LA BOURSE

La rue énorme et ses maisons quadrangulaires

Bordent la foule et l'endiguent de leur granit

Œillé de fenêtres et de porches, où luit

L'adieu, dans les carreaux, des soirs auréolaires.

Comme un torse de pierre et de métal debout,

Avec, en son mystère immonde,

Le cœur battant et haletant du monde,

Le monument de l'or, dans les ténèbres, bout.

Autour de lui, les banques noires

Dressent des lourds frontons que soutiennent, des bras

Les Hercules d'airain dont les gros muscles las

Semblent lever des coffres-forts vers la victoire.

Le carrefour, d'où il érige sa bataille,

Suce la fièvre et le tumulte

De chaque ardeur vers son aimant occulte;

Le carrefour et ses squares et ses murailles

Et ses grappes de gaz sans nombre,

Qui font bouger des paquets d'ombre

Et de lueurs, sur les trottoirs.

Tant de rêves, tels des feux roux,

Entremêlent leur flamme et leurs remous,

De haut en bas, du palais fou!

Le gain coupable et monstrueux

S'y resserre, comme des nœuds,

Et son désir se dissémine et se propage

Parlant chauffer de seuil à seuil,

Dans la ville, les contigus orgueils.

Les comptoirs lourds grondent comme un orage,

Les luxes gros se jalousent et ragent

Et les faillites en tempêtes,

Soudainement, à coups brutaux,

Battent et chavirent les têtes

Des grands bourgeois monumentaux.

L'après-midi, à tel moment,

La fièvre encore augmente

Et pénètre le monument

Et dans les murs fermente.

On croit la voir se raviver aux lampes

Immobiles, comme des hampes,

Et se couler, de rampe en rampe,

Et s'ameuter et éclater

Et crépiter, sur les paliers

Et les marbres des escaliers.

Une fureur réenflammée

Au mirage d'un pâle espoir.

Monte parfois de l'entonnoir

De bruit et de fumée,

Où l'on se bat, à coups de vols, en bas.

Langues sèches, regards aigus, gestes inverses,

Et cervelles, qu'en tourbillons les millions traversent,

Echangent là, leur peur et leur terreur.

La hâte y simule l'audace

Et les audaces se dépassent;

Des doigts grattent, sur des ardoises,

L'affolement de leurs angoisses;

Cyniquement, tel escompte l'éclair

Qui casse un peuple au bout du monde;

Les chimères sont volantes au clair;

Les chances fuient ou surabondent;

Marchés conclus, marchés rompus

Luttent et s'entrebutent en disputes;

L'air brûle--et les chiffres paradoxaux,

En paquets pleins, en lourds trousseaux,

Sont rejetés et cahotés et ballottés

Et s'effarent en ces bagarres,

Jusqu'à ce que leurs sommes lasses,

Masses contre masses,

fie cassent.

Tels jours, quand les débâcles se décident,

La mort les paraphe de suicides

Et les chutes s'effritent en ruines

Qui s'illuminent

En obsèques exaltatives.

Mais, le soir même, aux heures blêmes,

Les volontés, dans la fièvre, revivent;

L'acharnement sournois

Reprend, comme autrefois.

On se trahit, on se sourit et l'on se mord

Et l'on travaille à d'autres morts.

La haine ronfle, ainsi qu'une machine.

Autour de ceux qu'elle assassine.

On vole, avec autorité, les gens

Dont les avoirs sont indigents.

On mêle avec l'honneur l'escroquerie,

Pour amorcer jusqu'aux patries

Et ameuter vers l'or torride et infamant,

L'universel affolement.

Oh l'or! là-bas, comme des tours dans les nuages,

Comme des tours, sur l'étagère des mirages,

L'or énorme! comme des tours, là-bas,

Avec des millions de bras vers lui,

Et des gestes et des appels la nuit

Et la prière unanime qui gronde,

De l'un à l'autre bout des horizons du monde!

Là-bas! des cubes d'or sur des triangles d'or,

Et tout autour les fortunes célèbres

S'échafaudant sur des algèbres.

De l'or!--boire et manger de l'or!

Et, plus féroce encor que la rage de l'or,

La foi au jeu mystérieux

Et ses hasards hagards et ténébreux

Et ses arbitraires vouloirs certains

Qui restaurent le vieux destin;

Le jeu, axe terrible, où tournera autour de l'aventure,

Par seul plaisir d'anomalie,

Par seul besoin de rut et de folie,

Là-bas, où se croisent les lois d'effroi

Et les suprêmes désarrois,

Eperdûment, la passion future.

Comme un torse de pierre et de métal debout,

Avec, en son mystère immonde,

Le cœur battant et haletant du monde,

Le monument de l'or dans les ténèbres bout.

Les Villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées · 第 41 / 53 题