La maison Morrel.
Celui qui eût quitté Marseille quelques années auparavant, connaissant
l'intérieur de la maison Morrel, et qui y fût entré à l'époque où nous
sommes parvenus, y eût trouvé un grand changement.
Au lieu de cet air de vie, d'aisance et de bonheur qui s'exhale, pour
ainsi dire, d'une maison en voie de prospérité; au lieu de ces figures
joyeuses se montrant derrière les rideaux des fenêtres, de ces commis
affairés traversant les corridors, une plume fichée derrière l'oreille;
au lieu de cette cour encombrée de ballots, retentissant des cris et des
rires des facteurs; il eût trouvé, dès la première vue, je ne sais quoi
de triste et de mort. Dans ce corridor désert et dans cette cour vide,
de nombreux employés qui autrefois peuplaient les bureaux, deux seuls
étaient restés: l'un était un jeune homme de vingt-trois ou vingt-quatre
ans, nommé Emmanuel Raymond, lequel était amoureux de la fille de M.
Morrel, et était resté dans la maison quoi qu'eussent pu faire ses
parents pour l'en retirer; l'autre était un vieux garçon de caisse,
borgne, nommé Coclès, sobriquet que lui avaient donné les jeunes gens
qui peuplaient autrefois cette grande ruche bourdonnante, aujourd'hui
presque inhabitée, et qui avait si bien et si complètement remplacé son
vrai nom, que, selon toute probabilité, il ne se serait pas même
retourné, si on l'eût appelé aujourd'hui de ce nom.
Coclès était resté au service de M. Morrel, et il s'était fait dans la
situation du brave homme un singulier changement. Il était à la fois
monté au grade de caissier, et descendu au rang de domestique.
Ce n'en était pas moins le même Coclès, bon, patient, dévoué, mais
inflexible à l'endroit de l'arithmétique, le seul point sur lequel il
eût tenu tête au monde entier, même à M. Morrel, et ne connaissant que
sa table de Pythagore, qu'il savait sur le bout du doigt, de quelque
façon qu'on la retournât et dans quelque erreur qu'on tentât de le
faire tomber.
Au milieu de la tristesse générale qui avait envahi la maison Morrel,
Coclès était d'ailleurs le seul qui fût resté impassible. Mais, qu'on ne
s'y trompe point; cette impassibilité ne venait pas d'un défaut
d'affection, mais au contraire d'une inébranlable conviction. Comme les
rats, qui, dit-on, quittent peu à peu un bâtiment condamné d'avance par
le destin à périr en mer, de manière que ces hôtes égoïstes l'ont
complètement abandonné au moment où il lève l'ancre, de même, nous
l'avons dit, toute cette foule de commis et d'employés qui tirait son
existence de la maison de l'armateur avait peu à peu déserté bureau et
magasin; or, Coclès les avait vus s'éloigner tous sans songer même à se
rendre compte de la cause de leur départ; tout, comme nous l'avons dit,
se réduisait pour Coclès à une question de chiffres, et depuis vingt
ans qu'il était dans la maison Morrel, il avait toujours vu les
paiements s'opérer à bureaux ouverts avec une telle régularité, qu'il
n'admettait pas plus que cette régularité pût s'arrêter et ces paiements
se suspendre, qu'un meunier qui possède un moulin alimenté par les eaux
d'une riche rivière n'admet que cette rivière puisse cesser de couler.
En effet, jusque-là rien n'était encore venu porter atteinte à la
conviction de Coclès. La dernière fin de mois s'était effectuée avec une
ponctualité rigoureuse. Coclès avait relevé une erreur de soixante-dix
centimes commise par M. Morrel à son préjudice, et le même jour il avait
rapporté les quatorze sous d'excédent à M. Morrel, qui, avec un sourire
mélancolique, les avait pris et laissés tomber dans un tiroir à peu près
vide, en disant:
«Bien, Coclès, vous êtes la perle des caissiers.»
Et Coclès s'était retiré on ne peut plus satisfait; car un éloge de M.
Morrel, cette perle des honnêtes gens de Marseille, flattait plus Coclès
qu'une gratification de cinquante écus.
Mais depuis cette fin de mois si victorieusement accomplie, M. Morrel
avait passé de cruelles heures; pour faire face à cette fin de mois, il
avait réuni toutes ses ressources, et lui-même, craignant que le bruit
de sa détresse ne se répandît dans Marseille, lorsqu'on le verrait
recourir à de pareilles extrémités, avait fait un voyage à la foire de
Beaucaire pour vendre quelques bijoux appartenant à sa femme et à sa
fille, et une partie de son argenterie. Moyennant ce sacrifice, tout
s'était encore cette fois passé au plus grand honneur de la maison
Morrel; mais la caisse était demeurée complètement vide. Le crédit,
effrayé par le bruit qui courait, s'était retiré avec son égoïsme
habituel; et pour faire face aux cent mille francs à rembourser le 15 du
présent mois à M. de Boville, et aux autres cent mille francs qui
allaient échoir le 15 du mois suivant, M. Morrel n'avait en réalité que
l'espérance du retour du _Pharaon_, dont un bâtiment qui avait levé
l'ancre en même temps que lui, et qui était arrivé à bon port, avait
appris le départ.
Mais déjà ce bâtiment, venant, comme le _Pharaon_ de Calcutta, était
arrivé depuis quinze jours, tandis que du _Pharaon_ l'on n'avait aucune
nouvelle.
C'est dans cet état de choses que, le lendemain du jour où il avait
terminé avec M. de Boville l'importante affaire que nous avons dite,
l'envoyé de la maison Thomson et French de Rome se présenta chez M.
Morrel.
Emmanuel le reçut. Le jeune homme, que chaque nouveau visage effrayait,
car chaque nouveau visage annonçait un nouveau créancier, qui, dans son
inquiétude, venait questionner le chef de la maison, le jeune homme,
disons-nous, voulut épargner à son patron l'ennui de cette visite: il
questionna le nouveau venu; mais le nouveau venu déclara qu'il n'avait
rien à dire à M. Emmanuel, et que c'était à M. Morrel en personne qu'il
voulait parler. Emmanuel appela en soupirant Coclès. Coclès parut, et le
jeune homme lui ordonna de conduire l'étranger à M. Morrel.
Coclès marcha devant, et l'étranger le suivit.
Sur l'escalier, on rencontra une belle jeune fille de seize à dix-sept
ans, qui regarda l'étranger avec inquiétude.
Coclès ne remarqua point cette expression de visage qui cependant parut
n'avoir point échappé à l'étranger.
«M. Morrel est à son cabinet, n'est-ce pas, mademoiselle Julie? demanda
le caissier.
--Oui, du moins je le crois, dit la jeune fille en hésitant; voyez
d'abord, Coclès, et si mon père y est, annoncez monsieur.
--M'annoncer serait inutile, mademoiselle, répondit l'Anglais, M. Morrel
ne connaît pas mon nom. Ce brave homme n'a qu'à dire seulement, que je
suis le premier commis de MM. Thomson et French, de Rome, avec lesquels
la maison de monsieur votre père est en relations.»
La jeune fille pâlit et continua de descendre, tandis que Coclès et
l'étranger continuaient de monter.
Elle entra dans le bureau où se tenait Emmanuel, et Coclès, à l'aide
d'une clef dont il était possesseur, et qui annonçait ses grandes
entrées près du maître, ouvrit une porte placée dans l'angle du palier
du deuxième étage, introduisit l'étranger dans une antichambre, ouvrit
une seconde porte qu'il referma derrière lui, et, après avoir laissé
seul un instant l'envoyé de la maison Thomson et French, reparut en lui
faisant signe qu'il pouvait entrer.
L'Anglais entra; il trouva M. Morrel assis devant une table, pâlissant
devant les colonnes effrayantes du registre où était inscrit son passif.
En voyant l'étranger, M. Morrel ferma le registre, se leva et avança un
siège; puis, lorsqu'il eut vu l'étranger s'asseoir, il s'assit lui-même.
Quatorze années avaient bien changé le digne négociant qui, âgé de
trente-six ans au commencement de cette histoire, était sur le point
d'atteindre la cinquantaine: ses cheveux avaient blanchi, son front
s'était creusé sous des rides soucieuses; enfin son regard, autrefois si
ferme et si arrêté, était devenu vague et irrésolu, et semblait
toujours craindre d'être forcé de s'arrêter ou sur une idée ou sur un
homme.
L'Anglais le regarda avec un sentiment de curiosité évidemment mêlé
d'intérêt.
«Monsieur, dit Morrel, dont cet examen semblait redoubler le malaise,
vous avez désiré me parler?
--Oui, monsieur. Vous savez de quelle part je viens, n'est-ce pas?
--De la part de la maison Thomson et French, à ce que m'a dit mon
caissier du moins.
--Il vous a dit la vérité, monsieur. La maison Thomson et French avait
dans le courant de ce mois et du mois prochain trois ou quatre cent
mille francs à payer en France, et connaissant votre rigoureuse
exactitude, elle a réuni tout le papier qu'elle a pu trouver portant
cette signature, et m'a chargé, au fur et a mesure que ces papiers
écherraient, d'en toucher les fonds chez vous et de faire emploi de ces
fonds.»
Morrel poussa un profond soupir, et passa la main sur son front couvert
de sueur.
«Ainsi, monsieur, demanda Morrel, vous avez des traites signées par moi?
--Oui, monsieur, pour une somme assez considérable.
--Pour quelle somme? demanda Morrel d'une voix qu'il tâchait de rendre
assurée.
--Mais voici d'abord, dit l'Anglais en tirant une liasse de sa poche, un
transport de deux cent mille francs fait à notre maison par M. de
Boville, l'inspecteur des prisons. Reconnaissez-vous devoir cette somme
à M. de Boville?
--Oui, monsieur, c'est un placement qu'il a fait chez moi, à quatre et
demi du cent, voici bientôt cinq ans.
--Et que vous devez rembourser....
--Moitié le 15 de ce mois-ci, moitié le 15 du mois prochain.
--C'est cela; puis voici trente-deux mille cinq cents francs, fin
courant: ce sont des traites signées de vous et passées à notre ordre
par des tiers porteurs.
--Je le reconnais, dit Morrel, à qui le rouge de la honte montait à la
figure, en songeant que pour la première fois de sa vie il ne pourrait
peut-être pas faire honneur à sa signature; est-ce tout?
--Non, monsieur, j'ai encore pour la fin du mois prochain ces
valeurs-ci, que nous ont passées la maison Pascal et la maison Wild et
Turner de Marseille, cinquante-cinq mille francs à peu près: en tout
deux cent quatre-vingt-sept mille cinq cents francs.»
Ce que souffrait le malheureux Morrel pendant cette énumération est
impossible à décrire.
«Deux cent quatre-vingt-sept mille cinq cents francs, répéta-t-il
machinalement.
--Oui, monsieur, répondit l'Anglais. Or, continua-t-il après un moment
de silence, je ne vous cacherai pas, monsieur Morrel, que, tout en
faisant la part de votre probité sans reproches jusqu'à présent, le
bruit public de Marseille est que vous n'êtes pas en état de faire face
à vos affaires.»
À cette ouverture presque brutale, Morrel pâlit affreusement.
«Monsieur, dit-il, jusqu'à présent, et il y a plus de vingt-quatre ans
que j'ai reçu la maison des mains de mon père qui lui-même l'avait gérée
trente-cinq ans, jusqu'à présent pas un billet signé Morrel et fils n'a
été présenté à la caisse sans être payé.
--Oui, je sais cela, répondit l'Anglais; mais d'homme d'honneur à homme
d'honneur, parlez franchement. Monsieur, paierez-vous ceux-ci avec la
même exactitude?»
Morrel tressaillit et regarda celui qui lui parlait ainsi avec plus
d'assurance qu'il ne l'avait encore fait.
«Aux questions posées avec cette franchise, dit-il, il faut faire une
réponse franche. Oui, monsieur, je paierai si, comme je l'espère, mon
bâtiment arrive à bon port, car son arrivée me rendra le crédit que les
accidents successifs dont j'ai été la victime m'ont ôté; mais si par
malheur le _Pharaon_, cette dernière ressource sur laquelle je compte,
me manquait...»
Les larmes montèrent aux yeux du pauvre armateur.
«Eh bien, demanda son interlocuteur, si cette dernière ressource vous
manquait?...
--Eh bien, continua Morrel, monsieur, c'est cruel à dire... mais, déjà
habitué au malheur, il faut que je m'habitue à la honte, eh bien, je
crois que je serais forcé de suspendre mes paiements.
--N'avez-vous donc point d'amis qui puissent vous aider dans cette
circonstance?»
Morrel sourit tristement.
«Dans les affaires, monsieur, dit-il, on n'a point d'amis, vous le savez
bien, on n'a que des correspondants.
--C'est vrai, murmura l'Anglais. Ainsi vous n'avez plus qu'une
espérance?
--Une seule.
--La dernière?
--La dernière.
--De sorte que si cette espérance vous manque....
--Je suis perdu, monsieur, complètement perdu.
--Comme je venais chez vous, un navire entrait dans le port.
--Je le sais, monsieur. Un jeune homme qui est resté fidèle à ma
mauvaise fortune passe une partie de son temps à un belvédère situé au
haut de la maison, dans l'espérance de venir m'annoncer le premier une
bonne nouvelle. J'ai su par lui l'entrée de ce navire.
--Et ce n'est pas le vôtre?
--Non, c'est un navire bordelais, la _Gironde_; il vient de l'Inde
aussi, mais ce n'est pas le mien.
--Peut-être a-t-il eu connaissance du _Pharaon_ et vous apporte-t-il
quelque nouvelle.
--Faut-il que je vous le dise, monsieur! je crains presque autant
d'apprendre des nouvelles de mon trois-mâts que de rester dans
l'incertitude. L'incertitude, c'est encore l'espérance.»
Puis, M. Morrel ajouta d'une voix sourde:
«Ce retard n'est pas naturel; le _Pharaon_ est parti de Calcutta le 5
février: depuis plus d'un mois il devrait être ici.
--Qu'est cela, dit l'Anglais en prêtant l'oreille, et que veut dire ce
bruit?
--Ô mon Dieu! mon Dieu! s'écria Morrel pâlissant, qu'y a-t-il encore?»
En effet, il se faisait un grand bruit dans l'escalier; on allait et on
venait, on entendit même un cri de douleur.
Morrel se leva pour aller ouvrir la porte, mais les forces lui
manquèrent et il retomba sur son fauteuil.
Les deux hommes restèrent en face l'un de l'autre, Morrel tremblant de
tous ses membres, l'étranger le regardant avec une expression de
profonde pitié. Le bruit avait cessé; mais cependant on eût dit que
Morrel attendait quelque chose; ce bruit avait une cause et devait
avoir une suite.
Il sembla à l'étranger qu'on montait doucement l'escalier et que les
pas, qui étaient ceux de plusieurs personnes, s'arrêtaient sur le
palier.
Une clef fut introduite dans la serrure de la première porte, et l'on
entendit cette porte crier sur ses fonds.
«Il n'y a que deux personnes qui aient la clef de cette porte, murmura
Morrel: Coclès et Julie.»
En même temps, la seconde porte s'ouvrit et l'on vit apparaître la jeune
fille pâle et les joues baignées de larmes.
Morrel se leva tout tremblant, et s'appuya au bras de son fauteuil, car
il n'aurait pu se tenir debout. Sa voix voulait interroger, mais il
n'avait plus de voix.
«Ô mon père! dit la jeune fille en joignant les mains, pardonnez à votre
enfant d'être la messagère d'une mauvaise nouvelle!»
Morrel pâlit affreusement; Julie vint se jeter dans ses bras.
«Ô mon père! mon père! dit-elle, du courage!
--Ainsi le _Pharaon_ a péri?» demanda Morrel d'une voix étranglée.
La jeune fille ne répondit pas, mais elle fit un signe affirmatif avec
sa tête, appuyée à la poitrine de son père.
«Et l'équipage? demanda Morrel.
--Sauvé, dit la jeune fille, sauvé par le navire bordelais qui vient
d'entrer dans le port.»
Morrel leva les deux mains au ciel avec une expression de résignation et
de reconnaissance sublime.
«Merci, mon Dieu! dit Morrel; au moins vous ne frappez que moi seul.»
Si flegmatique que fût l'Anglais, une larme humecta sa paupière.
«Entrez, dit Morrel, entrez, car je présume que vous êtes tous à la
porte.»
En effet, à peine avait-il prononcé ces mots, que Mme Morrel entra en
sanglotant; Emmanuel la suivait; au fond, dans l'antichambre, on voyait
les rudes figures de sept ou huit marins à moitié nus. À la vue de ces
hommes, l'Anglais tressaillit; il fit un pas comme pour aller à eux,
mais il se contint et s'effaça au contraire, dans l'angle le plus
obscur et le plus éloigné du cabinet.
Mme Morrel alla s'asseoir dans le fauteuil, prit une des mains de son
mari dans les siennes, tandis que Julie demeurait appuyée à la poitrine
de son père. Emmanuel était resté à mi-chemin de la chambre et semblait
servir de lien entre le groupe de la famille Morrel et les marins qui se
tenaient à la porte.
«Comment cela est-il arrivé? demanda Morrel.
--Approchez, Penelon, dit le jeune homme, et racontez l'événement.»
Un vieux matelot, bronzé par le soleil de l'équateur, s'avança roulant
entre ses mains les restes d'un chapeau.
«Bonjour, monsieur Morrel, dit-il, comme s'il eût quitté Marseille la
veille et qu'il arrivât d'Aix ou de Toulon.
--Bonjour, mon ami, dit l'armateur, ne pouvant s'empêcher de sourire
dans ses larmes: mais où est le capitaine?
--Quant à ce qui est du capitaine, monsieur Morrel, il est resté malade
à Palma; mais, s'il plaît à Dieu, cela ne sera rien, et vous le verrez
arriver dans quelques jours aussi bien portant que vous et moi.
--C'est bien... maintenant parlez, Penelon», dit M. Morrel.
Penelon fit passer sa chique de la joue droite à la joue gauche, mit la
main devant la bouche, se détourna, lança dans l'antichambre un long jet
de salive noirâtre, avança le pied, et se balançant sur ses hanches:
«Pour lors, monsieur Morrel, dit-il, nous étions quelque chose comme
cela entre le cap Blanc et le cap Boyador marchant avec une jolie brise
sud-sud-ouest, après avoir bourlingué pendant huit jours de calme, quand
le capitaine Gaumard s'approche de moi, il faut vous dire que j'étais au
gouvernail, et me dit: «Père Penelon, que pensez-vous de ces nuages qui
s'élèvent là-bas à l'horizon?»
«Justement je les regardais à ce moment-là.
«--Ce que j'en pense, capitaine! j'en pense qu'ils montent un peu plus
vite qu'ils n'en ont le droit, et qu'ils sont plus noirs qu'il ne
convient à des nuages qui n'auraient pas de mauvaises intentions.
«--C'est mon avis aussi, dit le capitaine, et je m'en vais toujours
prendre mes précautions. Nous avons trop de voiles pour le vent qu'il va
faire tout à l'heure.... Holà! hé! range à serrer les cacatois et à haler
bas de clinfoc!
«Il était temps; l'ordre n'était pas exécuté, que le vent était à nos
trousses et que le bâtiment donnait de la bande.
«--Bon! dit le capitaine, nous avons encore trop de toile, range à
carguer la grande voile!
«Cinq minutes après, la grande voile était carguée, et nous marchions
avec la misaine, les huniers et les perroquets.
«--Eh bien, père Penelon, me dit le capitaine, qu'avez-vous donc à
secouer la tête?
«--J'ai qu'à votre place, voyez-vous, je ne resterais pas en si beau
chemin.
«--Je crois que tu as raison, vieux, dit-il, nous allons avoir un coup
de vent.
«--Ah! par exemple, capitaine, que je lui réponds, celui qui achèterait
ce qui se passe là-bas pour un coup de vent gagnerait quelque chose
dessus; c'est une belle et bonne tempête, ou je ne m'y connais pas!
«C'est-à-dire qu'on voyait venir le vent comme on voit venir la
poussière à Montredon; heureusement qu'il avait affaire à un homme qui
le connaissait.
«--Range à prendre deux ris dans les huniers! cria le capitaine; largue
les boulines, brasse au vent, amène les huniers, pèse les palanquins sur
les vergues!
--Ce n'était pas assez dans ces parages-là, dit l'Anglais; j'aurais pris
quatre ris et je me serais débarrassé de la misaine.»
Cette voix ferme, sonore et inattendue, fit tressaillir tout monde.
Penelon mit sa main sur ses yeux et regarda celui qui contrôlait avec
tant d'aplomb la manoeuvre de son capitaine.
«Nous fîmes mieux que cela encore, monsieur, dit le vieux marin avec un
certain respect, car nous carguâmes la brigantine et nous mîmes la barre
au vent pour courir devant la tempête. Dix minutes après, nous carguions
les huniers et nous nous en allions à sec de voiles.
--Le bâtiment était bien vieux pour risquer cela, dit l'Anglais.
--Eh bien, justement! c'est ce qui nous perdit. Au bout de douze heures
que nous étions ballottés que le diable en aurait pris les armes, il se
déclara une voie d'eau. «Penelon, me dit le capitaine, je crois que nous
coulons, mon vieux; donne-moi donc la barre et descends à la cale.»
«Je lui donne la barre, je descends; il y avait déjà trois pieds d'eau.
Je remonte en criant: «Aux pompes! aux pompes!» Ah! bien oui, il était
déjà trop tard! On se mit à l'ouvrage; mais je crois que plus nous en
tirions, plus il y en avait.
«--Ah! ma foi, que je dis au bout de quatre heures de travail, puisque
nous coulons, laissons-nous couler, on ne meurt qu'une fois!
«--C'est comme cela que tu donnes l'exemple maître Penelon? dit le
capitaine; eh bien, attends, attends! «Il alla prendre une paire de
pistolets dans sa cabine.
«--Le premier qui quitte la pompe, dit-il, je lui brûle la cervelle!
--Bien, dit l'Anglais.
--Il n'y a rien qui donne du courage comme les bonnes raisons, continua
le marin, d'autant plus que pendant ce temps-là le temps s'était
éclairci et que le vent était tombé; mais il n'en est pas moins vrai que
l'eau montait toujours, pas de beaucoup, de deux pouces peut-être par
heure, mais enfin elle montait. Deux pouces par heure, voyez-vous, ça
n'a l'air de rien; mais en douze heures ça ne fait pas moins de
vingt-quatre pouces, et vingt-quatre pouces font deux pieds. Deux pieds
et trois que nous avions déjà, ça nous en fait cinq. Or, quand un
bâtiment a cinq pieds d'eau dans le ventre, il peut passer pour
hydropique.
«--Allons, dit le capitaine, c'est assez comme cela et M. Morrel n'aura
rien à nous reprocher: nous avons fait ce que nous avons pu pour sauver
le bâtiment; maintenant, il faut tâcher de sauver les hommes. À la
chaloupe, enfants, et plus vite que cela!
«Écoutez, monsieur Morrel, continua Penelon, nous aimions bien le
_Pharaon_, mais si fort que le marin aime son navire, il aime encore
mieux sa peau. Aussi nous ne nous le fîmes pas dire à deux fois; avec
cela, voyez-vous, que le bâtiment se plaignait et semblait nous dire:
«Allez-vous-en donc, mais allez-vous-en donc!» Et il ne mentait pas, le
pauvre _Pharaon_, nous le sentions littéralement s'enfoncer sous nos
pieds. Tant il y a qu'en un tour de main la chaloupe était à la mer, et
que nous étions tous les huit dedans.
«Le capitaine descendit le dernier, ou plutôt, non il ne descendit pas,
car il ne voulait pas quitter le navire, c'est moi qui le pris à
bras-le-corps et le jetai aux camarades, après quoi je sautai à mon
tour. Il était temps. Comme je venais de sauter le pont creva avec un
bruit qu'on aurait dit la bordée d'un vaisseau de quarante-huit.
«Dix minutes après, il plongea de l'avant, puis de l'arrière, puis il
se mit à tourner sur lui-même comme un chien qui court après sa queue;
et puis, bonsoir la compagnie, brrou!... tout a été dit, plus de
_Pharaon_!
«Quant à nous, nous sommes restés trois jours sans boire ni manger; si
bien que nous parlions de tirer au sort pour savoir celui qui
alimenterait les autres, quand nous aperçûmes la _Gironde_: nous lui
fîmes des signaux, elle nous vit, mit le cap sur nous, nous envoya sa
chaloupe et nous recueillit. Voilà comme ça s'est passé, monsieur
Morrel, parole d'honneur! foi de marin! N'est-ce pas, les autres?»
Un murmure général d'approbation indiqua que le narrateur avait réuni
tous les suffrages par la vérité du fonds et le pittoresque des détails.
«Bien, mes amis, dit M. Morrel, vous êtes de braves gens, et je savais
d'avance que dans le malheur qui m'arrivait il n'y avait pas d'autre
coupable que ma destinée. C'est la volonté de Dieu et non la faute des
hommes. Adorons la volonté de Dieu. Maintenant combien vous est-il dû de
solde?
--Oh! bah! ne parlons pas de cela, monsieur Morrel.
--Au contraire, parlons-en, dit l'armateur avec un sourire triste.
--Eh bien, on nous doit trois mois... dit Penelon.
--Coclès, payez deux cents francs à chacun de ces braves gens. Dans une
autre époque, mes amis, continua Morrel, j'eusse ajouté: «Donnez-leur à
chacun deux cents francs de gratification»; mais les temps sont
malheureux, mes amis, et le peu d'argent qui me reste ne m'appartient
plus. Excusez-moi donc, et ne m'en aimez pas moins pour cela.»
Penelon fit une grimace d'attendrissement, se retourna vers ses
compagnons, échangea quelques mots avec eux et revint.
«Pour ce qui est de cela, monsieur Morrel, dit-il en passant sa chique
de l'autre côté de sa bouche et en lançant dans l'antichambre un second
jet de salive qui alla faire le pendant au premier, pour ce qui est de
cela....
--De quoi?
--De l'argent....
--Eh bien?
--Eh bien, monsieur Morrel, les camarades disent que pour le moment ils
auront assez avec cinquante francs chacun et qu'ils attendront pour le
reste.
--Merci, mes amis, merci! s'écria M. Morrel, touché jusqu'au coeur: vous
êtes tous de braves coeurs; mais prenez, prenez, et si vous trouvez un
bon service, entrez-y, vous êtes libres.»
Cette dernière partie de la phrase produisit un effet prodigieux sur les
dignes marins. Ils se regardèrent les uns les autres d'un air effaré.
Penelon, à qui la respiration manqua, faillit en avaler sa chique;
heureusement, il porta à temps la main à son gosier.
«Comment, monsieur Morrel, dit-il d'une voix étranglée, comment, vous
nous renvoyez! vous êtes donc mécontent de nous?
--Non, mes enfants, dit l'armateur; non, je ne suis pas mécontent de
vous, tout au contraire. Non, je ne vous renvoie pas. Mais, que
voulez-vous? je n'ai plus de bâtiments, je n'ai plus besoin de marins.
--Comment vous n'avez plus de bâtiments! dit Penelon. Eh bien, vous en
ferez construire d'autres, nous attendrons. Dieu merci, nous savons ce
que c'est que de bourlinguer.
--Je n'ai plus d'argent pour faire construire des bâtiments, Penelon,
dit l'armateur avec un triste sourire, je ne puis donc pas accepter
votre offre, toute obligeante qu'elle est.
--Eh bien, si vous n'avez pas d'argent il ne faut pas nous payer; alors,
nous ferons comme a fait ce pauvre _Pharaon_, nous courrons à sec, voilà
tout!
--Assez, assez, mes amis, dit Morrel étouffant d'émotion; allez, je vous
en prie. Nous nous retrouverons dans un temps meilleur. Emmanuel, ajouta
l'armateur, accompagnez-les, et veillez à ce que mes désirs soient
accomplis.
--Au moins c'est au revoir, n'est-ce pas, monsieur Morrel? dit Penelon.
--Oui, mes amis, je l'espère, au moins; allez.»
Et il fit un signe à Coclès, qui marcha devant. Les marins suivirent le
caissier, et Emmanuel suivit les marins.
«Maintenant, dit l'armateur à sa femme et à sa fille, laissez-moi seul
un instant; j'ai à causer avec monsieur.»
Et il indiqua des yeux le mandataire de la maison Thomson et French, qui
était resté debout et immobile dans son coin pendant toute cette scène,
à laquelle il n'avait pris part que par les quelques mots que nous avons
rapportés. Les deux femmes levèrent les yeux sur l'étranger qu'elles
avaient complètement oublié, et se retirèrent; mais, en se retirant, la
jeune fille lança à cet homme un coup d'oeil sublime de supplication,
auquel il répondit par un sourire qu'un froid observateur eût été étonné
de voir éclore sur ce visage de glace. Les deux hommes restèrent seuls.
«Eh bien, monsieur, dit Morrel en se laissant retomber sur son fauteuil,
vous avez tout vu, tout entendu, et je n'ai plus rien à vous apprendre.
--J'ai vu, monsieur, dit l'Anglais, qu'il vous était arrivé un nouveau
malheur immérité comme les autres, et cela m'a confirmé dans le désir
que j'ai de vous être agréable.
--Ô monsieur! dit Morrel.
--Voyons, continua l'étranger. Je suis un de vos principaux créanciers,
n'est-ce pas?
--Vous êtes du moins celui qui possède des valeurs à plus courte
échéance.
--Vous désirez un délai pour me payer?
--Un délai pourrait me sauver l'honneur, et par conséquent la vie.
--Combien demandez-vous?»
Morrel hésita.
«Deux mois, dit-il.
--Bien, dit l'étranger, je vous en donne trois.
--Mais croyez-vous que la maison Thomson et French....
--Soyez tranquille, monsieur, je prends tout sur moi. Nous sommes
aujourd'hui le 5 juin.
--Oui.
--Eh bien, renouvelez-moi tous ces billets au 5 septembre; et le 5
septembre, à onze heures du matin (la pendule marquait onze heures juste
en ce moment), je me présenterai chez vous.
--Je vous attendrai, monsieur, dit Morrel, et vous serez payé ou je
serai mort.»
Ces derniers mots furent prononcés si bas, que l'étranger ne put les
entendre.
Les billets furent renouvelés, on déchira les anciens, et le pauvre
armateur se trouva au moins avoir trois mois devant lui pour réunir ses
dernières ressources.
L'Anglais reçut ses remerciements avec le flegme particulier à sa
nation, et prit congé de Morrel, qui le reconduisit en le bénissant
jusqu'à la porte.
Sur l'escalier, il rencontra Julie. La jeune fille faisait semblant de
descendre, mais en réalité elle l'attendait.
«Ô monsieur! dit-elle en joignant les mains.
--Mademoiselle, dit l'étranger, vous recevrez un jour une lettre
signée.... Simbad le marin.... Faites de point en point ce que vous dira
cette lettre, si étrange que vous paraisse la recommandation.
--Oui, monsieur, répondit Julie.
--Me promettez-vous de le faire?
--Je vous le jure.
--Bien! Adieu, mademoiselle. Demeurez toujours une bonne et sainte fille
comme vous êtes, et j'ai bon espoir que Dieu vous récompensera en vous
donnant Emmanuel pour mari.»
Julie poussa un petit cri, devint rouge comme une cerise et se retint à
la rampe pour ne pas tomber.
L'étranger continua son chemin en lui faisant un geste d'adieu. Dans la
cour, il rencontra Penelon, qui tenait un rouleau de cent francs de
chaque main, et semblait ne pouvoir se décider à les emporter.
«Venez, mon ami, lui dit-il, j'ai à vous parler.»