L'enlèvement du secrétaire du duc de Mantoue est maintenant aussi bien
prouvé que celui d'Arwedicks; mais, quoique Matthioli, arrêté en 1679
par l'entremise de l'abbé d'Estrades et de Catinat, ait été conduit à
Pignerol dans le plus grand secret et emprisonné sous la garde de M. de
Saint-Mars, on ne peut lui faire l'honneur de le confondre avec le
_Masque de Fer_.
Catinat dit de lui, dans une lettre à Louvois: _Personne ne sait le nom
de ce fripon_[70]; Louvois écrit à Saint-Mars: _J'admire votre patience,
et que vous attendiez un ordre pour traiter un fripon comme il le
mérite, quand il vous manque de respect_; Saint-Mars répond au ministre:
_J'ai chargé Blainvilliers de lui dire, en lui faisant voir un gourdin,
qu'avec cela l'on rendait les extravagans honnêtes_; Louvois écrit une
autre fois: _Il faut faire durer trois ou quatre ans les habits de ces
sortes de gens_, etc. Ce n'est point là certainement ce prisonnier
inconnu qu'on traitait avec tant d'égards, devant qui Louvois se
découvrait, à qui l'on donnait de beau linge, des dentelles, etc.
[70] Cette citation et les suivantes sont tirées des pièces mises au
jour par MM. Roux-Fazillac et Delort.
En lisant avec attention les correspondances publiées par M. Delort, on
reste convaincu qu'il a tort de rapporter à ce Matthioli les lettres
postérieures à 1680, où Saint-Mars n'emploie que cette désignation: _mon
prisonnier_. Ces lettres concernent évidemment l'homme au masque de fer;
car, dans celles qui regardent Matthioli, Saint-Mars ne se fait aucun
scrupule de l'appeler par son vrai nom ou bien par celui de _Lestang_,
qu'on lui avait imposé pour mieux cacher ce qu'il était devenu. Tout
semble même indiquer dans ces correspondances que ce malheureux, enfermé
avec un jacobin aliéné, devint fou lui-même et succomba vers la fin de
l'année 1686. Le mémoire de Claude Souchon, que Dutens avait vu, dit
positivement que Matthioli mourut _neuf ans_ après son enlèvement.
Telle était aussi l'opinion de M. le comte de V-l-i (BIOGR. UNIV.,
article _Masque de Fer_), qui devait l'appuyer sur des preuves
recueillies à Pignerol, et qui, dans un ouvrage mis sous presse en
1820[71], se proposait de démontrer que le prisonnier masqué n'était pas
Matthioli, mais don Juan de Gonzague, frère naturel du duc de Mantoue.
Ce don Juan, qui accompagnait Matthioli, aurait été enlevé avec lui et
retenu en prison, parce qu'en le relâchant on eût craint de divulguer
une violation du droit des gens, que le gazetier de Hollande ne
soupçonne que huit ans après.
[71] Nous ne croyons pas que cet ouvrage ait paru, du moins en France.
Mais on ne voit nulle part, dans les pièces connues jusqu'à ce jour,
qu'une autre personne ait partagé le sort de Matthioli, et sans doute le
duc de Mantoue eût élevé plus haut la voix pour réclamer la liberté de
son frère naturel. «J'arrêtai hier (2 mai 1679), écrit Catinat à
Louvois, à trois milles de Pignerol, sur les terres du roi, Matthioli,
dans une entrevue que l'abbé d'Estrades avait adroitement ménagée, pour
en faciliter les moyens, _entre lui, Matthioli et moi_. Je me suis
seulement servi, pour l'arrêter, du chevalier de Saint-Martin et de
Villebois, officiers de M. de Saint-Mars et de quatre hommes de sa
compagnie. Cela s'est passé sans aucune violence.» Il est donc certain
que Matthioli était venu seul à cette conférence.
En attendant donc que le système de M. de V-l-i soit présenté, il suffit
de faire remarquer que M. de Blainvilliers, que Saint-Mars choisit _à
son goût_ pour surveiller et bâtonner Matthioli, n'aurait pas pris les
habits d'une sentinelle pour voir le _Masque de Fer_ aux îles
Sainte-Marguerite, comme M. de Palteau le raconte dans sa lettre, si ces
deux prisonniers eussent été le même personnage: en tous cas, M. de
Blainvilliers eût reconnu le secrétaire qui voulut lui faire présent
d'une bague de diamant à Pignerol.