GUILBERT DE PIXÉRÉCOURT.

Ce livre vous appartient, mon ami, puisque l'idée première me vient de

vous, ou du moins à cause de vous, sans que vous vous en doutiez: à ce

titre, j'attache beaucoup de prix à cet ouvrage; et comme je le crois

d'une nature durable, fondé qu'il est sur une étude approfondie du point

le plus curieux de l'histoire moderne, je le choisis comme un monument

de marbre, où mon amitié veut inscrire votre nom couronné par cinquante

victoires dramatiques, immortelles dans les fastes de notre théâtre!

Mais ce n'est pas au dramaturge, surnommé le _Corneille des boulevarts_

par Charles Nodier, c'est au bibliophile que j'adresse ici un témoignage

public de mon vieil attachement.

Voici un livre fait avec des livres, et souvent avec ceux de votre

bibliothèque, malgré la devise fondamentale écrite sur la porte de ce

panthéon dédié aux illustrations et aux raretés bibliographiques:

Tel est le triste sort de tout livre prêté:

Souvent il est perdu, toujours il est gâté.

Eh bien! mon ami, je veux, en vous renvoyant les volumes que vous avez

confiés à ma tendre sollicitude, y ajouter celui-ci qui en est tiré

comme Ève de la côte d'Adam. Je serai assez récompensé, si vous recevez

cet intrus dans la famille dont il est issu en ligne plus ou moins

directe, si vous lui faites fête ainsi qu'à un enfant de la maison, si

vous lui donnez place dans votre catalogue tout plein de hauts et

puissans seigneurs littéraires, si vous l'habillez de maroquin ou de

cuir de Russie, si vous le dorez sur toutes les coutures, ainsi qu'un

chambellan de l'Empire.

L'origine de cet ouvrage vous intéressera peut-être plus que l'ouvrage

même, dans lequel vous retrouverez _excerpta poetæ membra_, de même que

dans la marmite où Médée fit bouillir le vieux père de Jason, coupé par

morceaux, afin de le rajeunir. N'est-ce pas la manière de composer des

livres nouveaux avec des livres anciens, concassés et passés à

l'alambic? Le grand système de la vie universelle peut s'appliquer à

toutes les créations de la plume: une tragédie morte et lugubre se

reproduit en comédie vive et rieuse; bien plus, on fabrique, selon

l'ordonnance, des extraits, des décoctions, des mélanges de livres,

assez agréables au goût, et fort propres à servir de remède caustique

contre l'ennui. La tâche du manipulateur se borne à choisir, à résumer,

à comparer, à morceler; on respecte le fonds en changeant la forme; on

renouvelle la forme en conservant le fonds; on ressuscite ou l'on

galvanise des cadavres; cela se nommait autrefois: tirer de l'or du

fumier d'Ennius. Les procédés intellectuels de notre temps ne sont pas

moins ingénieux que les procédés matériels employés par la science et

l'industrie: on est bien parvenu à faire d'excellent bouillon économique

avec des ossemens humains à demi putréfiés, qui ne comptaient pas moins

de cinq siècles! _O tempora, o mores!_

Par un de ces soleils caniculaires que les bibliophiles seuls osent

supporter en face, sans craindre une fièvre cérébrale ou une ophthalmie,

je me promenais sur le quai Voltaire, en flairant le veau et le mouton

rôtis et calcinés par une chaleur de vingt-cinq degrés Réaumur. Je n'y

prenais pas garde, quoique ma chemise fût collée à mon dos qui attirait

tous les rayons solaires sur son arête culminante; car ma tête, plongée

dans les boîtes poudreuses des bouquinistes, descendait au niveau de la

poitrine, et s'abritait à l'ombre de mon corps. Je cherchais, parmi des

tas de brochures insignifiantes, quelqu'un de ces petits pamphlets

anonymes que la révolution éparpillait sur le sol de la liberté, et que

vous recueillez soigneusement, à l'instar des feuilles de chêne qui

s'envolaient de l'antre de la sybille. Mon bonheur, à moi, c'est de

découvrir une de ces pièces historiques, satiriques, théâtrales ou

licencieuses, pour l'apporter en tribut à votre précieuse collection

révolutionnaire, et pour remplir un des portefeuilles noirs, ornés d'une

tête de mort blanche, monument terrible et philosophique, où vous

rassemblez les débris de la gaîté française de 93. Mais cette collection

est si complète, que mes plus rares captures vous sont trop souvent

inutiles, et que là où je crois combler un vide, je trouve une montagne

de documens singuliers que je ne soupçonnais pas même existans: votre

richesse, qui m'étonne, accroît mon émulation, et je m'en vais, plus

persévérant et plus attentif, fureter tout le vieux papier imprimé qu'on

enlève des greniers pour le vendre à la livre et l'étaler aux yeux des

passans sur les parapets de la rivière.

J'étais arrivé devant l'étalage du père P..., que nous connaissons tous,

nous autres coureurs de bonnes fortunes en matière de bouquins: le père

P... n'est pas de la force de Techner ni de Crozet, je l'avoue; il ne

sait parler ni éditions, ni reliures, ni bibliotechnie, ni bibliologie,

ni bibliuguiancie; il toucherait cent fois un elzevier non rogné, sans

le distinguer des almanachs liégeois du siècle dernier; il ne mettrait

aucune différence de prix entre un almanach royal, en maroquin rouge, et

un _alde_ revêtu de la livrée magnifique de Jean Groslier, avec

l'inscription célèbre: _Jo. Grolierii et amicorum_. Aussi les amateurs

lui ont-ils voué une reconnaissance éternelle, à cause des excellens

marchés faits aux dépens de ce brave homme, qui ne s'en plaint jamais,

et qui n'élève pas même ses prétentions le lendemain du jour où il a

vendu pour quelques sous un bouquin rare et précieux; car les livres

n'ont à ses yeux qu'une valeur relative au format et au poids du papier:

tout in-folio est estimé trois francs; tout in-quarto trente sous; tout

in-octavo vingt sous; tout in-douze cinquante centimes. Voilà le tarif

dont il ne se départ pas, et qui lui évite la peine de lire les titres

des ouvrages qu'il débite en plein air.

Cependant ce Diogène de la bouquinerie n'est pas, comme ses confrères,

un ignorant en long et en large; il a, au contraire, un savoir

particulier qu'il doit aux circonstances, et qui étonnerait un

bibliographe de la révolution. Feu M. Barbier eût sans doute ajouté un

volume à son excellent _Dictionnaire des Anonymes_, s'il avait découvert

cette source vivante de faits et d'anecdotes concernant l'histoire et la

littérature de la fin du dernier siècle. N'interrogez pas le père P...

sur les événemens et les livres antérieurs à 1770: il croirait que vous

parlez grec; mais à partir de cette époque jusqu'à la restauration, vous

imagineriez, à l'entendre, que la bibliothèque révolutionnaire de M.

Deschiens s'est infiltrée tout entière et toute cataloguée dans la

cervelle de ce fantastique personnage. On supposerait qu'il a été

pendant quarante ans initié aux secrets de la librairie et du

journalisme; bien plus, il vous nommera l'auteur de tel journal

aristocrate, de tel pamphlet terroriste, de telle affiche républicaine;

il vous racontera une foule de traits originaux qu'on dirait recueillis

dans le cabinet du lieutenant de police Sartines ou Lenoir, pour amuser

les après-soupers de Louis XV.

Où donc le vendeur de bouquins a-t-il fait cette curieuse moisson de

noms propres et de dates? je n'en sais rien, s'il le sait: il a vécu, il

a vu, il s'est souvenu. Sa mémoire allait ramassant tout ce que lui

offrit le panorama de la république, et devenait, pour ainsi dire, une

table exacte et détaillée du _Moniteur_. Était-il conventionnel? point;

libelliste? point; membre de la commune de Paris? point; maratiste,

dantoniste, robespierriste, thermidoriste? à d'autres, bon Dieu! il fut,

selon M. Boulard, qui l'avait rencontré bien à propos pour échapper au

sanglant _hors la loi_, simple soldat réquisitionnaire, et pourtant il

eut des rapports intimes avec les chefs du gouvernement, depuis Necker

jusqu'à Talien; il se servit du crédit qu'il avait alors pour sauver

différentes personnes qui existent encore, riches et puissantes, mais

vers lesquelles se tendrait vainement la main qui les arracha aux

septembriseurs. Cet étrange étalagiste, dont le visage bronzé, la

physionomie rébarbative et la voix rude rappellent certains portraits

terribles de ses contemporains, supporte patiemment l'oubli des hommes,

la pauvreté, le froid et la chaleur: je l'ai pris long-temps pour un

frère de Mirabeau, tant il y a de ressemblance entre eux. En tout cas,

fussent-ils du même sang, le bouquiniste méprise beaucoup l'orateur

qu'il accuse de trahison et de vénalité.

--Avez-vous du nouveau, père P...? lui dis-je en parcourant de l'oeil

les étiquettes des volumes, espèce d'hiéroglyphes qu'on devine à force

d'habitude, en dépit des capricieuses abréviations du relieur et des

outrages du hâle, qui dévore en huit jours la plus riche dorure de

Hering.

--J'ai là de la révolution, répondit-il en me montrant un paquet de

brochures qu'il n'avait pas encore déployées. C'est un cadeau de M...,

de la convention; il a quatre-vingt-six ans, il quitte Paris pour se

retirer en province, et, au lieu de vendre son vieux papier, il me l'a

donné à condition que je l'en débarrasserais tout de suite.

--Je ne veux rien sur la révolution, par malheur.

--Vous avez tort; il y a du bon là-dedans.

--Plus tard, je formerai une bibliothèque spéciale pour ce temps si

fécond en imprimés de toute espèce; j'attendrai seulement que mon

propriétaire veuille ajouter deux ou trois chambres à mon appartement

pour y loger ma révolution.

--Deux ou trois chambres? il en faudrait bien dix au moins, si l'on

réunissait tout ce qui a été écrit depuis 89.

--Mais voyons la défroque de votre conventionnel: je suis fondé de

pouvoir de mon ami Guilbert de Pixérécourt qui rassemble la partie gaie

de la révolution.

--La partie gaie! répliqua-t-il avec une grimace de chat-tigre: ça

prouve en effet que le Français est né malin.

--Cherchez-moi quelque drôlerie?

--Tenez, voici un pamphlet payé par d'Orléans à Brissot de Warville: ce

n'est pas commun.

--_Essais historiques sur la vie de Marie-Antoinette d'Autriche, reine

de France, pour servir à l'histoire de cette princesse_, Londres, 1789.

--Lisez plutôt: imprimé à Paris, chez Lerouge, si je ne me trompe.

--Comment avez-vous appris ces détails?

--Prenez-les, ne les prenez pas: ils sont authentiques, et vous pourriez

questionner là-dessus quelqu'un qui ne me démentira pas.

--Qui donc?

--M. L..., graveur au Palais-Royal: il était attaché au cabinet secret

de M. le lieutenant de police, et il accompagna Brissot à la Bastille,

quand une lettre de cachet suivit la publication clandestine de cette

odieuse satire.

--Eh! vous dites que Philippe d'Orléans ne fut pas étranger à ce

libelle?

--On l'a dit, mais je ne vous nommerai pas mes autorités.

--Au reste, j'ajoute aisément foi à vos paroles; car en cette crise

épouvantable de la société, tous les partis employaient les mêmes armes,

l'injure et la calomnie. Le duc d'Orléans n'était pas plus épargné par

la cour, qui trempait la plume de Monjoye dans le venin du mensonge pour

empoisonner la réputation de ses adversaires.

--C'est vrai. Voulez-vous du _Masque de Fer_?

--_Grande découverte!... l'Homme au Masque de Fer dévoilé!_ Qu'est-ce

que cette facétie?

--Je ne me rappelle plus l'auteur de cette feuille volante, qu'on a crié

dans les rues pendant tout le mois d'août 89; on en a vendu plus de cent

mille exemplaires à deux sous.

--Ces sept pages d'impression auront produit à l'auteur plus de bénéfice

que je n'en tirerai jamais de mon meilleur ouvrage.

--Oui dà, on gagnait gros à faire des papiers publics: c'était Grangé,

imprimeur, rue de la Parcheminerie, qui avait la haute main dans ce

commerce.

--Mais qu'avait-on découvert?

--Que l'Homme au Masque de Fer n'était autre que le surintendant

Fouquet.

--Peste! qu'est-ce qui avait découvert cela? Grangé, imprimeur, rue de

la Parcheminerie?

--Non, peut-être ce sournois de Brissot qui avait mis le nez dans les

archives de la Bastille, et qui, dans les _Loisirs d'un Patriote

français_...

--Son journal s'intitulait simplement _le Patriote français_.

--Son journal, d'accord; mais il imagina d'annoncer la petite pièce en

même temps que la grande, et il publia un autre recueil dont les

trente-six livraisons parues composent un volume sous ce titre: _Loisirs

d'un Patriote français_.

--Eh bien! occupa-t-il ses loisirs à chercher ce que pouvait être le

_Masque de Fer_?

--M. Brissot visita soigneusement la chambre que le prisonnier avait

habitée dans la tour de la Bertaudière.

--M. Brissot était si crédule, qu'il se persuada peut-être avoir vu le

fantôme de cet inconnu?

--Comme je me trouvais en surveillance à la Bastille, pour qu'on

n'enlevât aucun objet pendant la démolition, je rencontrai Brissot à qui

l'on avait remis une carte ramassée dans la cour; je le menai dans la

troisième chambre de la Bertaudière, et lorsqu'il eut passé en revue

tous les coins et recoins de cette prison, il se frotta les mains en

répétant avec joie: C'est lui! c'est Fouquet!

--Qu'est-ce qui l'engageait à établir cette opinion?

--Des vers écrits avec la pointe d'un couteau sur la serrure et les

verrous de la porte.

--Des vers! le _Masque de Fer_ était donc un poète?

--Je ne les ai pas retenus tous par coeur, mais vous jugerez qu'ils

étaient assez jolis:

Oronte est à présent un objet de clémence:

S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance,

Il est assez puni par son sort rigoureux,

Et c'est être innocent que d'être malheureux!

--L'élégie des _Nymphes de Vaux_! m'écriai-je: ce sont des vers de La

Fontaine!

--La Fontaine! reprit le vieillard entiché de ses souvenirs

républicains. Serait-ce Georges-Antoine Lafontaine qui fut dénoncé en

l'an Ier à la commune de Paris, pour avoir fait contribuer des citoyens,

sous prétexte de les mettre à l'abri de la loi des suspects?

--Eh! non, c'est le bon La Fontaine! dis-je, frappé de l'induction qui

ressortait naturellement de l'existence de ces vers dans la prison du

_Masque de Fer_.

--Ce doit être un Lafontaine qui fut nommé commissaire de la trésorerie,

à la place du citoyen Huber?

--Non! non! c'est le fabuliste.

--Le fabuliste! en effet, par un arrêté du directoire, de l'an VII, les

restes de ce Jean La Fontaine furent déposés au Musée des Monumens

français.

Je quittai si précipitamment mon bouquiniste, que j'oubliai de lui payer

les deux brochures que j'achetais pour vous; mais j'emportais à la fois

un document qui devait faire la base du système que j'essayai depuis de

fonder sur le _Masque de Fer_. Il me semblait que le voile qui cachait

la vérité venait de se déchirer devant moi, et toutes les études que

j'avais faites du siècle de Louis XIV convergeaient en un point pour y

jeter la lumière de la critique. Dès lors, mon oeuvre commença; je

l'achevai pierre à pierre, entassant note sur note, preuve sur preuve.

Avant de descendre dans la lice contre mes devanciers, je m'armai de

dates, je m'en formai une armure impénétrable, et je combattis avec la

certitude de mon bon droit.

Ce fut sous vos regards et dans votre bibliothèque, mon digne ami, que

ce tournoi a eu lieu; ce sont vos livres qui m'ont fourni des armes

offensives et défensives. Soyez à présent le juge du camp, et déclarez

si la victoire m'est restée, ou bien si elle est encore indécise. Enfin,

je regarde mon entreprise comme la dernière qui sera tentée pour arriver

à la connaissance de ce grand mystère historique, et nous serons forcés

de recourir au hasard d'une gageure, dans le cas où vous voudriez

soutenir, contre mon avis, que le _Masque de Fer_ était le duc de

Beaufort, ou le duc de Montmouth, ou le comte de Vermandois, ou le frère

de Louis XIV, ou le secrétaire du duc de Mantoue; je choisirai dans

votre incomparable collection l'enjeu du pari: soit votre Rapin de

Thoyras, en grand papier de Hollande, avec reliure de Padeloup; soit

votre _Sagesse_ de Charron, le plus parfait de tous les exemplaires

connus; soit vos _Heures_ de Mlle de La Vallière, écrites par le célèbre

calligraphe Jarry; soit votre _Régnier_, édition d'Elzevier, broché!!!

soit votre _Chevalier aux Dames_, qui souvent m'empêche de dormir; soit

votre lettre autographe de La Fontaine; soit votre _Registre de la

Bastille_, autographe de 1705 à 1752, soit quelque autre trésor de ce

cabinet qui fait l'envie et le désespoir de la Société des Bibliophiles

français. Mais qu'est-ce qui décidera le pari? Louis XIV, Louvois ou

Saint-Mars?

Ah! mon ami, revenez vite en santé, reprenez votre verve de jeune homme,

votre feu sacré de bibliophile, et recommençons à nous disputer sur la

hauteur des marges d'un Elzevier, sur les fers d'une reliure, sur le

mérite d'une édition, sur l'authenticité d'un autographe, sur la valeur

réelle ou idéale d'un volume, sur une gravure avant toute lettre, sur un

carton supprimé par la censure, sur l'importance bibliographique du

_Cochon mitré_ ou de la _Sauce au verjus_, mais non jamais sur notre

égale et inviolable amitié.

L'homme au masque de fer · 第 10 / 40 题