Table des matières

Alexandre Dumas

I Marseille.--L'arrivée.

II Le père et le fils.

III Les Catalans.

IV Complot.

V Le repas des fiançailles.

VI Le substitut du procureur du roi.

VII L'interrogatoire.

VIII Le château d'If.

IX Le soir des fiançailles.

X Le petit cabinet des Tuileries.

XI L'Ogre de Corse.

XII Le père et le fils.

XIII Les Cent-Jours.

XIV Le prisonnier furieux et le prisonnier fou.

XV Le numéro 34 et le numéro 27.

XVI Un savant italien.

XVII La chambre de l'abbé.

XVIII Le trésor.

XIX Le troisième accès.

XX Le cimetière du château d'If.

XXI L'île de Tiboulen.

XXII Les contrebandiers.

XXIII L'île de Monte-Cristo.

XXIV Éblouissement.

XXV L'inconnu.

XXVI L'auberge du pont du Gard.

XXVII Le récit.

XXVIII Les registres des prisons.

XXIX La maison Morrel.

XXX Le cinq septembre.

XXXI Italie.--Simbad le marin.

I

Marseille.--L'arrivée.

Le 24 février 1815, la vigie de Notre-Dame de la Garde signala le

trois-mâts le _Pharaon_, venant de Smyrne, Trieste et Naples.

Comme d'habitude, un pilote côtier partit aussitôt du port, rasa le

château d'If, et alla aborder le navire entre le cap de Morgion et l'île

de Rion.

Aussitôt, comme d'habitude encore, la plate-forme du fort Saint-Jean

s'était couverte de curieux; car c'est toujours une grande affaire à

Marseille que l'arrivée d'un bâtiment, surtout quand ce bâtiment, comme

le _Pharaon_, a été construit, gréé, arrimé sur les chantiers de la

vieille Phocée, et appartient à un armateur de la ville.

Cependant ce bâtiment s'avançait; il avait heureusement franchi le

détroit que quelque secousse volcanique a creusé entre l'île de

Calasareigne et l'île de Jaros; il avait doublé Pomègue, et il

s'avançait sous ses trois huniers, son grand foc et sa brigantine, mais

si lentement et d'une allure si triste, que les curieux, avec cet

instinct qui pressent un malheur, se demandaient quel accident pouvait

être arrivé à bord. Néanmoins les experts en navigation reconnaissaient

que si un accident était arrivé, ce ne pouvait être au bâtiment

lui-même; car il s'avançait dans toutes les conditions d'un navire

parfaitement gouverné: son ancre était en mouillage, ses haubans de

beaupré décrochés; et près du pilote, qui s'apprêtait à diriger le

_Pharaon_ par l'étroite entrée du port de Marseille, était un jeune

homme au geste rapide et à l'oeil actif, qui surveillait chaque

mouvement du navire et répétait chaque ordre du pilote.

La vague inquiétude qui planait sur la foule avait particulièrement

atteint un des spectateurs de l'esplanade de Saint-Jean, de sorte qu'il

ne put attendre l'entrée du bâtiment dans le port; il sauta dans une

petite barque et ordonna de ramer au-devant du _Pharaon_, qu'il

atteignit en face de l'anse de la Réserve.

En voyant venir cet homme, le jeune marin quitta son poste à côté du

pilote, et vint, le chapeau à la main, s'appuyer à la muraille du

bâtiment.

C'était un jeune homme de dix-huit à vingt ans, grand, svelte, avec de

beaux yeux noirs et des cheveux d'ébène; il y avait dans toute sa

personne cet air calme et de résolution particulier aux hommes habitués

depuis leur enfance à lutter avec le danger.

«Ah! c'est vous, Dantès! cria l'homme à la barque; qu'est-il donc

arrivé, et pourquoi cet air de tristesse répandu sur tout votre bord?

--Un grand malheur, monsieur Morrel! répondit le jeune homme, un grand

malheur, pour moi surtout: à la hauteur de Civita-Vecchia, nous avons

perdu ce brave capitaine Leclère.

--Et le chargement? demanda vivement l'armateur.

--Il est arrivé à bon port, monsieur Morrel, et je crois que vous serez

content sous ce rapport; mais ce pauvre capitaine Leclère....

--Que lui est-il donc arrivé? demanda l'armateur d'un air visiblement

soulagé; que lui est-il donc arrivé, à ce brave capitaine?

--Il est mort.

--Tombé à la mer?

--Non, monsieur; mort d'une fièvre cérébrale, au milieu d'horribles

souffrances.»

Puis, se retournant vers ses hommes:

«Holà hé! dit-il, chacun à son poste pour le mouillage!»

L'équipage obéit. Au même instant, les huit ou dix matelots qui le

composaient s'élancèrent les uns sur les écoutes, les autres sur les

bras, les autres aux drisses, les autres aux hallebas des focs, enfin

les autres aux cargues des voiles.

Le jeune marin jeta un coup d'oeil nonchalant sur ce commencement de

manoeuvre, et, voyant que ses ordres allaient s'exécuter, il revint à

son interlocuteur.

«Et comment ce malheur est-il donc arrivé? continua l'armateur,

reprenant la conversation où le jeune marin l'avait quittée.

--Mon Dieu, monsieur, de la façon la plus imprévue: après une longue

conversation avec le commandant du port, le capitaine Leclère quitta

Naples fort agité; au bout de vingt-quatre heures, la fièvre le prit;

trois jours après, il était mort....

«Nous lui avons fait les funérailles ordinaires, et il repose, décemment

enveloppé dans un hamac, avec un boulet de trente-six aux pieds et un à

la tête, à la hauteur de l'île d'El Giglio. Nous rapportons à sa veuve

sa croix d'honneur et son épée. C'était bien la peine, continua le jeune

homme avec un sourire mélancolique, de faire dix ans la guerre aux

Anglais pour en arriver à mourir, comme tout le monde, dans son lit.

--Dame! que voulez-vous, monsieur Edmond, reprit l'armateur qui

paraissait se consoler de plus en plus, nous sommes tous mortels, et il

faut bien que les anciens fassent place aux nouveaux, sans cela il n'y

aurait pas d'avancement; et du moment que vous m'assurez que la

cargaison....

--Est en bon état, monsieur Morrel, je vous en réponds. Voici un voyage

que je vous donne le conseil de ne point escompter pour 25.000 francs de

bénéfice.»

Puis, comme on venait de dépasser la tour ronde:

«Range à carguer les voiles de hune, le foc et la brigantine! cria le

jeune marin; faites penaud!»

L'ordre s'exécuta avec presque autant de promptitude que sur un bâtiment

de guerre.

«Amène et cargue partout!»

Au dernier commandement, toutes les voiles s'abaissèrent, et le navire

s'avança d'une façon presque insensible, ne marchant plus que par

l'impulsion donnée.

«Et maintenant, si vous voulez monter, monsieur Morrel, dit Dantès

voyant l'impatience de l'armateur, voici votre comptable, M. Danglars,

qui sort de sa cabine, et qui vous donnera tous les renseignements que

vous pouvez désirer. Quant à moi, il faut que je veille au mouillage et

que je mette le navire en deuil.»

L'armateur ne se le fit pas dire deux fois. Il saisit un câble que lui

jeta Dantès, et, avec une dextérité qui eût fait honneur à un homme de

mer, il gravit les échelons cloués sur le flanc rebondi du bâtiment,

tandis que celui-ci, retournant à son poste de second, cédait la

conversation à celui qu'il avait annoncé sous le nom de Danglars, et

qui, sortant de sa cabine, s'avançait effectivement au-devant de

l'armateur.

Le nouveau venu était un homme de vingt-cinq à vingt-six ans, d'une

figure assez sombre, obséquieux envers ses supérieurs, insolent envers

ses subordonnés: aussi, outre son titre d'agent comptable, qui est

toujours un motif de répulsion pour les matelots, était-il généralement

aussi mal vu de l'équipage qu'Edmond Dantès au contraire en était aimé.

«Eh bien, monsieur Morrel, dit Danglars, vous savez le malheur, n'est-ce

pas?

--Oui, oui, pauvre capitaine Leclère! c'était un brave et honnête homme!

--Et un excellent marin surtout, vieilli entre le ciel et l'eau, comme

il convient à un homme chargé des intérêts d'une maison aussi importante

que maison Morrel et fils, répondit Danglars.

--Mais, dit l'armateur, suivant des yeux Dantès qui cherchait son

mouillage, mais il me semble qu'il n'y a pas besoin d'être si vieux

marin que vous le dites, Danglars, pour connaître son métier, et voici

notre ami Edmond qui fait le sien, ce me semble, en homme qui n'a besoin

de demander des conseils à personne.

--Oui, dit Danglars en jetant sur Dantès un regard oblique où brilla un

éclair de haine, oui, c'est jeune, et cela ne doute de rien. À peine le

capitaine a-t-il été mort qu'il a pris le commandement sans consulter

personne, et qu'il nous a fait perdre un jour et demi à l'île d'Elbe au

lieu de revenir directement à Marseille.

--Quant à prendre le commandement du navire, dit l'armateur, c'était son

devoir comme second; quant à perdre un jour et demi à l'île d'Elbe, il a

eu tort; à moins que le navire n'ait eu quelque avarie à réparer.

--Le navire se portait comme je me porte, et comme je désire que vous

vous portiez, monsieur Morrel; et cette journée et demie a été perdue

par pur caprice, pour le plaisir d'aller à terre, voilà tout.

--Dantès, dit l'armateur se retournant vers le jeune homme, venez donc

ici.

--Pardon, monsieur, dit Dantès, je suis à vous dans un instant.»

Puis s'adressant à l'équipage: «Mouille!» dit-il.

Aussitôt l'ancre tomba, et la chaîne fila avec bruit. Dantès resta à son

poste, malgré la présence du pilote, jusqu'à ce que cette dernière

manoeuvre fût terminée; puis alors:

«Abaissez la flamme à mi-mât, mettez le pavillon en berne, croisez les

vergues!

--Vous voyez, dit Danglars, il se croit déjà capitaine, sur ma parole.

--Et il l'est de fait, dit l'armateur.

--Oui, sauf votre signature et celle de votre associé, monsieur Morrel.

--Dame! pourquoi ne le laisserions-nous pas à ce poste? dit l'armateur.

Il est jeune, je le sais bien, mais il me paraît tout à la chose, et

fort expérimenté dans son état.»

Un nuage passa sur le front de Danglars.

«Pardon, monsieur Morrel, dit Dantès en s'approchant; maintenant que le

navire est mouillé, me voilà tout à vous: vous m'avez appelé, je crois?»

Danglars fit un pas en arrière.

«Je voulais vous demander pourquoi vous vous étiez arrêté à l'île

d'Elbe?

--Je l'ignore, monsieur; c'était pour accomplir un dernier ordre du

capitaine Leclère, qui, en mourant, m'avait remis un paquet pour le

grand maréchal Bertrand.

--L'avez-vous donc vu, Edmond?

--Qui?

--Le grand maréchal?

--Oui.»

Morrel regarda autour de lui, et tira Dantès à part.

«Et comment va l'Empereur? demanda-t-il vivement.

--Bien, autant que j'aie pu en juger par mes yeux.

--Vous avez donc vu l'Empereur aussi?

--Il est entré chez le maréchal pendant que j'y étais.

--Et vous lui avez parlé?

--C'est-à-dire que c'est lui qui m'a parlé, monsieur, dit Dantès en

souriant.

--Et que vous a-t-il dit?

--Il m'a fait des questions sur le bâtiment, sur l'époque de son départ

pour Marseille, sur la route qu'il avait suivie et sur la cargaison

qu'il portait. Je crois que s'il eût été vide, et que j'en eusse été le

maître, son intention eût été de l'acheter; mais je lui ai dit que je

n'étais que simple second, et que le bâtiment appartenait à la maison

Morrel et fils. «Ah! ah! a-t-il dit, je la connais. Les Morrel sont

armateurs de père en fils, et il y avait un Morrel qui servait dans le

même régiment que moi lorsque j'étais en garnison à Valence.»

--C'est pardieu vrai! s'écria l'armateur tout joyeux; c'était Policar

Morrel, mon oncle, qui est devenu capitaine. Dantès, vous direz à mon

oncle que l'Empereur s'est souvenu de lui, et vous le verrez pleurer, le

vieux grognard. Allons, allons, continua l'armateur en frappant

amicalement sur l'épaule du jeune homme, vous avez bien fait, Dantès, de

suivre les instructions du capitaine Leclère et de vous arrêter à l'île

d'Elbe, quoique, si l'on savait que vous avez remis un paquet au

maréchal et causé avec l'Empereur, cela pourrait vous compromettre.

--En quoi voulez-vous, monsieur, que cela me compromette? dit Dantès: je

ne sais pas même ce que je portais, et l'Empereur ne m'a fait que les

questions qu'il eût faites au premier venu. Mais, pardon, reprit Dantès,

voici la santé et la douane qui nous arrivent; vous permettez, n'est-ce

pas?

--Faites, faites, mon cher Dantès.»

Le jeune homme s'éloigna, et, comme il s'éloignait, Danglars se

rapprocha.

«Eh bien, demanda-t-il, il paraît qu'il vous a donné de bonnes raisons

de son mouillage à Porto-Ferrajo?

--D'excellentes, mon cher monsieur Danglars.

--Ah! tant mieux, répondit celui-ci, car c'est toujours pénible de voir

un camarade qui ne fait pas son devoir.

--Dantès a fait le sien, répondit l'armateur, et il n'y a rien à dire.

C'était le capitaine Leclère qui lui avait ordonné cette relâche.

--À propos du capitaine Leclère, ne vous a-t-il pas remis une lettre de

lui?

--Qui?

--Dantès.

--À moi, non! En avait-il donc une?

--Je croyais qu'outre le paquet, le capitaine Leclère lui avait confié

une lettre.

--De quel paquet voulez-vous parler, Danglars?

--Mais de celui que Dantès a déposé en passant à Porto-Ferrajo?

--Comment savez-vous qu'il avait un paquet à déposer à Porto-Ferrajo?»

Danglars rougit.

«Je passais devant la porte du capitaine qui était entrouverte, et je

lui ai vu remettre ce paquet et cette lettre à Dantès.

--Il ne m'en a point parlé, dit l'armateur; mais s'il a cette lettre, il

me la remettra.»

Danglars réfléchit un instant.

«Alors, monsieur Morrel, je vous prie, dit-il, ne parlez point de cela à

Dantès; je me serai trompé.»

En ce moment, le jeune homme revenait; Danglars s'éloigna.

«Eh bien, mon cher Dantès, êtes-vous libre? demanda l'armateur.

--Oui, monsieur.

--La chose n'a pas été longue.

--Non, j'ai donné aux douaniers la liste de marchandises; et quant à la

consigne, elle avait envoyé avec le pilote côtier un homme à qui j'ai

remis nos papiers.

--Alors, vous n'avez plus rien à faire ici?»

Dantès jeta un regard rapide autour de lui.

«Non, tout est en ordre, dit-il.

--Vous pouvez donc alors venir dîner avec nous?

--Excusez-moi, monsieur Morrel, excusez-moi, je vous prie, mais je dois

ma première visite à mon père. Je n'en suis pas moins reconnaissant de

l'honneur que vous me faites.

--C'est juste, Dantès, c'est juste. Je sais que vous êtes bon fils.

--Et... demanda Dantès avec une certaine hésitation, et il se porte

bien, que vous sachiez, mon père?

--Mais je crois que oui, mon cher Edmond, quoique je ne l'aie pas

aperçu.

--Oui, il se tient enfermé dans sa petite chambre.

--Cela prouve au moins qu'il n'a manqué de rien pendant votre absence.»

Dantès sourit.

«Mon père est fier, monsieur, et, eût-il manqué de tout, je doute qu'il

eût demandé quelque chose à qui que ce soit au monde, excepté à Dieu.

--Eh bien, après cette première visite, nous comptons sur vous.

--Excusez-moi encore, monsieur Morrel, mais après cette première visite,

j'en ai une seconde qui ne me tient pas moins au coeur.

--Ah! c'est vrai, Dantès; j'oubliais qu'il y a aux Catalans quelqu'un

qui doit vous attendre avec non moins d'impatience que votre père: c'est

la belle Mercédès.»

Dantès sourit.

«Ah! ah! dit l'armateur, cela ne m'étonne plus, qu'elle soit venue trois

fois me demander des nouvelles du _Pharaon_. Peste! Edmond, vous n'êtes

point à plaindre, et vous avez là une jolie maîtresse!

--Ce n'est point ma maîtresse, monsieur, dit gravement le jeune marin:

c'est ma fiancée.

--C'est quelquefois tout un, dit l'armateur en riant.

--Pas pour nous, monsieur, répondit Dantès.

--Allons, allons, mon cher Edmond, continua l'armateur, que je ne vous

retienne pas; vous avez assez bien fait mes affaires pour que je vous

donne tout loisir de faire les vôtres. Avez-vous besoin d'argent?

--Non, monsieur; j'ai tous mes appointements du voyage, c'est-à-dire

près de trois mois de solde.

--Vous êtes un garçon rangé, Edmond.

--Ajoutez que j'ai un père pauvre, monsieur Morrel.

--Oui, oui, je sais que vous êtes un bon fils. Allez donc voir votre

père: j'ai un fils aussi, et j'en voudrais fort à celui qui, après un

voyage de trois mois, le retiendrait loin de moi.

--Alors, vous permettez? dit le jeune homme en saluant.

--Oui, si vous n'avez rien de plus à me dire.

--Non.

--Le capitaine Leclère ne vous a pas, en mourant, donné une lettre pour

moi?

--Il lui eût été impossible d'écrire, monsieur; mais cela me rappelle

que j'aurai un congé de quinze jours à vous demander.

--Pour vous marier?

--D'abord; puis pour aller à Paris.

--Bon, bon! vous prendrez le temps que vous voudrez, Dantès; le temps de

décharger le bâtiment nous prendra bien six semaines, et nous ne nous

remettrons guère en mer avant trois mois.... Seulement, dans trois mois,

il faudra que vous soyez là. Le _Pharaon_, continua l'armateur en

frappant sur l'épaule du jeune marin, ne pourrait pas repartir sans son

capitaine.

--Sans son capitaine! s'écria Dantès les yeux brillants de joie; faites

bien attention à ce que vous dites là, monsieur, car vous venez de

répondre aux plus secrètes espérances de mon coeur. Votre intention

serait-elle de me nommer capitaine du _Pharaon_?

--Si j'étais seul, je vous tendrais la main, mon cher Dantès, et je vous

dirais: «C'est fait.» Mais j'ai un associé, et vous savez le proverbe

italien: _Che a compagne a padrone_. Mais la moitié de la besogne est

faite au moins, puisque sur deux voix vous en avez déjà une.

Rapportez-vous-en à moi pour avoir l'autre, et je ferai de mon mieux.

--Oh! monsieur Morrel, s'écria le jeune marin, saisissant, les larmes

aux yeux, les mains de l'armateur; monsieur Morrel, je vous remercie, au

nom de mon père et de Mercédès.

--C'est bien, c'est bien, Edmond, il y a un Dieu au ciel pour les braves

gens, que diable! Allez voir votre père, allez voir Mercédès, et revenez

me trouver après.

--Mais vous ne voulez pas que je vous ramène à terre?

--Non, merci; je reste à régler mes comptes avec Danglars. Avez-vous été

content de lui pendant le voyage?

--C'est selon le sens que vous attachez à cette question, monsieur. Si

c'est comme bon camarade, non, car je crois qu'il ne m'aime pas depuis

le jour où j'ai eu la bêtise, à la suite d'une petite querelle que nous

avions eue ensemble, de lui proposer de nous arrêter dix minutes à l'île

de Monte-Cristo pour vider cette querelle; proposition que j'avais eu

tort de lui faire, et qu'il avait eu, lui, raison de refuser. Si c'est

comme comptable que vous me faites cette question je crois qu'il n'y a

rien à dire et que vous serez content de la façon dont sa besogne est

faite.

--Mais, demanda l'armateur, voyons, Dantès, si vous étiez capitaine du

_Pharaon_, garderiez-vous Danglars avec plaisir?

--Capitaine ou second, monsieur Morrel, répondit dit Dantès, j'aurai

toujours les plus grands égards pour ceux qui posséderont la confiance

de mes armateurs.

--Allons, allons, Dantès, je vois qu'en tout point vous êtes un brave

garçon. Que je ne vous retienne plus: allez, car je vois que vous êtes

sur des charbons.

--J'ai donc mon congé? demanda Dantès.

--Allez, vous dis-je.

--Vous permettez que je prenne votre canot?

--Prenez.

--Au revoir, monsieur Morrel, et mille fois merci.

--Au revoir, mon cher Edmond, bonne chance!»

Le jeune marin sauta dans le canot, alla s'asseoir à la poupe, et donna

l'ordre d'aborder à la Canebière. Deux matelots se penchèrent aussitôt

sur leurs rames, et l'embarcation glissa aussi rapidement qu'il est

possible de le faire, au milieu des mille barques qui obstruent l'espèce

de rue étroite qui conduit, entre deux rangées de navires, de l'entrée

du port au quai d'Orléans.

L'armateur le suivit des yeux en souriant, jusqu'au bord, le vit sauter

sur les dalles du quai, et se perdre aussitôt au milieu de la foule

bariolée qui, de cinq heures du matin à neuf heures du soir, encombre

cette fameuse rue de la Canebière, dont les Phocéens modernes sont si

fiers, qu'ils disent avec le plus grand sérieux du monde et avec cet

accent qui donne tant de caractère à ce qu'ils disent: «Si Paris avait

la Canebière, Paris serait un petit Marseille.»

En se retournant, l'armateur vit derrière lui Danglars, qui, en

apparence, semblait attendre ses ordres, mais qui, en réalité, suivait

comme lui le jeune marin du regard.

Seulement, il y avait une grande différence dans l'expression de ce

double regard qui suivait le même homme.

Le comte de Monte-Cristo, Tome I · 第 4 / 33 题