J'étais en Amérique, lorsque l'on eut la bonté de me nommer membre de
l'Institut, et de m'attacher à la classe des Sciences morales et
politiques, à laquelle j'ai, depuis son origine, l'honneur d'appartenir.
A mon retour en France, mon premier soin fut de me rendre à ses séances,
et de témoigner aux personnes qui la composaient alors, et dont
plusieurs nous ont laissé de justes regrets, le plaisir que j'avais de
me trouver un de leurs collègues. A la première séance à laquelle
j'assistai, on renouvelait le bureau, et on me fit l'honneur de me
nommer secrétaire. Le procès-verbal que je rédigeai pendant six mois,
avec autant de soin que je le pouvais, portait, peut-être un peu trop,
le caractère de ma déférence, car j'y rendais compte d'un travail qui
m'était fort étranger. Ce travail, qui, sans doute, avait coûté bien des
recherches, bien des veilles à un de nos plus savants collègues, avait
pour titre: _Dissertations sur les lois ripuaires_. Je fis aussi, à la
même époque, dans nos assemblées publiques, quelques lectures que
l'indulgence qui m'était accordée alors a fait insérer dans les Mémoires
de l'Institut. Depuis cette époque, quarante années se sont écoulées,
durant lesquelles cette tribune m'a été comme interdite, d'abord par
beaucoup d'absences, ensuite par des fonctions auxquelles mon devoir
était d'appartenir tout entier; je dois dire aussi, par la discrétion
que les temps difficiles exigent d'un homme livré aux affaires; et
enfin, plus tard, par les infirmités que la vieillesse amène d'ordinaire
avec elle, ou du moins qu'elle aggrave toujours.
Mais aujourd'hui j'éprouve le besoin et je regarde comme un devoir de
m'y présenter une dernière fois, pour que la mémoire d'un homme connu
dans toute l'Europe, d'un homme que j'aimais, et qui, depuis la
formation de l'Institut, était notre collègue, reçoive ici un témoignage
public de notre estime et de nos regrets. Sa position et la mienne me
mettent dans le cas de révéler plusieurs de ses mérites. Son principal,
je ne dis pas son unique titre de gloire, consiste dans une
correspondance de quarante années, nécessairement ignorée du public,
qui, très probablement, n'en aura jamais connaissance. Je me suis dit:
Qui en parlera dans cette enceinte? Qui sera surtout dans l'obligation
d'en parler, si ce n'est moi, qui en ai reçu la plus grande part, à qui
elle fut toujours si agréable, et souvent si utile dans les fonctions
ministérielles que j'ai eues à remplir sous trois règnes... très
différents?
Le comte Reinhart avait trente ans et j'en avais trente-sept, quand je
le vis pour la première fois. Il entrait aux affaires avec un grand
fonds de connaissances acquises. Il savait bien cinq ou six langues,
dont les littératures lui étaient familières. Il eût pu se rendre
célèbre comme poète, comme historien, comme géographe; et c'est en cette
qualité qu'il fut membre de l'Institut, dès que l'Institut fut créé.
Il était déjà, à cette époque, membre de l'Académie des sciences de
Gœttingue. Né et élevé en Allemagne, il avait publié, dans sa jeunesse,
quelques pièces de vers qui l'avaient fait remarquer par Gesner, par
Wieland, par Schiller. Plus tard, obligé pour sa santé de prendre les
eaux de Carlsbad, il eut le bonheur d'y trouver et d'y voir souvent le
célèbre Gœthe, qui apprécia assez son goût et ses connaissances pour
désirer d'être averti par lui de tout ce qui faisait quelque sensation
dans la littérature française. M. Reinhart le lui promit: les
engagements de ce genre, entre les hommes d'un ordre supérieur, sont
toujours réciproques, et deviennent bientôt des liens d'amitié; ceux qui
se formèrent entre M. Reinhard et Gœthe donnèrent lieu à une
correspondance que l'on imprime aujourd'hui en Allemagne.
On y verra qu'arrivé à cette époque de la vie où il faut définitivement
choisir l'état auquel on se croit le plus propre, M. Reinhart fit, sur
lui-même, sur ses goûts, sur sa position et sur celle de sa famille, un
retour sérieux qui précéda sa détermination; et alors, chose remarquable
pour le temps, à des carrières où il eût pu être indépendant, il en
préféra une où il ne pouvait l'être. C'est à la carrière diplomatique
qu'il donna la préférence, et il fit bien: Propre à tous les emplois de
cette carrière, il les a successivement tous remplis, et tous avec
distinction.
Je hasarderai de dire ici que ses études premières l'y avaient
heureusement préparé. Celle de la théologie surtout, où il se fit
remarquer dans le séminaire de Denkendorf, et dans celui de la Faculté
protestante de Tubingue, lui avait donné une force, et en même temps une
souplesse de raisonnement que l'on retrouve dans toutes les pièces qui
sont sorties de sa plume. Et pour m'ôter à moi-même la crainte de me
laisser aller à une idée qui pourrait paraître paradoxale, je me sens
obligé de rappeler ici les noms de plusieurs de nos grands négociateurs,
tous théologiens, et tous remarqués par l'histoire comme ayant conduit
les affaires politiques les plus importantes de leur temps: le cardinal
chancelier Duprat, aussi versé dans le droit canon que dans le droit
civil, et qui fixa avec Léon X les bases du Concordat, dont plusieurs
dispositions subsistent encore aujourd'hui.--Le cardinal d'Ossat, qui,
malgré les efforts de plusieurs grandes Puissances, parvint à
réconcilier Henri IV avec la Cour de Rome. Le recueil de lettres qu'il a
laissé est encore prescrit aujourd'hui aux jeunes gens qui se destinent
à la carrière politique.--Le cardinal de Polignac, théologien, poète et
négociateur, qui, après tant de guerres malheureuses, sut conserver à la
France, par le traité d'Utrecht, les conquêtes de Louis XIV.
C'est aussi au milieu de livres de théologie qu'avait été commencée par
son père, devenu évêque de Gap, l'éducation de M. de Lionne, dont le nom
vient de recevoir un nouveau lustre par une récente et importante
publication.
Les noms que je viens de citer me paraissent suffire pour justifier
l'influence qu'eurent, dans mon opinion, sur les habitudes d'esprit de
M. Reinhart, les premières études vers lesquelles l'avait dirigé
l'éducation paternelle.
Les connaissances à la fois solides et variées qu'il y avait acquises,
l'avaient fait appeler à Bordeaux pour remplir les honorables et
modestes fonctions de précepteur dans une famille protestante de cette
ville. Là, il se trouva naturellement en relation avec plusieurs des
hommes dont le talent, les erreurs et la mort jetèrent tant d'éclat sur
notre première Assemblée législative. M. Reinhart se laissa facilement
entraîner par eux à s'attacher au service de la France.
Je ne m'astreindrai point à le suivre pas à pas à travers les
vicissitudes dont fut remplie la longue carrière qu'il a parcourue. Dans
les nombreux emplois qui lui furent confiés, tantôt d'un ordre élevé,
tantôt d'un ordre inférieur, il semblerait y avoir une sorte
d'incohérence, et comme une absence de hiérarchie que nous aurions
aujourd'hui quelque peine à comprendre. Mais à cette époque, il n'y
avait pas plus de préjugés pour les places qu'il n'y en avait pour les
personnes. Dans d'autres temps, la faveur, quelquefois le discernement,
appelaient à toutes les situations éminentes. Dans le temps dont je
parle, bien ou mal, toutes les situations étaient conquises. Un pareil
état de choses mène bien vite à la confusion.
Aussi, nous voyons M. Reinhart, premier secrétaire de la
légation à Londres.--Occupant le même emploi à Naples.--Ministre
plénipotentiaire auprès des villes hanséatiques, Hambourg, Bremen
et Lübeck.--Chef de la 3e division au département des Affaires
étrangères.--Ministre plénipotentiaire à Florence.--Ministre des
relations extérieures.--Ministre plénipotentiaire en Helvétie.--Consul
général à Milan.--Ministre plénipotentiaire près le cercle de
Basse-Saxe.--Résident dans les provinces turques au delà du Danube et
commissaire général des relations commerciales en Moldavie.--Ministre
plénipotentiaire auprès du Roi de Westphalie.--Directeur de la
chancellerie du département des Affaires étrangères.--Ministre
plénipotentiaire auprès de la Diète germanique et de la ville libre de
Francfort, et, enfin, ministre plénipotentiaire à Dresde.
Que de places, que d'emplois, que d'intérêts confiés à un seul homme, et
cela, à une époque où les talents paraissaient devoir être d'autant
moins appréciés que la guerre semblait, à elle seule, se charger de
toutes les affaires!
Vous n'attendez donc pas de moi, Messieurs, qu'ici je vous rende compte
en détail, et date par date, de tous les travaux de M. Reinhart dans les
différents emplois dont vous venez d'entendre l'énumération. Il faudrait
faire un livre.
Je ne dois parler devant vous que de la manière dont il comprenait les
fonctions qu'il avait à remplir, qu'il fût Chef de division, Ministre ou
Consul.
Quoique M. Reinhart n'eût point alors l'avantage qu'il aurait eu
quelques années plus tard, de trouver sous ses yeux d'excellents
modèles, il savait déjà combien de qualités, et de qualités diverses,
devaient distinguer un Chef de division des Affaires étrangères. Un tact
délicat lui avait fait sentir que les mœurs d'un Chef de division
devaient être simples, régulières, retirées; qu'étranger au tumulte du
monde, il devait vivre uniquement pour les affaires et leur vouer un
secret impénétrable; que toujours prêt à répondre sur les faits et sur
les hommes, il devait avoir sans cesse présents à la mémoire tous les
traités, connaître historiquement leurs dates, apprécier avec justesse
leurs côtés forts et leurs côtés faibles, leurs antécédents et leurs
conséquences; savoir enfin les noms des principaux négociateurs, et même
leurs relations de famille; que tout en faisant usage de ces
connaissances, il devait prendre garde à inquiéter l'amour-propre
toujours si clairvoyant du Ministre, et qu'alors même qu'il l'entraînait
à son opinion, son succès devait rester dans l'ombre; car il savait
qu'il ne devait briller que d'un éclat réfléchi; mais il savait aussi
que beaucoup de considération s'attachait naturellement à une vie aussi
pure et aussi modeste.
L'esprit d'observation de M. Reinhart ne s'arrêtait point là; il l'avait
conduit à comprendre combien la réunion des qualités nécessaires à un
ministre des Affaires étrangères est rare. Il faut, en effet, qu'un
ministre des Affaires étrangères soit doué d'une sorte d'instinct, qui,
l'avertissant promptement, l'empêche, avant toute discussion, de jamais
se compromettre. Il lui faut la faculté de se montrer ouvert en restant
impénétrable; d'être réservé avec les formes de l'abandon, d'être habile
jusque dans le choix de ses distractions; il faut que sa conversation
soit simple, variée, inattendue, toujours naturelle et parfois naïve; en
un mot, il ne doit pas cesser un moment, dans les vingt-quatre heures,
d'être ministre des Affaires étrangères.
Cependant, toutes ces qualités, quelque rares qu'elles soient,
pourraient n'être pas suffisantes, si la bonne foi ne leur donnait une
garantie dont elles ont presque toujours besoin. Je dois le rappeler
ici, pour détruire un préjugé assez généralement répandu:--Non, la
diplomatie n'est point une science de ruse et de duplicité. Si la bonne
foi est nécessaire quelque part, c'est surtout dans les transactions
politiques, car c'est elle qui les rend solides et durables. On a voulu
confondre la réserve avec la ruse. La bonne foi n'autorise jamais la
ruse, mais elle admet la réserve; et la réserve a cela de particulier,
c'est qu'elle ajoute à la confiance.
Dominé par l'honneur et l'intérêt de son pays, par l'honneur et
l'intérêt du Prince, par l'amour de la liberté, fondé sur l'ordre et sur
les droits de tous, un ministre des Affaires étrangères, quand il sait
l'être, se trouve ainsi placé dans la plus belle situation à laquelle un
esprit élevé puisse prétendre.
Après avoir été un Ministre habile, que de choses il faut encore savoir
pour être un bon Consul! Car les attributions d'un Consul sont variées à
l'infini; elles sont d'un genre tout différent de celles des autres
employés des Affaires étrangères. Elles exigent une foule de
connaissances pratiques pour lesquelles une éducation particulière est
nécessaire. Les Consuls sont dans le cas d'exercer dans l'étendue de
leur arrondissement, vis-à-vis de leurs compatriotes, les fonctions de
juges, d'arbitres, de conciliateurs; souvent ils sont officiers de
l'état civil; ils remplissent l'état de notaires, quelquefois celui
d'administrateurs de la marine; ils surveillent et constatent l'état
sanitaire; ce sont eux qui, par leurs relations habituelles, peuvent
donner une idée juste et complète de la situation du commerce, de la
navigation et de l'industrie particulière au pays de leur résidence.
Aussi, M. Reinhart, qui ne négligeait rien pour s'assurer de la
justesse des informations qu'il était dans le cas de donner à son
gouvernement, et des décisions qu'il devait prendre comme agent
politique, comme agent consulaire, comme administrateur de la marine,
avait-il fait une étude approfondie du droit des gens et du droit
maritime. Cette étude l'avait conduit à croire qu'il arriverait un temps
où, par des combinaisons habilement préparées, il s'établirait un
système général de commerce et de navigation dans lequel les intérêts de
toutes les nations seraient respectés, et dont les bases fussent telles
que la guerre elle-même n'en pût altérer le principe, dût-elle suspendre
quelques-unes de ses conséquences. Il était aussi parvenu à résoudre
avec sûreté et promptitude toutes les questions de change, d'arbitrage,
de conversion des monnaies, de poids et mesures, et tout cela sans que
jamais aucune réclamation se soit élevée contre les informations qu'il
avait données et contre les jugements qu'il avait rendus. Il est vrai
aussi que la considération personnelle qui l'a suivi dans toute sa
carrière donnait du poids à son intervention dans toutes les affaires
dont il se mêlait, et à tous les arbitrages sur lesquels il avait à
prononcer.
Mais, quelque étendues que soient les connaissances d'un homme, quelque
vaste que soit sa capacité, être un diplomate complet est bien rare; et
cependant M. Reinhart l'aurait peut-être été, s'il eût eu une qualité de
plus; il voyait bien, il entendait bien; la plume à la main, il rendait
admirablement compte de ce qu'il avait vu, de ce qui lui avait été dit;
sa parole écrite était abondante, facile, spirituelle, piquante; aussi,
de toutes les correspondances diplomatiques de mon temps, il n'y en
avait aucune à laquelle l'Empereur Napoléon, qui avait le droit et le
besoin d'être difficile, ne préférât celle du comte Reinhart;--mais ce
même homme qui écrivait à merveille s'exprimait avec difficulté. Pour
accomplir ses actes, son intelligence demandait plus de temps qu'elle
n'en pouvait obtenir dans la conversation. Pour que sa parole interne
pût se reproduire facilement, il fallait qu'il fût seul et sans
intermédiaire.
Malgré cet inconvénient réel, M. Reinhart réussit toujours à faire, et
bien faire, tout ce dont il était chargé. Où donc trouvait-il ses moyens
de réussir, où prenait-il ses inspirations?
Il les prenait, Messieurs, dans un sentiment vrai et profond qui
gouvernait toutes ses actions, dans le sentiment du devoir.--On ne sait
pas assez tout ce qu'il y a de puissance dans ce sentiment. Une vie tout
entière au devoir est bien aisément dégagée d'ambition. La vie de M.
Reinhart était uniquement employée aux fonctions qu'il avait à remplir,
sans que jamais, chez lui, il y eût trace de calcul personnel ni de
prétention à quelque avancement précipité.
Cette religion du devoir, à laquelle M. Reinhart fut fidèle toute sa
vie, consistait en une soumission exacte aux instructions et aux ordres
de ses chefs; dans une vigilance de tous les moments, qui, jointe à
beaucoup de perspicacité, ne les laissait jamais dans l'ignorance de ce
qu'il leur importait de savoir; en une rigoureuse véracité dans tous ses
rapports, qu'ils dussent être agréables ou déplaisants; dans une
discrétion impénétrable, dans une régularité de vie qui appelait la
confiance et l'estime; dans une représentation décente; enfin dans un
soin constant à donner aux actes de son gouvernement la couleur et les
explications que réclamait l'intérêt des affaires qu'il avait à régler.
Quoique l'âge eût marqué pour M. Reinhart le temps du repos, il n'aurait
jamais demandé sa retraite, tant il aurait craint de montrer de la
tiédeur à servir dans une carrière qui avait été celle de toute sa vie.
Il a fallu que la bienveillance royale, toujours si attentive, fût
prévoyante pour lui, et donnât à ce grand serviteur de la France la
situation la plus honorable en l'appelant à la Chambre des Pairs.
M. le comte Reinhart n'a pas joui assez longtemps de cet honneur, et il
est mort presque subitement le 25 décembre 1837.
M. Reinhart s'était marié deux fois. Il a laissé du premier lit un fils
qui est aujourd'hui dans la carrière politique. Au fils d'un tel père,
tout ce qu'on peut souhaiter de mieux, c'est de lui ressembler.