MESSIEURS,

Je rends justice aux grandes idées, aux passions généreuses qui ont

inspiré le premier orateur que vous avez entendu[160]; mais je prendrai

la liberté de lui rappeler qu'il n'a pas rendu une entière justice au

gouvernement et au Ministère qui existait en 1831, lorsqu'il a paru

croire que les embarras de cette époque avaient interdit à notre Cabinet

de prendre, à la nation polonaise, l'intérêt qu'elle inspirera toujours

à un gouvernement français.

[160] M. Odilon Barrot.

A cette époque même, à cette époque si difficile et si périlleuse, où

les circonstances intérieures de la France étaient si embarrassantes, le

gouvernement français a fait pour la nation polonaise tout ce qu'il

dépendait de lui de faire. Il a fait plus que toute autre nation, et si

jamais l'histoire révèle la correspondance diplomatique du gouvernement

français à cette époque, j'ose croire que l'on rendra alors justice à

l'homme illustre[161] qui présidait le Cabinet.

[161] M. Casimir Perier.

Ce qui a été fait à cette époque, dans l'intérêt de l'humanité, dans

l'intérêt de la justice, le gouvernement n'a jamais cessé de le faire,

tant qu'il a dû croire que son intervention serait utile à la population

de la Pologne.

Ce n'est pas, en effet, en présence d'une Chambre aussi éclairée, que

j'ai besoin de rappeler combien l'intervention d'une Puissance

étrangère, dans l'administration intérieure d'un autre État, doit être

conduite avec égards et ménagements; combien, souvent, il est à redouter

que cette intervention, loin de calmer les irritations, les excitations,

loin d'affaiblir les animosités politiques, les irrite davantage;

combien, en un mot, il faut prendre de soins et de précautions, en

remplissant une pareille tâche.

La Chambre me comprendra, je l'espère, si je lui dis que le gouvernement

français n'a négligé, dans une circonstance quelconque, son intervention

dans l'humanité; mais la Chambre comprendra que, peut-être, ce n'est pas

un bon moment de servir l'humanité, que c'est même aller contre

l'intention de la Chambre, que de venir presser, à cette tribune, le

gouvernement d'en faire davantage. Il est à craindre, souvent, que des

paroles dictées par un sentiment généreux ne produisent, en réalité, un

effet tout contraire au sentiment qui les inspire, qu'elles ne se

traduisent, au dehors, en animosités plus grandes; enfin, que la cause

de l'humanité, qu'on a voulu servir, ne soit trahie, à l'insu même de

ceux qui ont voulu la défendre. (_De toutes parts: Très bien!_)

Je n'en dirai pas davantage. L'orateur qui descend de cette tribune a

lui-même remarqué quelle différence doit exister entre les paroles qui y

sont prononcées par l'organe du gouvernement, et celles qu'y peut

prononcer un membre isolé de la Chambre.

La Chambre comprendra certainement qu'il ne m'appartient point de

répondre, une à une, aux observations qui vous ont été soumises, parce

que ma réponse à ces observations aurait dans ma bouche une tout autre

gravité.

Quant à l'autre branche de la question, quant à l'existence des traités

dont le premier orateur a parlé, et dont le second[162] a dit aussi

quelque chose, je la traiterai, et j'essaierai d'être court. Personne,

que je sache, en Europe, personne sans exception, ne conteste que les

traités ne doivent être exécutés fidèlement, selon leur lettre et selon

leur esprit; mais dans l'article du traité auquel les deux orateurs ont

fait allusion, se trouvent des principes différents, des principes qui

ne sont point inconciliables, et qui ont, cependant, besoin d'être

conciliés; à savoir, l'indépendance de la Pologne, d'une part, et, de

l'autre, l'union de la Pologne avec la Russie. On a, dans cet article,

posé le principe d'une représentation et de diverses institutions

nationales, mais on a abandonné à l'exécution, de savoir quelles seront

ces institutions, et sous quelle forme elles seront établies.

[162] M. Saint-Marc Girardin.

Cet article n'est pas rédigé avec autant de clarté, peut-être, que cela

serait à désirer; il laisse par conséquent la possibilité, aux diverses

Puissances qui ont signé le traité de 1815, de lui donner des

interprétations différentes, de pousser plus ou moins loin les principes

dont il se compose. Il se peut (je ne parle ici que par hypothèse) que

les diverses Puissances ne se trouvèrent pas d'accord sur l'application

de ces mêmes principes, et sur ce qu'il y a à faire. Est-ce à dire que,

dès l'instant où il y aurait divergence entre les Puissances, il fallût

aussitôt même recourir aux armes? La Chambre ne saurait avoir cette

pensée. Il en est du maintien des relations entre les Puissances, comme

de l'harmonie entre les pouvoirs publics. Par cela seul qu'il y aurait

divergence d'opinions, ce n'est pas un motif pour faire un appel à la

force; c'est à la discussion, à la raison, au temps, à faire prévaloir

la vérité.

Eh bien! Messieurs, j'en ai la confiance, la Chambre comprendra, sans en

dire davantage sur la question qui l'occupe en ce moment, qu'il existe,

sur certains points, divergence d'opinions entre diverses Puissances;

nous avons pensé que c'était aux négociations, à la raison et au temps,

de faire triompher la vérité. Nous espérons que vous serez sur ce point

d'accord avec nous. (_Vive approbation._)

(Nous reproduisons ce discours d'après le texte donné par le

_Journal des Débats_ du 7 janvier 1836.)

Chronique de 1831 à 1862, Tome 2 (de 4) · 第 13 / 18 题