L'anecdote de l'assiette d'argent, que Voltaire emprunta aux _Mémoires
de Perse_, est rapportée d'une autre manière par le père Papon, dans le
_Voyage en Provence_. Ici, ce n'est plus un pêcheur ni un esclave, mais
un frater; ce n'est plus une assiette, mais une chemise très-fine, sur
laquelle le prisonnier aurait écrit _d'un bout à l'autre_.
L'origine de cette anecdote n'existe-t-elle pas dans ces passages de
deux lettres de Louvois à Saint-Mars? «Votre lettre m'a été rendue avec
le nouveau mouchoir sur lequel il y a de l'écriture de M. Fouquet.» (18
décembre 1665.) «Vous pouvez lui déclarer que s'il emploie encore son
linge de table à faire du papier, il ne doit pas être surpris si vous ne
lui en donnez plus. Il me semble qu'il n'est pas fort difficile de
s'apercevoir s'il en consomme à cet usage, puisqu'il n'y a qu'à le
donner par compte à ses valets et les obliger à le rendre par compte
aussi, et quand il en manquera, ce sera une marque infaillible qu'il
s'en sera servi.» (21 novembre 1667.)
Fouquet, qui écrivait sur son linge, pouvait bien imaginer d'écrire sur
sa vaisselle. Ce fut peut-être dans cette intention qu'il demanda et
obtint de faire faire des assiettes et une salière, avec deux flambeaux
d'argent qui avaient été brisés dans l'explosion de la poudrière. (7
août 1665.)
Le père Papon apprit d'un vieil officier de l'île de Sainte-Marguerite,
qu'une femme du village de Mongins vint se présenter à Saint-Mars pour
être admise en qualité de servante auprès du prisonnier inconnu, mais
qu'elle refusa de se condamner à une captivité lucrative, lorsqu'on lui
eut annoncé que cette captivité serait perpétuelle.
N'est-ce pas là cette mesure prise à l'égard des valets de Fouquet,
lesquels ne devaient sortir de sa prison que _par la mort_? Peut-être la
femme que Saint-Mars voulait prendre à gages n'est-elle autre que la
blanchisseuse qu'on logea dans le donjon pour laver le linge de Fouquet
qui mettait de l'écriture _partout_, même sur ses rubans et la doublure
de son pourpoint, tellement qu'on fut obligé de l'habiller d'une couleur
sombre et de ne lui donner que des rubans noirs (lettre de Louvois du 14
février 1667). On se souvient que, selon M. de Palteau, le prisonnier
était _toujours vêtu de brun_.
Le père Papon ouït dire encore que le valet du prisonnier étant mort
dans la chambre de son maître, un officier de Saint-Mars alla lui-même,
la nuit, prendre le corps pour le porter au cimetière: un valet de
Fouquet, emprisonné comme lui à perpétuité, mourut aussi au mois de
février 1680 (lettre de Louvois du 12 mars de cette année-là). Les faits
qui s'étaient passés à Pignerol durent avoir un écho aux îles
Sainte-Marguerite, lorsque Saint-Mars y transféra son _ancien
prisonnier_.
Quant aux égards que Louvois montrait pour le _Masque de Fer_, en se
découvrant devant lui, on peut penser que ce ministre, malgré son
orgueil, accordait ces marques de déférence au malheur et à la
vieillesse, s'il se rencontra jamais avec Fouquet dans un des voyages
rapides et mystérieux qu'il faisait souvent.
«Il a quelquefois visité une partie de la France, quand le bruit de son
départ commence à être semé, dit le _Mercure galant_ du mois de mai 1680
(un mois après la prétendue mort de Fouquet! On a des motifs de croire
que Louvois était allé à Pignerol); et comme dans son retour il devance
ordinairement les plus prompts courriers, ceux qui se plaisent à
raisonner perdent leurs mesures.»
Le _Mercure galant_ du mois de juin laisse encore mieux pénétrer l'objet
de ce voyage qui conduisit sans doute le ministre à Pignerol: «M. de
Louvois est de retour à Fontainebleau _après avoir parcouru beaucoup de
pays_. Vous savez jusqu'où le zèle qu'il a pour le service du roi
l'emporte et avec quelle rapidité on le voit agir pour les intérêts de
l'état. _Son voyage n'a pas tant été pour le besoin qu'il avait des eaux
de Barège, que pour voir les travaux de quelques places où les grandes
lumières qu'il a sur toute chose rendaient sa présence nécessaire._»
Voilà, ce me semble, en quelle occasion Louvois se découvrit devant le
_Masque de Fer_.
Louvois, dans ses lettres à Saint-Mars, ne s'exprime jamais qu'avec
beaucoup de politesse en parlant de Fouquet: «Vous pouvez lui dire que
j'ai fait, jusqu'à présent, tout ce qui a pu dépendre de moi pour lui
rendre service dans les choses où je l'ai pu sans blesser mon devoir, et
que je continuerai avec plaisir.» (30 janvier 1673.) «Je vous prie de
faire à M. Fouquet un remerciement de ma part sur toutes ses
honnêtetés.» (26 décembre 1677.) Voilà bien un salut par écrit.
Les beaux habits, le linge fin, les livres, tout ce qu'on prodiguait au
prisonnier masqué pour lui rendre la vie moins pénible, n'étaient pas
non plus refusés à Fouquet: l'ameublement de sa seconde chambre à
Pignerol coûta plus de douze cents livres (lettre de Louvois, 20 février
1665); les habits et le linge que Saint-Mars lui fournit en treize mois
coûtèrent, d'une part 1042 livres, et de l'autre, 1646 livres (lettres
de Louvois, 12 décembre 1665 et 22 février 1666); Fouquet avait des
flambeaux d'argent (lettre de Louvois, 7 août 1665); on renouvela
plusieurs fois son ameublement et ses _tapis_ pendant seize ans de
prison; il avait par an deux habits neufs, l'un d'hiver et l'autre
d'été; on lui achetait la plupart des livres qu'il désirait: «Vous avez
bien fait, écrit Louvois à Saint-Mars, de lui donner les choses
nécessaires pour contribuer à son divertissement; mais vous devez
toujours prendre vos précautions pour la sûreté de sa garde.» (21
février 1669.)
Fouquet, dans le désoeuvrement d'une si longue captivité, était bien
capable d'imiter l'homme au masque, qui, selon le rapport de
Lagrange-Chancel, s'_amusait_ à épiler sa barbe avec des pinces d'acier;
non-seulement Fouquet apprenait le latin et la _pharmacie_ à ses
domestiques[87], composait des vers pieux à l'aide du _Dictionnaire des
rimes françaises_, imaginait des onguens et des remèdes pour différens
maux[88], mais encore il se livrait on ne sait à quelles occupations
frivoles qui faisaient dire à Louvois, le 16 juin 1666: «Cette
occupation marque bien l'oisiveté dans laquelle il se trouve
présentement. Il ne faut pas s'étonner qu'un homme qui a eu une longue
habitude du travail s'applique à de petites choses pour s'occuper[89].»
[87] _Histoire de la détention de Fouquet, de Pellisson et de Lauzun_,
par M. Delort, en tête de l'_Histoire de la détention des
philosophes et des gens de lettres_, p. 33.
[88] Fouquet avait appris de sa mère, auteur du célèbre _Recueil de
recettes choisies_ tant de fois réimprimé depuis l'édition originale
de 1675, une foule de recettes singulières. Louvois, ayant mal aux
yeux, lui fit demander de l'_eau de casselunette_ et un _Mémoire de
la manière dont elle se fait_ (lettres du 13 juin et 5 juillet
1678).
[89] Ne doit-on pas rapporter à ce passage la célèbre histoire de
l'araignée que tant de biographes ont introduite à tort dans la
captivité de Pellisson, et dont Renneville, mieux instruit des
traditions de la Bastille, a fait honneur au comte de Lauzun, trop
léger et trop insouciant néanmoins pour se créer des _occupations_
de cette espèce? Ce serait donc Fouquet et non Lauzun, à qui nous
attribuerions cette touchante anecdote: «Sans livres, sans
occupation, n'étant visité que de son barbare surveillant, lorsqu'il
lui portait du pain, le comte (Fouquet) ne sachant à quoi s'amuser,
avait appris à une petite araignée à descendre dans sa main pour y
prendre du pain qu'il lui tendait. Un jour Saint-Mars entra dans le
moment que le comte était dans cette amusante _occupation_ avec son
araignée; il lui fit le détail de ce beau divertissement, et ce
brutal, voyant que le comte y prenait une espèce de plaisir, lui
écrasa l'araignée dans la main en lui disant que les criminels comme
lui étaient indignes du moindre divertissement.» _Inquisition
française_ ou _Histoire de la Bastille_, t. 1, p. 74.
On pourrait encore appliquer à Fouquet une partie de ce que la tradition
nous fait connaître de la taille, de l'air majestueux, de la voix
intéressante et même de l'esprit _vif et orné_ du prisonnier masqué.
Fouquet n'était pas beau de visage, il est vrai; mais l'abbé de Choisy,
dans ses _Mémoires_[90] nous le montre «savant dans le droit, et même
dans les belles-lettres; la conversation légère, les manières aisées et
nobles; répondant toujours des choses agréables.» Bussy-Rabutin ne le
juge pas autrement, et avoue à contre-coeur qu'_il avait l'esprit fin et
délicat_[91]. Ses portraits lui donnent une figure spirituelle, un
regard fier, une superbe chevelure: en un mot, sa bourse n'était pas le
seul aimant qui lui gagnât les coeurs, puisque Mme de Sévigné, qu'il
avait courtisée sans succès comme amant, l'estimait assez pour en faire
un ami.
[90] Collection Petitot, t. 63 de la seconde série, p. 210.
[91] _Mémoires de Roger de Rabutin, comte de Bussy_, éd. de 1696,
in-12, t. 2, p. 428.