IX

Le soir des fiançailles.

Villefort, comme nous l'avons dit, avait repris le chemin de la place du

Grand-Cours, et en rentrant dans la maison de Mme de Saint-Méran, il

trouva les convives qu'il avait laissés à table passés au salon en

prenant le café.

Renée l'attendait avec une impatience qui était partagée par tout le

reste de la société. Aussi fut-il accueilli par une exclamation

générale:

«Eh bien, trancheur de têtes, soutien de l'État, Brutus royaliste!

s'écria l'un, qu'y a-t-il? voyons!

--Eh bien, sommes-nous menacés d'un nouveau régime de la Terreur?

demanda l'autre.

--L'ogre de Corse serait-il sorti de sa caverne? demanda un troisième.

--Madame la marquise, dit Villefort s'approchant de sa future

belle-mère, je viens vous prier de m'excuser si je suis forcé de vous

quitter ainsi.... Monsieur le marquis, pourrais-je avoir l'honneur de

vous dire deux mots en particulier?

--Ah! mais c'est donc réellement grave? demanda la marquise, en

remarquant le nuage qui obscurcissait le front de Villefort.

--Si grave que je suis forcé de prendre congé de vous pour quelques

jours; ainsi, continua-t-il en se tournant vers Renée, voyez s'il faut

que la chose soit grave.

--Vous partez, monsieur? s'écria Renée, incapable de cacher l'émotion

que lui causait cette nouvelle inattendue.

--Hélas! oui, mademoiselle, répondit Villefort: il le faut.

--Et où allez-vous donc? demanda la marquise.

--C'est le secret de la justice, madame; cependant si quelqu'un d'ici a

des commissions pour Paris, j'ai un de mes amis qui partira ce soir et

qui s'en chargera avec plaisir.»

Tout le monde se regarda.

«Vous m'avez demandé un moment d'entretien? dit le marquis.

--Oui, passons dans votre cabinet, s'il vous plaît.»

Le marquis prit le bras de Villefort et sortit avec lui.

«Eh bien, demanda celui-ci en arrivant dans son cabinet, que se

passe-t-il donc? parlez.

--Des choses que je crois de la plus haute gravité, et qui nécessitent

mon départ à l'instant même pour Paris. Maintenant, marquis, excusez

l'indiscrète brutalité de la question, avez-vous des rentes sur l'État?

--Toute ma fortune est en inscriptions; six à sept cent mille francs à

peu près.

--Eh bien, vendez, marquis, vendez, ou vous êtes ruiné.

--Mais, comment voulez-vous que je vende d'ici?

--Vous avez un agent de change, n'est-ce pas?

--Oui.

--Donnez-moi une lettre pour lui, et qu'il vende sans perdre une minute,

sans perdre une seconde; peut-être même arriverai-je trop tard.

--Diable! dit le marquis, ne perdons pas de temps.»

Et il se mit à table et écrivit une lettre à son agent de change, dans

laquelle il lui ordonnait de vendre à tout prix.

«Maintenant que j'ai cette lettre, dit Villefort en la serrant

soigneusement dans son portefeuille, il m'en faut une autre.

--Pour qui?

--Pour le roi.

--Pour le roi?

--Oui.

--Mais je n'ose prendre sur moi d'écrire ainsi à Sa Majesté.

--Aussi, n'est-ce point à vous que je la demande, mais je vous charge

de la demander à M. de Salvieux. Il faut qu'il me donne une lettre à

l'aide de laquelle je puisse pénétrer près de Sa Majesté, sans être

soumis à toutes les formalités de demande d'audience, qui peuvent me

faire perdre un temps précieux.

--Mais n'avez-vous pas le garde des Sceaux, qui a ses grandes entrées

aux Tuileries, et par l'intermédiaire duquel vous pouvez jour et nuit

parvenir jusqu'au roi?

--Oui, sans doute, mais il est inutile que je partage avec un autre le

mérite de la nouvelle que je porte. Comprenez-vous? le garde des Sceaux

me reléguerait tout naturellement au second rang et m'enlèverait tout le

bénéfice de la chose. Je ne vous dis qu'une chose, marquis: ma carrière

est assurée si j'arrive le premier aux Tuileries, car j'aurai rendu au

roi un service qu'il ne lui sera pas permis d'oublier.

--En ce cas, mon cher, allez faire vos paquets; moi, j'appelle de

Salvieux, et je lui fais écrire la lettre qui doit vous servir de

laissez-passer.

--Bien, ne perdez pas de temps, car dans un quart d'heure il faut que je

sois en chaise de poste.

--Faites arrêter votre voiture devant la porte.

--Sans aucun doute; vous m'excuserez auprès de la marquise, n'est-ce

pas? auprès de Mlle de Saint-Méran, que je quitte, dans un pareil jour,

avec un bien profond regret.

--Vous les trouverez toutes deux dans mon cabinet, et vous pourrez leur

faire vos adieux.

--Merci cent fois; occupez-vous de ma lettre.»

Le marquis sonna; un laquais parut.

«Dites au comte de Salvieux que je l'attends.... Allez, maintenant,

continua le marquis s'adressant à Villefort.

--Bon, je ne fais qu'aller et venir.»

Et Villefort sortit tout courant; mais à la porte il songea qu'un

substitut du procureur du roi qui serait vu marchant à pas précipités

risquerait de troubler le repos de toute une ville; il reprit donc son

allure ordinaire, qui était toute magistrale.

À sa porte, il aperçut dans l'ombre comme un blanc fantôme qui

l'attendait debout et immobile.

C'était la belle fille catalane, qui, n'ayant pas de nouvelles d'Edmond,

s'était échappée à la nuit tombante du Pharo pour venir savoir elle-même

la cause de l'arrestation de son amant.

À l'approche de Villefort, elle se détacha de la muraille contre

laquelle elle était appuyée et vint lui barrer le chemin.

Dantès avait parlé au substitut de sa fiancée, et Mercédès n'eut point

besoin de se nommer pour que Villefort la reconnût. Il fut surpris de la

beauté et de la dignité de cette femme, et lorsqu'elle lui demanda ce

qu'était devenu son amant, il lui sembla que c'était lui l'accusé, et

que c'était elle le juge.

«L'homme dont vous parlez, dit brusquement Villefort, est un grand

coupable, et je ne puis rien faire pour lui, mademoiselle.»

Mercédès laissa échapper un sanglot, et, comme Villefort essayait de

passer outre, elle l'arrêta une seconde fois.

«Mais où est-il du moins, demanda-t-elle, que je puisse m'informer s'il

est mort ou vivant?

--Je ne sais, il ne m'appartient plus», répondit Villefort.

Et, gêné par ce regard fin et cette suppliante attitude, il repoussa

Mercédès et rentra, refermant vivement la porte, comme pour laisser

dehors cette douleur qu'on lui apportait.

Mais la douleur ne se laisse pas repousser ainsi. Comme le trait mortel

dont parle Virgile, l'homme blessé l'emporte avec lui. Villefort rentra,

referma la porte, mais arrivé dans son salon les jambes lui manquèrent à

son tour; il poussa un soupir qui ressemblait à un sanglot, et se laissa

tomber dans un fauteuil.

Alors, au fond de ce coeur malade naquit le premier germe d'un ulcère

mortel. Cet homme qu'il sacrifiait à son ambition, cet innocent qui

payait pour son père coupable, lui apparut pâle et menaçant, donnant la

main à sa fiancée, pâle comme lui, et traînant après lui le remords, non

pas celui qui fait bondir le malade comme les furieux de la fatalité

antique, mais ce tintement sourd et douloureux qui, à de certains

moments, frappe sur le coeur et le meurtrit au souvenir d'une action

passée, meurtrissure dont les lancinantes douleurs creusent un mal qui

va s'approfondissant jusqu'à la mort.

Alors il y eut dans l'âme de cet homme encore un instant d'hésitation.

Déjà plusieurs fois il avait requis, et cela sans autre émotion que

celle de la lutte du juge avec l'accusé, la peine de mort contre les

prévenus; et ces prévenus, exécutés grâce à son éloquence foudroyante

qui avait entraîné ou les juges ou le jury, n'avaient pas même laissé un

nuage sur son front, car ces prévenus étaient coupables, ou du moins

Villefort les croyait tels.

Mais, cette fois, c'était bien autre chose: cette peine de la prison

perpétuelle, il venait de l'appliquer à un innocent, un innocent qui

allait être heureux, et dont il détruisait non seulement la liberté,

mais le bonheur: cette fois, il n'était plus juge, il était bourreau.

En songeant à cela, il sentait ce battement sourd que nous avons décrit,

et qui lui était inconnu jusqu'alors, retentissant au fond de son coeur

et emplissant sa poitrine de vagues appréhensions. C'est ainsi que, par

une violente souffrance instinctive, est averti le blessé, qui jamais

n'approchera sans trembler le doigt de sa blessure ouverte et saignante

avant que sa blessure soit fermée.

Mais la blessure qu'avait reçue Villefort était de celles qui ne se

ferment pas, ou qui ne se ferment que pour se rouvrir plus sanglantes et

plus douloureuses qu'auparavant.

Si, dans ce moment, la douce voix de Renée eût retenti à son oreille

pour lui demander grâce; si la belle Mercédès fût entrée et lui eût dit:

«Au nom du Dieu qui nous regarde et qui nous juge, rendez-moi mon

fiancé», oui, ce front à moitié plié sous la nécessité s'y fût courbé

tout à fait, et de ses mains glacées eût sans doute, au risque de tout

ce qui pouvait en résulter pour lui, signé l'ordre de mettre en liberté

Dantès; mais aucune voix ne murmura dans le silence, et la porte ne

s'ouvrit que pour donner entrée au valet de chambre de Villefort, qui

vint lui dire que les chevaux de poste étaient attelés à la calèche de

voyage.

Villefort se leva, ou plutôt bondit, comme un homme qui triomphe d'une

lutte intérieure, courut à son secrétaire, versa dans ses poches tout

l'or qui se trouvait dans un des tiroirs, tourna un instant effaré dans

la chambre, la main sur son front, et articulant des paroles sans suite;

puis enfin, sentant que son valet de chambre venait de lui poser son

manteau sur les épaules, il sortit, s'élança en voiture, et ordonna

d'une voix brève de toucher rue du Grand-Cours, chez M. de Saint-Méran.

Le malheureux Dantès était condamné.

Comme l'avait promis M. de Saint-Méran, Villefort trouva la marquise et

Renée dans le cabinet. En apercevant Renée, le jeune homme tressaillit;

car il crut qu'elle allait lui demander de nouveau la liberté de Dantès.

Mais, hélas! il faut le dire à la honte de notre égoïsme, la belle jeune

fille n'était préoccupée que d'une chose: du départ de Villefort.

Elle aimait Villefort, Villefort allait partir au moment de devenir son

mari. Villefort ne pouvait dire quand il reviendrait, et Renée, au lieu

de plaindre Dantès, maudit l'homme qui, par son crime, la séparait de

son amant.

Que devait donc dire Mercédès!

La pauvre Mercédès avait retrouvé, au coin de la rue de la Loge,

Fernand, qui l'avait suivie; elle était rentrée aux Catalans, et

mourante, désespérée, elle s'était jetée sur son lit. Devant ce lit,

Fernand s'était mis à genoux, et pressant sa main glacée, que Mercédès

ne songeait pas à retirer, il la couvrait de baisers brûlants que

Mercédès ne sentait même pas.

Elle passa la nuit ainsi. La lampe s'éteignit quand il n'y eut plus

d'huile: elle ne vit pas plus l'obscurité qu'elle n'avait vu la lumière,

et le jour revint sans qu'elle vît le jour.

La douleur avait mis devant ses yeux un bandeau qui ne lui laissait voir

qu'Edmond.

«Ah! vous êtes là! dit-elle enfin, en se retournant du côté de Fernand.

--Depuis hier je ne vous ai pas quittée», répondit Fernand avec un

soupir douloureux.

M. Morrel ne s'était pas tenu pour battu: il avait appris qu'à la suite

de son interrogatoire Dantès avait été conduit à la prison; il avait

alors couru chez tous ses amis, il s'était présenté chez les personnes

de Marseille qui pouvaient avoir de l'influence, mais déjà le bruit

s'était répandu que le jeune homme avait été arrêté comme agent

bonapartiste, et comme, à cette époque, les plus hasardeux regardaient

comme un rêve insensé toute tentative de Napoléon pour remonter sur le

trône, il n'avait trouvé partout que froideur, crainte ou refus, et il

était rentré chez lui désespéré, mais avouant cependant que la position

était grave et que personne n'y pouvait rien.

De son côté, Caderousse était fort inquiet et fort tourmenté: au lieu de

sortir comme l'avait fait M. Morrel, au lieu d'essayer quelque chose en

faveur de Dantès, pour lequel d'ailleurs il ne pouvait rien, il s'était

enfermé avec deux bouteilles de vin de cassis, et avait essayé de noyer

son inquiétude dans l'ivresse. Mais, dans l'état d'esprit où il se

trouvait, c'était trop peu de deux bouteilles pour éteindre son

jugement; il était donc demeuré, trop ivre pour aller chercher d'autre

vin, pas assez ivre pour que l'ivresse eût éteint ses souvenirs, accoudé

en face de ses deux bouteilles vides sur une table boiteuse, et voyant

danser, au reflet de sa chandelle à la longue mèche, tous ces spectres,

qu'Hoffmann a semés sur ses manuscrits humides de punch, comme une

poussière noire et fantastique.

Danglars, seul, n'était ni tourmenté ni inquiet; Danglars même était

joyeux, car il s'était vengé d'un ennemi et avait assuré, à bord du

_Pharaon_, sa place qu'il craignait de perdre; Danglars était un de ces

hommes de calcul qui naissent avec une plume derrière l'oreille et un

encrier à la place du coeur; tout était pour lui dans ce monde

soustraction ou multiplication, et un chiffre lui paraissait bien plus

précieux qu'un homme, quand ce chiffre pouvait augmenter le total que

cet homme pouvait diminuer.

Danglars s'était donc couché à son heure ordinaire et dormait

tranquillement.

Villefort, après avoir reçu la lettre de M. de Salvieux, embrassé Renée

sur les deux joues, baisé la main de Mme de Saint-Méran, et serré celle

du marquis, courait la poste sur la route d'Aix.

Le père Dantès se mourait de douleur et d'inquiétude.

Quant à Edmond, nous savons ce qu'il était devenu.

X

Le petit cabinet des Tuileries.

Abandonnons Villefort sur la route de Paris, où, grâce aux triples

guides qu'il paie, il brûle le chemin et pénétrons à travers les deux

ou trois salons qui le précèdent dans ce petit cabinet des Tuileries, à

la fenêtre cintrée, si bien connu pour avoir été le cabinet favori de

Napoléon et de Louis XVIII, et pour être aujourd'hui celui de

Louis-Philippe.

Là, dans ce cabinet, assis devant une table de noyer qu'il avait

rapportée d'Hartwell, et que, par une de ces manies familières aux

grands personnages, il affectionnait tout particulièrement, le roi Louis

XVIII écoutait assez légèrement un homme de cinquante à cinquante-deux

ans, à cheveux gris, à la figure aristocratique et à la mise

scrupuleuse, tout en notant à la marge un volume d'Horace, édition de

Gryphias, assez incorrecte quoique estimée, et qui prêtait beaucoup aux

sagaces observations philologiques de Sa Majesté.

«Vous dites donc, monsieur? dit le roi.

--Que je suis on ne peut plus inquiet, Sire.

--Vraiment? auriez-vous vu en songe sept vaches grasses et sept vaches

maigres?

--Non, Sire, car cela ne nous annoncerait que sept années de fertilité

et sept années de disette, et, avec un roi aussi prévoyant que l'est

Votre Majesté, la disette n'est pas à craindre.

--De quel autre fléau est-il donc question, mon cher Blacas?

--Sire, je crois, j'ai tout lieu de croire qu'un orage se forme du côté

du Midi.

--Eh bien, mon cher duc, répondit Louis XVIII, je vous crois mal

renseigné, et je sais positivement, au contraire, qu'il fait très beau

temps de ce côté-là.»

Tout homme d'esprit qu'il était, Louis XVIII aimait la plaisanterie

facile.

«Sire, dit M. de Blacas, ne fût-ce que pour rassurer un fidèle serviteur,

Votre Majesté ne pourrait-elle pas envoyer dans le Languedoc, dans la

Provence et dans le Dauphiné des hommes sûrs qui lui feraient un rapport

sur l'esprit de ces trois provinces?

--_Conimus surdis_, répondit le roi, tout en continuant d'annoter son

Horace.

--Sire, répondit le courtisan en riant, pour avoir l'air de comprendre

l'hémistiche du poète de Vénouse, Votre Majesté peut avoir parfaitement

raison en comptant sur le bon esprit de la France; mais je crois ne pas

avoir tout à fait tort en craignant quelque tentative désespérée.

--De la part de qui?

--De la part de Bonaparte, ou du moins de son parti.

--Mon cher Blacas, dit le roi, vous m'empêchez de travailler avec vos

terreurs.

--Et moi, Sire, vous m'empêchez de dormir avec votre sécurité.

--Attendez, mon cher, attendez, je tiens une note très heureuse sur le

_Pastor quum traheret_; attendez et vous continuerez après.»

Il se fit un instant de silence, pendant lequel Louis XVIII inscrivit,

d'une écriture qu'il faisait aussi menue que possible, une nouvelle note

en marge de son Horace; puis, cette note inscrite:

--Continuez, mon cher duc, dit-il en se relevant de l'air satisfait

d'un homme qui croit avoir eu une idée lorsqu'il a commenté l'idée d'un

autre. Continuez, je vous écoute.

--Sire, dit Blacas, qui avait eu un instant l'espoir de confisquer

Villefort à son profit, je suis forcé de vous dire que ce ne sont point

de simples bruits dénués de tout fondement, de simples nouvelles en

l'air, qui m'inquiètent. C'est un homme bien-pensant méritant toute ma

confiance, et chargé par moi de surveiller le Midi (le duc hésita en

prononçant ces mots), qui arrive en poste pour me dire: Un grand péril

menace le roi. Alors, je suis accouru, Sire.

--_Mala ducis agi domum_, continua Louis XVIII en annotant.

--Votre Majesté m'ordonne-t-elle de ne plus insister sur ce sujet?

--Non, mon cher duc, mais allongez la main.

--Laquelle?

--Celle que vous voudrez, là-bas, à gauche.

--Ici, Sire?

--Je vous dis à gauche et vous cherchez à droite; c'est à ma gauche que

je veux dire: là; vous y êtes; vous devez trouver le rapport du ministre

de la police en date d'hier.... Mais, tenez voici M. Dandré lui-même...

n'est-ce pas, vous dites M. Dandré? interrompit Louis XVIII,

s'adressant à l'huissier qui venait en effet d'annoncer le ministre de

la police.

--Oui, Sire, M. le baron Dandré, reprit l'huissier.

--C'est juste, baron, reprit Louis XVIII avec un imperceptible sourire;

entrez, baron, et racontez au duc ce que vous savez de plus récent sur

M. de Bonaparte. Ne nous dissimulez rien de la situation, quelque grave

qu'elle soit. Voyons, l'île d'Elbe est-elle un volcan, et allons-nous en

voir sortir la guerre flamboyante et toute hérissée: _belle, horrida

bella_?»

M. Dandré se balança fort gracieusement sur le dos d'un fauteuil auquel

il appuyait ses deux mains et dit:

«Votre Majesté a-t-elle bien voulu consulter le rapport d'hier?

--Oui, oui, mais dites au duc lui-même, qui ne peut le trouver, ce que

contenait le rapport; détaillez-lui ce que fait l'usurpateur dans son

île.

--Monsieur, dit le baron au duc, tous les serviteurs de Sa Majesté

doivent s'applaudir des nouvelles récentes qui nous parviennent de l'île

d'Elbe. Bonaparte...»

M. Dandré regarda Louis XVIII qui, occupé à écrire une note, ne leva pas

même la tête.

«Bonaparte, continua le baron, s'ennuie mortellement; il passe des

journées entières à regarder travailler ses mineurs de Porto-Longone.

--Et il se gratte pour se distraire, dit le roi.

--Il se gratte? demanda le duc; que veut dire votre Majesté?

--Eh oui, mon cher duc; oubliez-vous donc que ce grand homme, ce héros,

ce demi-dieu est atteint d'une maladie de peau qui le dévore, _prurigo_?

--Il y a plus, monsieur le duc, continua le ministre de la police, nous

sommes à peu près sûrs que dans peu de temps l'usurpateur sera fou.

--Fou?

--Fou à lier: sa tête s'affaiblit, tantôt il pleure des larmes, tantôt

il rit à gorge déployée; d'autres fois, il passe des heures sur le

rivage à jeter des cailloux dans l'eau, et lorsque le caillou a fait

cinq ou six ricochets, il paraît aussi satisfait que s'il avait gagné un

autre Marengo ou un nouvel Austerlitz. Voilà, vous en conviendrez, des

signes de folie.

--Ou de sagesse, monsieur le baron, ou de sagesse, dit Louis XVIII en

riant: c'était en jetant des cailloux à la mer que se récréaient les

grands capitaines de l'Antiquité; voyez Plutarque, à la vie de Scipion

l'Africain.»

M. de Blacas demeura rêveur entre ces deux insouciances. Villefort, qui

n'avait pas voulu tout lui dire pour qu'un autre ne lui enlevât point le

bénéfice tout entier de son secret, lui en avait dit assez, cependant,

pour lui donner de graves inquiétudes.

«Allons, allons, Dandré, dit Louis XVIII, Blacas n'est point encore

convaincu, passez à la conversion de l'usurpateur.»

Le ministre de la police s'inclina.

«Conversion de l'usurpateur! murmura le duc, regardant le roi et Dandré,

qui alternaient comme deux bergers de Virgile. L'usurpateur est-il

converti?

--Absolument, mon cher duc.

--Aux bons principes; expliquez cela, baron.

--Voici ce que c'est, monsieur le duc, dit le ministre avec le plus

grand sérieux du monde: dernièrement Napoléon a passé une revue, et

comme deux ou trois de ses vieux grognards, comme il les appelle,

manifestaient le désir de revenir en France il leur a donné leur congé

en les exhortant à servir leur bon roi; ce furent ses propres paroles,

monsieur le duc, j'en ai la certitude.

--Eh bien, Blacas, qu'en pensez-vous? dit le roi triomphant, en cessant

un instant de compulser le scoliaste volumineux ouvert devant lui.

--Je dis, Sire, que M. le ministre de la Police ou moi nous nous

trompons; mais comme il est impossible que ce soit le ministre de la

Police, puisqu'il a en garde le salut et l'honneur de Votre Majesté, il

est probable que c'est moi qui fais erreur. Cependant, Sire, à la place

de Votre Majesté, je voudrais interroger la personne dont je lui ai

parlé; j'insisterai même pour que Votre Majesté lui fasse cet honneur.

--Volontiers, duc, sous vos auspices je recevrai qui vous voudrez; mais

je veux le recevoir les armes en main. Monsieur le ministre, avez-vous

un rapport plus récent que celui-ci! car celui-ci a déjà la date du 20

février, et nous sommes au 3 mars!

--Non, Sire, mais j'en attendais un d'heure en heure. Je suis sorti

depuis le matin, et peut-être depuis mon absence est-il arrivé.

--Allez à la préfecture, et s'il n'y en a pas, eh bien, eh bien,

continua riant Louis XVIII, faites-en un; n'est-ce pas ainsi que cela se

pratique?

--Oh! Sire! dit le ministre, Dieu merci, sous ce rapport, il n'est

besoin de rien inventer; chaque jour encombre nos bureaux des

dénonciations les plus circonstanciées, lesquelles proviennent d'une

foule de pauvres hères qui espèrent un peu de reconnaissance pour des

services qu'ils ne rendent pas, mais qu'ils voudraient rendre. Ils

tablent sur le hasard, et ils espèrent qu'un jour quelque événement

inattendu donnera une espèce de réalité à leurs prédictions.

--C'est bien; allez, monsieur, dit Louis XVIII, et songez que je vous

attends.

--Je ne fais qu'aller et venir, Sire; dans dix minutes je suis de

retour.

--Et moi, Sire, dit M. de Blacas, je vais chercher mon messager.

--Attendez donc, attendez donc, dit Louis XVIII. En vérité, Blacas, il

faut que je vous change vos armes; je vous donnerai un aigle aux ailes

déployées, tenant entre ses serres une proie qui essaie vainement de lui

échapper, avec cette devise: _Tenax_.

--Sire, j'écoute, dit M. de Blacas, se rongeant les poings d'impatience.

--Je voudrais vous consulter sur ce passage: _Molli fugiens anhelitu_;

vous savez, il s'agit du cerf qui fuit devant le loup. N'êtes-vous pas

chasseur et grand louvetier? Comment trouvez-vous, à ce double titre, le

_molli anhelitu_?

--Admirable, Sire; mais mon messager est comme le cerf dont vous parlez,

car il vient de faire 220 lieues en poste, et cela en trois jours à

peine.

--C'est prendre bien de la fatigue et bien du souci, mon cher duc, quand

nous avons le télégraphe qui ne met que trois ou quatre heures, et cela

sans que son haleine en souffre le moins du monde.

--Ah! Sire, vous récompensez bien mal ce pauvre jeune homme, qui arrive

de si loin et avec tant d'ardeur pour donner à Votre Majesté un avis

utile; ne fût-ce que pour M. de Salvieux, qui me le recommande,

recevez-le bien, je vous en supplie.

--M. de Salvieux, le chambellan de mon frère?

--Lui-même.

--En effet, il est à Marseille.

--C'est de là qu'il m'écrit.

--Vous parle-t-il donc aussi de cette conspiration?

--Non, mais il me recommande M. de Villefort, et me charge de

l'introduire près de Votre Majesté.

--M. de Villefort? s'écria le roi; ce messager s'appelle-t-il donc M. de

Villefort?

--Oui, Sire.

--Et c'est lui qui vient de Marseille?

--En personne.

--Que ne me disiez-vous son nom tout de suite! reprit le roi, en

laissant percer sur son visage un commencement d'inquiétude.

--Sire, je croyais ce nom inconnu de Votre Majesté.

--Non pas, non pas, Blacas; c'est un esprit sérieux, élevé, ambitieux

surtout; et, pardieu, vous connaissez de nom son père.

--Son père?

--Oui, Noirtier.

--Noirtier le girondin? Noirtier le sénateur?

--Oui, justement.

--Et Votre Majesté a employé le fils d'un pareil homme?

--Blacas, mon ami, vous n'y entendez rien, je vous ai dit que Villefort

était ambitieux: pour arriver, Villefort sacrifiera tout, même son père.

--Alors, Sire, je dois donc le faire entrer?

--À l'instant même, duc. Où est-il?

--Il doit m'attendre en bas, dans ma voiture.

--Allez me le chercher.

--J'y cours.»

Le duc sortit avec la vivacité d'un jeune homme; l'ardeur de son

royalisme sincère lui donnait vingt ans.

Louis XVIII resta seul, reportant les yeux sur son Horace entrouvert et

murmurant:

_Justum et tenacem propositi virum._

M. de Blacas remonta avec la même rapidité qu'il était descendu; mais

dans l'antichambre il fut forcé d'invoquer l'autorité du roi. L'habit

poudreux de Villefort, son costume, où rien n'était conforme à la tenue

de cour, avait excité la susceptibilité de M. de Brézé, qui fut tout

étonné de trouver dans ce jeune homme la prétention de paraître ainsi

vêtu devant le roi. Mais le duc leva toutes les difficultés avec un seul

mot: Ordre de Sa Majesté; et malgré les observations que continua de

faire le maître des cérémonies, pour l'honneur du principe, Villefort

fut introduit.

Le roi était assis à la même place où l'avait laissé le duc. En ouvrant

la porte, Villefort se trouva juste en face de lui: le premier mouvement

du jeune magistrat fut de s'arrêter.

«Entrez, monsieur de Villefort, dit le roi, entrez.»

Villefort salua et fit quelques pas en avant, attendant que le roi

l'interrogeât.

«Monsieur de Villefort, continua Louis XVIII, voici le duc de Blacas,

qui prétend que vous avez quelque chose d'important à nous dire.

--Sire, M. le duc a raison, et j'espère que Votre Majesté va le

reconnaître elle-même.

--D'abord, et avant toutes choses, monsieur, le mal est-il aussi grand,

à votre avis, que l'on veut me le faire croire?

--Sire, je le crois pressant; mais, grâce à la diligence que j'ai faite,

il n'est pas irréparable, je l'espère.

--Parlez longuement si vous le voulez, monsieur, dit le roi, qui

commençait à se laisser aller lui-même à l'émotion qui avait bouleversé

le visage de M. de Blacas, et qui altérait la voix de Villefort; parlez,

et surtout commencez par le commencement: j'aime l'ordre en toutes

choses.

--Sire, dit Villefort, je ferai à Votre Majesté un rapport fidèle, mais

je la prierai cependant de m'excuser si le trouble où je suis jette

quelque obscurité dans mes paroles.»

Un coup d'oeil jeté sur le roi après cet exorde insinuant, assura

Villefort de la bienveillance de son auguste auditeur, et il continua:

«Sire, je suis arrivé le plus rapidement possible à Paris pour apprendre

à Votre Majesté que j'ai découvert dans le ressort de mes fonctions,

non pas un de ces complots vulgaires et sans conséquence, comme il s'en

trame tous les jours dans les derniers rangs du peuple et de l'armée,

mais une conspiration véritable, une tempête qui ne menace rien de moins

que le trône de Votre Majesté. Sire, l'usurpateur arme trois vaisseaux;

il médite quelque projet, insensé peut-être, mais peut-être aussi

terrible, tout insensé qu'il est. À cette heure, il doit avoir quitté

l'île d'Elbe pour aller où? je l'ignore, mais à coup sûr pour tenter une

descente soit à Naples, soit sur les côtes de Toscane, soit même en

France. Votre Majesté n'ignore pas que le souverain de l'île d'Elbe a

conservé des relations avec l'Italie et avec la France.

--Oui, monsieur, je le sais, dit le roi fort ému, et, dernièrement

encore, on a eu avis que des réunions bonapartistes avaient lieu rue

Saint-Jacques; mais continuez, je vous prie; comment avez-vous eu ces

détails?

--Sire, ils résultent d'un interrogatoire que j'ai fait subir à un homme

de Marseille que depuis longtemps je surveillais et que j'ai fait

arrêter le jour même de mon départ; cet homme, marin turbulent et d'un

bonapartisme qui m'était suspect, a été secrètement à l'île d'Elbe; il y

a vu le grand maréchal qui l'a chargé d'une mission verbale pour un

bonapartiste de Paris, dont je n'ai jamais pu lui faire dire le nom;

mais cette mission était de charger ce bonapartiste de préparer les

esprits à un retour (remarquez que c'est l'interrogatoire qui parle,

Sire), à un retour qui ne peut manquer d'être prochain.

--Et où est cet homme? demanda Louis XVIII.

--En prison, Sire.

--Et la chose vous a paru grave?

--Si grave, Sire, que cet événement m'ayant surpris au milieu d'une fête

de famille, le jour même de mes fiançailles, j'ai tout quitté, fiancée

et amis, tout remis à un autre temps pour venir déposer aux pieds de

Votre Majesté et les craintes dont j'étais atteint et l'assurance de mon

dévouement.

--C'est vrai, dit Louis XVIII; n'y avait-il pas un projet d'union entre

vous et Mlle de Saint-Méran?

--La fille d'un des plus fidèles serviteurs de Votre Majesté.

--Oui, oui; mais revenons à ce complot, monsieur de Villefort.

--Sire, j'ai peur que ce soit plus qu'un complot, j'ai peur que ce soit

une conspiration.

--Une conspiration dans ces temps-ci, dit le roi en souriant, est chose

facile à méditer, mais plus difficile à conduire à son but, par cela

même que, rétabli d'hier sur le trône de nos ancêtres, nous avons les

yeux ouverts à la fois sur le passé, sur le présent et sur l'avenir;

depuis dix mois, mes ministres redoublent de surveillance pour que le

littoral de la Méditerranée soit bien gardé. Si Bonaparte descendait à

Naples, la coalition tout entière serait sur pied, avant seulement qu'il

fût à Piombino; s'il descendait en Toscane, il mettrait le pied en pays

ennemi; s'il descend en France, ce sera avec une poignée d'hommes, et

nous en viendrons facilement à bout, exécré comme il l'est par la

population. Rassurez-vous donc, monsieur; mais ne comptez pas moins sur

notre reconnaissance royale.

--Ah! voici M. Dandré!» s'écria le duc de Blacas.

En ce moment, parut en effet sur le seuil de la porte M. le ministre de

la Police, pâle, tremblant, et dont le regard vacillait, comme s'il eût

été frappé d'un éblouissement.

Villefort fit un pas pour se retirer; mais un serrement de main de M. de

Blacas le retint.

Le comte de Monte-Cristo, Tome I · 第 11 / 33 题