pas; la yole _Madeleine_ était prête;
mais, au moment de monter dedans, ils s'embrassèrent, ce qui fit rire
le public amassé sur le pont. Et M. Paul, prenant ses rames, partit
aussi pour la Grenouillère.
Quand ils arrivèrent, il allait être trois heures, et le grand café
flottant regorgeait de monde.
L'immense radeau, couvert d'un toit goudronné que supportent des
colonnes de bois, est relié à l'île charmante de Croissy par deux
passerelles dont l'une pénètre au milieu de cet établissement
aquatique, tandis que l'autre en fait communiquer l'extrémité avec un
îlot minuscule planté d'un arbre et surnommé le «Pot-à-Fleurs», et, de
là, gagne la terre auprès du bureau des bains.
M. Paul attacha son embarcation le long de l'établissement, il escalada
la balustrade du café, puis, prenant les mains de sa maîtresse, il
l'enleva, et tous deux s'assirent au bout d'une table, face à face.
De l'autre côté du fleuve, sur le chemin de halage, une longue file
d'équipages s'alignait. Les fiacres alternaient avec de fines voitures
de gommeux: les uns lourds, au ventre énorme écrasant les ressorts,
attelés d'une rosse au cou tombant, aux genoux cassés; les autres
sveltes, élancées sur des roues minces, avec des chevaux aux jambes
grêles et tendues, au cou dressé, au mors neigeux d'écume, tandis que
le cocher, gourmé dans sa livrée, la tête roide en son grand col,
demeurait les reins inflexibles et le fouet sur un genou.
La berge était couverte de gens qui s'en venaient par familles, ou par
bandes, ou deux par deux, ou solitaires. Ils arrachaient des brins
d'herbe, descendaient jusqu'à l'eau, remontaient sur le chemin, et
tous, arrivés au même endroit, s'arrêtaient, attendant le passeur. Le
lourd bachot allait sans fin d'une rive à l'autre, déchargeant dans
l'île ses voyageurs.
Le bras de la rivière (qu'on appelle le bras mort), sur lequel donne
ce ponton à consommations, semblait dormir, tant le courant était
faible. Des flottes de yoles, de skifs, de périssoires, de podoscaphes,
de gigs, d'embarcations de toute forme et de toute nature, filaient
sur l'onde immobile, se croisant, se mêlant, s'abordant, s'arrêtant
brusquement d'une secousse des bras pour s'élancer de nouveau sous
une brusque tension des muscles, et glisser vivement comme de longs
poissons jaunes ou rouges.
Il en arrivait d'autres sans cesse: les unes de Chatou, en amont; les
autres de Bougival, en aval; et des rires allaient sur l'eau d'une
barque à l'autre, des appels, des interpellations ou des engueulades.
Les canotiers exposaient à l'ardeur du jour la chair brunie et bosselée
de leurs biceps; et pareilles à des fleurs étranges, à des fleurs qui
nageraient, les ombrelles de soie rouge, verte, bleue ou jaune des
barreuses s'épanouissaient à l'arrière des canots.
Un soleil de juillet flambait au milieu du ciel; l'air semblait plein
d'une gaieté brûlante; aucun frisson de brise ne remuait les feuilles
des saules et des peupliers.
Là-bas, en face, l'inévitable Mont-Valérien étageait dans la lumière
crue ses talus fortifiés; tandis qu'à droite, l'adorable coteau de
Louveciennes, tournant avec le fleuve, s'arrondissait en demi-cercle,
laissant passer par places, à travers la verdure puissante et sombre
des grands jardins, les blanches murailles des maisons de campagne.
Aux abords de la Grenouillère, une foule de promeneurs circulait
sous les arbres géants qui font de ce coin d'île le plus délicieux
parc du monde. Des femmes, des filles aux cheveux jaunes, aux seins
démesurément rebondis, à la croupe exagérée, au teint plâtré de fard,
aux yeux charbonnés, aux lèvres sanguinolentes, lacées, sanglées en des
robes extravagantes, traînaient sur les frais gazons le mauvais goût
criard de leurs toilettes; tandis qu'à côté d'elles des jeunes gens
posaient en leurs accoutrements de gravures de modes, avec des gants
clairs, des bottes vernies, des badines grosses comme un fil et des
monocles ponctuant la niaiserie de leur sourire.
L'île est étranglée juste à la Grenouillère, et sur l'autre bord, où
un bac aussi fonctionne amenant sans cesse les gens de Croissy, le
bras rapide, plein de tourbillons, de remous, d'écume, roule avec
des allures de torrent. Un détachement de pontonniers, en uniforme
d'artilleurs, est campé sur cette berge, et les soldats, assis en ligne
sur une longue poutre, regardaient couler l'eau.
Dans l'établissement flottant, c'était une cohue furieuse et hurlante.
Les tables de bois, où les consommations répandues faisaient de minces
ruisseaux poisseux, étaient couvertes de verres à moitié vides et
entourées de gens à moitié gris. Toute cette foule criait, chantait,
braillait. Les hommes, le chapeau en arrière, la face rougie, avec
des yeux luisants d'ivrognes, s'agitaient en vociférant par un besoin
de tapage naturel aux brutes. Les femmes, cherchant une proie pour le
soir, se faisaient payer à boire en attendant; et, dans l'espace libre
entre les tables, dominait le public ordinaire du lieu, un bataillon de
canotiers _chahuteurs_ avec leurs compagnes en courte jupe de flanelle.
Un d'eux se démenait au piano et semblait jouer des pieds et des mains;
quatre couples bondissaient un quadrille; et des jeunes gens les
regardaient, élégants, corrects, qui auraient semblé comme il faut si
la tare, malgré tout, n'eût apparu.
Car on sent là, à pleines narines, toute l'écume du monde, toute la
crapulerie distinguée, toute la moisissure de la société parisienne:
mélange de calicots, de cabotins, d'infimes journalistes, de
gentilshommes en curatelle, de boursicotiers véreux, de noceurs tarés,
de vieux viveurs pourris; cohue interlope de tous les êtres suspects, à
moitié connus, à moitié perdus, à moitié salués, à moitié déshonorés,
filous, fripons, procureurs de femmes, chevaliers d'industrie à
l'allure digne, à l'air matamore qui semble dire: «Le premier qui me
traite de gredin, je le crève.»
Ce lieu sue la bêtise, pue la canaillerie et la galanterie de bazar.
Mâles et femelles s'y valent. Il y flotte une odeur d'amour, et l'on
s'y bat pour un oui ou pour un non, afin de soutenir des réputations
vermoulues que les coups d'épée et les balles de pistolet ne font que
crever davantage.
Quelques habitants des environs y passent en curieux, chaque dimanche;
quelques jeunes gens, très jeunes, y apparaissent chaque année,
apprenant à vivre. Des promeneurs, flânant, s'y montrent; quelques
naïfs s'y égarent.
C'est, avec raison, nommé la _Grenouillère_. A côté du radeau couvert
où l'on boit, et tout près du «Pot-à-Fleurs», on se baigne. Celles
des femmes dont les rondeurs sont suffisantes viennent là montrer à
nu leur étalage et faire le client. Les autres, dédaigneuses, bien
qu'amplifiées par le coton, étayées de ressorts, redressées par-ci,
modifiées par-là, regardent d'un air méprisant barboter leurs sœurs.
Sur une petite plate-forme, les nageurs se pressent pour piquer leur
tête. Ils sont longs comme des échalas, ronds comme des citrouilles,
noueux comme des branches d'olivier, courbés en avant ou rejetés en
arrière par l'ampleur du ventre, et, invariablement laids, ils sautent
dans l'eau qui rejaillit jusque sur les buveurs du café.
Malgré les arbres immenses penchés sur la maison flottante et malgré
le voisinage de l'eau, une chaleur suffocante emplissait ce lieu. Les
émanations des liqueurs répandues se mêlaient à l'odeur des corps et
à celle des parfums violents dont la peau des marchandes d'amour est
pénétrée et qui s'évaporaient dans cette fournaise. Mais sous toutes
ces senteurs diverses flottait un arome léger de poudre de riz qui
parfois disparaissait, qu'on retrouvait toujours, comme si quelque main
cachée eût secoué dans l'air une houppe invisible.
Le spectacle était sur le fleuve, où le va-et-vient incessant des
barques tirait les yeux. Les canotières s'étalaient dans leur fauteuil
en face de leurs mâles aux forts poignets, et elles considéraient avec
mépris les quêteuses de dîners rôdant par l'île.
Quelquefois, quand une équipe lancée passait à toute vitesse, les amis
descendus à terre poussaient des cris, et tout le public, subitement
pris de folie, se mettait à hurler.
Au coude de la rivière, vers Chatou, se montraient sans cesse des
barques nouvelles. Elles approchaient, grandissaient, et, à mesure
qu'on reconnaissait les visages, d'autres vociférations partaient.
Un canot couvert d'une tente et monté par quatre femmes descendait
lentement le courant. Celle qui ramait était petite, maigre, fanée,
vêtue d'un costume de mousse avec ses cheveux relevés sous un chapeau
ciré. En face d'elle, une grosse blondasse habillée en homme, avec un
veston de flanelle blanche, se tenait couchée sur le dos au fond du
bateau, les jambes en l'air sur le banc des deux côtés de la rameuse,
et elle fumait une cigarette, tandis qu'à chaque effort des avirons sa
poitrine et son ventre frémissaient, ballottés par la secousse. Tout à
l'arrière, sous la tente, deux belles filles grandes et minces, l'une
brune et l'autre blonde, se tenaient par la taille en regardant sans
cesse leurs compagnes.
Un cri partit de la Grenouillère: «Vl'à Lesbos!» et, tout à coup, ce
fut une clameur furieuse; une bousculade effrayante eut lieu; les
verres tombaient; on montait sur les tables; tous, dans un délire
de bruit, vociféraient: «Lesbos! Lesbos! Lesbos!» Le cri roulait,
devenait indistinct, ne formait plus qu'une sorte de hurlement
effroyable, puis, soudain, il semblait s'élancer de nouveau, monter
par l'espace, couvrir la plaine, emplir le feuillage épais des grands
arbres, s'étendre aux lointains coteaux, aller jusqu'au soleil.
La rameuse, devant cette ovation, s'était arrêtée tranquillement.
La grosse blonde étendue au fond du canot tourna la tête d'un air
nonchalant, se soulevant sur les coudes; et les deux belles filles, à
l'arrière, se mirent à rire en saluant la foule.
Alors la vocifération redoubla, faisant trembler l'établissement
flottant. Les hommes levaient leurs chapeaux, les femmes agitaient
leurs mouchoirs, et toutes les voix, aiguës ou graves, criaient
ensemble: «Lesbos!» On eût dit que ce peuple, ce ramassis de corrompus,
saluait un chef, comme ces escadres qui tirent le canon quand un amiral
passe sur leur front.
La flotte nombreuse des barques acclamait aussi le canot des femmes,
qui repartit de son allure somnolente pour aborder un peu plus loin.
M. Paul, au contraire des autres, avait tiré une clef de sa poche, et,
de toute sa force, il sifflait. Sa maîtresse, nerveuse, pâlie encore,
lui tenait le bras pour le faire taire et elle le regardait cette
fois avec une rage dans les yeux. Mais lui, semblait exaspéré, comme
soulevé par une jalousie d'homme, par une fureur profonde, instinctive,
désordonnée. Il balbutia, les lèvres tremblantes d'indignation:
--C'est honteux! on devrait les noyer comme des chiennes avec une
pierre au cou.
Mais Madeleine, brusquement, s'emporta; sa petite voix aigre devint
sifflante, et elle parlait avec volubilité, comme pour plaider sa
propre cause:
--Est-ce que ça te regarde, toi? Sont-elles pas libres de faire ce
qu'elles veulent, puisqu'elles ne doivent rien à personne? Fiche-nous
la paix avec tes manières et mêle-toi de tes affaires...
Mais il lui coupa la parole.
--C'est la police que ça regarde, et je les ferai flanquer à
Saint-Lazare, moi!
Elle eut un soubresaut:
--Toi?
--Oui, moi! Et, en attendant, je te défends de leur parler, tu entends,
je te le défends.
Alors elle haussa les épaules, et calmée tout à coup:
--Mon petit, je ferai ce qui me plaira; si tu n'es pas content, file,
et tout de suite. Je ne suis pas ta femme, n'est-ce pas? Alors tais-toi.
Il ne répondit pas et ils restèrent face à face, avec la bouche crispée
et la respiration rapide.
A l'autre bout du grand café de bois, les quatre femmes faisaient leur
entrée. Les deux costumées en hommes marchaient devant: l'une maigre,
pareille à un garçonnet vieillot avec des teintes jaunes sur les
tempes; l'autre, emplissant de sa graisse ses vêtements de flanelle
blanche, bombant de sa croupe le large pantalon, se balançait comme une
oie grasse, ayant les cuisses énormes et les genoux rentrés. Leurs deux
amies les suivaient et la foule des canotiers venait leur serrer les
mains.
Elles avaient loué toutes les quatre un petit chalet au bord de l'eau,
et elles vivaient là, comme auraient vécu deux ménages.
Leur vice était public, officiel, patent. On en parlait comme d'une
chose naturelle, qui les rendait presque sympathiques, et l'on
chuchotait tout bas des histoires étranges, des drames nés de furieuses
jalousies féminines, et des visites secrètes de femmes connues,
d'actrices, à la petite maison du bord de l'eau.
Un voisin, révolté de ces bruits scandaleux, avait prévenu la
gendarmerie, et le brigadier, suivi d'un homme, était venu faire une
enquête. La mission était délicate; on ne pouvait, en somme, rien
reprocher à ces femmes, qui ne se livraient point à la prostitution. Le
brigadier, fort perplexe, ignorant même à peu près la nature des délits
soupçonnés, avait interrogé à l'aventure, et fait un rapport monumental
concluant à l'innocence.
On en avait ri jusqu'à Saint-Germain.
Elles traversaient à petits pas, comme des reines, l'établissement
de la Grenouillère; et elles semblaient fières de leur célébrité,
heureuses des regards fixés sur elles, supérieures à cette foule, à
cette tourbe, à cette plèbe.
Madeleine et son amant les regardaient venir, et dans l'œil de la
fille une flamme s'allumait.
Lorsque les deux premières furent au bout de la table, Madeleine
cria:--«Pauline!» La grosse se retourna, s'arrêta, tenant toujours le
bras de son moussaillon femelle:
--Tiens! Madeleine... Viens donc me parler, ma chérie.
Paul crispa ses doigts sur le poignet de sa maîtresse; mais elle lui
dit d'un tel air:--«Tu sais, mon p'tit, tu peux filer,» qu'il se tut et
resta seul.
Alors elles causèrent tout bas, debout, toutes les trois. Des gaietés
heureuses passaient sur leurs lèvres; elles parlaient vite; et Pauline,
par instants, regardait Paul à la dérobée avec un sourire narquois et
méchant.
A la fin, n'y tenant plus, il se leva soudain et fut près d'elles
d'un élan, tremblant de tous ses membres. Il saisit Madeleine par les
épaules:--«Viens, je le veux, dit-il, je t'ai défendu de parler à ces
gueuses.»
Mais Pauline éleva la voix et se mit à l'engueuler avec son répertoire
de poissarde. On riait alentour; on s'approchait; on se haussait, sur
le bout des pieds afin de mieux voir. Et lui restait interdit sous
cette pluie d'injures fangeuses; il lui semblait que les mots sortant
de cette bouche et tombant sur lui le salissaient comme des ordures,
et, devant le scandale qui commençait, il recula, retourna sur ses pas,
et s'accouda sur la balustrade vers le fleuve, le dos tourné aux trois
femmes victorieuses.
Il resta là, regardant l'eau, et parfois, avec un geste rapide, comme
s'il l'eût arrachée, il enlevait d'un doigt nerveux une larme formée au
coin de son œil.
C'est qu'il aimait éperdument, sans savoir pourquoi, malgré ses
instincts délicats, malgré sa raison, malgré sa volonté même. Il
était tombé dans cet amour comme on tombe dans un trou bourbeux.
D'une nature attendrie et fine, il avait rêvé des liaisons exquises,
idéales et passionnées; et voilà que ce petit criquet de femme, bête,
comme toutes les filles, d'une bêtise exaspérante, pas jolie même,
maigre et rageuse, l'avait pris, captivé, possédé des pieds à la tête,
corps et âme. Il subissait cet ensorcellement féminin, mystérieux et
tout-puissant, cette force inconnue, cette domination prodigieuse,
venue on ne sait d'où, du démon de la chair, et qui jette l'homme le
plus sensé aux pieds d'une fille quelconque sans que rien en elle
explique son pouvoir fatal et souverain.
Et là, derrière son dos, il sentait qu'une chose infâme s'apprêtait.
Des rires lui entraient au cœur. Que faire? Il le savait bien, mais il
ne le pouvait pas.
Il regardait fixement, sur la berge en face, un pêcheur à la ligne
immobile.
Soudain le bonhomme enleva brusquement du fleuve un petit poisson
d'argent qui frétillait au bout du fil. Puis il essaya de retirer son
hameçon, le tordit, le tourna, mais en vain; alors, pris d'impatience,
il se mit à tirer, et tout le gosier saignant de la bête sortit avec un
paquet d'entrailles. Et Paul frémit, déchiré lui-même jusqu'au cœur;
il lui sembla que cet hameçon c'était son amour, et que, s'il fallait
l'arracher, tout ce qu'il avait dans la poitrine sortirait ainsi au
bout d'un fer recourbé, accroché au fond de lui, et dont Madeleine
tenait le fil.
Une main se posa sur son épaule; il eut un sursaut, se tourna; sa
maîtresse était à son côté. Ils ne se parlèrent pas; et elle s'accouda
comme lui à la balustrade, les yeux fixés sur la rivière.
Il cherchait ce qu'il devait dire, et ne trouvait rien. Il ne parvenait
même pas à démêler ce qui se passait en lui; tout ce qu'il éprouvait,
c'était une joie de la sentir là, près de lui, revenue, et une lâcheté
honteuse, un besoin de pardonner tout, de tout permettre pourvu qu'elle
ne le quittât point.
Enfin, au bout de quelques minutes, il lui demanda d'une voix très
douce:--«Veux-tu que nous nous en allions? il ferait meilleur dans le
bateau.»