LES PROMENEUSES

Au long de promenoirs qui s'ouvrent sur la nuit

--Balcons de fleurs, rampes de flammes--

Des femmes en deuil de leur âme

Entrecroisent leurs pas sans bruit.

Au dehors,

Une atmosphère éclatante et chimique

Etend ses effluves sur l'or

Myriadaire d'un décor panoramique.

Des clous de gaz pointent des diamants

Autour de coupoles illuminées;

Des colonnes passionnées

Tordent de la douleur au firmament.

Sur les places, des buissons de flambeaux

Versent du soufre ou du mercure;

Tel coin de monument qui se mire dans l'eau

Semble un torse qui bouge en une armure.

La ville est colossale et luit comme une mer,

Lointainement, de vagues électriques,

Et ses mille chemins de bars et de boutiques

Aboutissent, soudain, aux promenoirs d'éclair,

Où ces femmes--opale et nacre,

Satin nocturne et cheveux roux--

Avec en main des fleurs de macre,

A longs pas clairs, foulent des tapis mous.

Ce sont de très lentes marcheuses solennelles

Qui se croisent, sous les minuits inquiétants,

Et se savent--depuis quels temps?--

Douloureuses et mutuelles.

Un soudain reflet d'incendie

Eclaire, au même instant, deux mains

Qui se serrent, deux mains mates, deux mains

Où le crime sur des bagnes radie,

Sous les crêpes d'un très grand deuil,

Des yeux obstinés et hagards,

Dans un même destin ont rivé leurs regards,

Comme des clous dans un cercueil.

Telle bouche vers telle autre s'en est allée,

Comme deux fleurs se rencontrent sur l'eau,

Tel front semble un bandeau

Sur une pensée aveuglée.

Telle attitude est pareille toujours;

Dans tels yeux nus rien ne tressaille,

Quoique le cœur, où le vice travaille,

Batte âprement ses tocsins sourds.

J'en sais dont les robes funèbres

Voilent de pâles souliers d'or

Et dont un serpent d'argent mord

Les longues tresses de ténèbres.

Des houx rouges de leur tourment

Elles ont fait des diadèmes;

J'en vois: des veuves d'elles-mêmes

Qui se pleurent, comme un amant.

Quand leurs rêves, la nuit, s'esseulent

Et qu'elles tiennent dans la main

Une âme et un bonheur humain,

Elles savent se qu'elles veulent.

Si leur peine devait finir un jour,

Elles en seraient plus tristes peut-être,

Qu'elles ne sont inconsolables d'être

Celles du souterrain amour.

Au long de promenoirs qui dominent la nuit,

De lentes femmes,

En deuil immense de leur âme,

Entrecroisent leurs pas sans bruit.

Les Villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées · 第 38 / 53 题