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LE TOUR DU MONDE
PARIS
IMPRIMERIE FERNAND SCHMIDT
20, rue du Dragon, 20
NOUVELLE SÉRIE--11e ANNÉE
2e SEMESTRE
LE TOUR DU MONDE
JOURNAL
DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS
Le Tour du Monde
a été fondé par Édouard Charton
en 1860
PARIS
LIBRAIRIE DE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
LONDRES, 18, KING WILLIAM STREET, STRAND
1905
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TABLE DES MATIÈRES
L'ÉTÉ AU KACHMIR
Par _Mme F. MICHEL_
I. De Paris à Srînagar. -- Un guide pratique. -- De Bombay à
Lahore. -- Premiers préparatifs. -- En _tonga_ de
Rawal-Pindi à Srînagar. -- Les Kachmiris et les maîtres du
Kachmir. -- Retour à la vie nomade. 1
II. La «Vallée heureuse» en _dounga_. -- Bateliers et
batelières. -- De Baramoula à Srînagar. -- La capitale du
Kachmir. -- Un peu d'économie politique. -- En amont de
Srînagar. 13
III. Sous la tente. -- Les petites vallées du Sud-Est. --
Histoires de voleurs et contes de fées. -- Les ruines de
Martand. -- De Brahmanes en Moullas. 25
IV. Le pèlerinage d'Amarnâth. -- La vallée du Lidar. -- Les
pèlerins de l'Inde. -- Vers les cimes. -- La grotte sacrée.
-- En _dholi_. -- Les Goudjars, pasteurs de buffles. 37
V. Le pèlerinage de l'Haramouk. -- Alpinisme funèbre et
hydrothérapie religieuse. -- Les temples de Vangâth. --
Frissons d'automne. -- Les adieux à Srînagar. 49
SOUVENIRS DE LA COTE D'IVOIRE
Par _le docteur LAMY_
_Médecin-major des troupes coloniales_.
I. Voyage dans la brousse. -- En file indienne. -- Motéso.
-- La route dans un ruisseau. -- Denguéra. -- Kodioso. --
Villes et villages abandonnés. -- Où est donc Bettié? --
Arrivée à Dioubasso. 61
II. Dans le territoire de Mopé. -- Coutumes du pays. -- La
mort d'un prince héritier. -- L'épreuve du poison. -- De
Mopé à Bettié. -- Bénie, roi de Bettié, et sa capitale. --
Retour à Petit-Alépé. 73
III. Rapports et résultats de la mission. -- Valeur
économique de la côte d'Ivoire. -- Richesse de la flore. --
Supériorité de la faune. 85
IV. La fièvre jaune à Grand-Bassam. -- Deuils nombreux. --
Retour en France. 90
L'ÎLE D'ELBE
Par _M. PAUL GRUYER_
I. L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. -- Deux mots
d'histoire. -- Débarquement à Porto-Ferraio. -- Une ville
d'opéra. -- La «teste di Napoleone» et le Palais impérial.
-- La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. -- Offre à
Napoléon III, après Sedan. -- La bibliothèque de l'Empereur.
-- Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. -- Un
enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules
blanches. Dans la paix des limbes. -- Les différentes routes
de l'île. 97
II. Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. -- Soir
tempétueux et morne tristesse. -- L'ascension du Monte
Giove. -- Un village dans les nuées. -- L'Ermitage de la
Madone et la «Sedia di Napoleone». -- Le vieux gardien de
l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. -- La côte
orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. -- La gorge
de Monserrat. -- Rio 1 Marina et le monde du fer. 109
III. Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Installation aux
Mulini. -- L'Empereur à la gorge de Monserrat. -- San
Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond
aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bain et
le miroir de la Vérité. -- L'Empereur transporte ses pénates
sur le Monte Giove. -- Elbe perdue pour la France. --
L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par
le propriétaire actuel. Le lit de Madame Mère. -- Où il faut
chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon
gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse
Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de
la signorina Squarci. -- L'église de l'archiconfrérie du
Très-Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les
broderies de soie des Mulini. -- Le vieil aveugle de
Porto-Ferraio. 121
D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE
Par _M. VICTOR CHAPOT_
_membre de l'École française d'Athènes._
I. -- Alexandrette et la montée de Beïlan. -- Antioche et
l'Oronte; excursions à Daphné et à Soueidieh. -- La route
d'Alep par le Kasr-el-Benat et Dana. -- Premier aperçu
d'Alep. 133
II. -- Ma caravane. -- Village d'Yazides. -- Nisib. --
Première rencontre avec l'Euphrate. -- Biredjik. --
Souvenirs des Hétéens. -- Excursion à Resapha. -- Comment
atteindre Ras-el-Aïn? Comment le quitter? -- Enfin à Orfa! 145
III. -- Séjour à Orfa. -- Samosate. -- Vallée accidentée de
l'Euphrate. -- Roum-Kaleh et Aïntab. -- Court repos à Alep.
-- Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. -- Huit jours trappiste! --
Conclusion pessimiste. 157
LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES
Par _M. RAYMOND BEL_
À qui les Nouvelles-Hébrides: France, Angleterre ou
Australie? Le condominium anglo-français de 1887. --
L'oeuvre de M. Higginson. -- Situation actuelle des îles. --
L'influence anglo-australienne. -- Les ressources des
Nouvelles-Hébrides. -- Leur avenir. 169
LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE
Par _M. ALBERT THOMAS_
I. -- Moscou. -- Une déception. -- Le Kreml, acropole
sacrée. -- Les églises, les palais: deux époques. 182
II. -- Moscou, la ville et les faubourgs. -- La bourgeoisie
moscovite. -- Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le
Kreml et la ville. 193
III. -- La foire de Nijni: marchandises et marchands. --
L'oeuvre du commerce. -- Sur la Volga. -- À bord du
_Sviatoslav_. -- Une visite à Kazan. -- La «sainte mère
Volga». 205
IV. -- De Samara à Tomsk. -- La vie du train. -- Les
passagers et l'équipage: les soirées. -- Dans le steppe:
l'effort des hommes. -- Les émigrants. 217
V. -- Tomsk. -- La mêlée des races. -- Anciens et nouveaux
fonctionnaires. -- L'Université de Tomsk. -- Le rôle de
l'État dans l'oeuvre de colonisation. 229
VI. -- Heures de retour. -- Dans l'Oural. -- La
Grande-Russie. -- Conclusion. 241
LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES
Par _M. GERSPACH_
La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. -- Un peu
d'histoire et de géographie. -- La cathédrale de
Saint-Laurent. -- L'église Sainte-Marie-des-Anges. --
Lugano, la ville des fresques. -- L'oeuvre du Luini. --
Procédés employés pour le transfert des fresques. 253
SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE
Par _M. ÉMILE DESCHAMPS_
I. -- Woo-Sung. -- Au débarcadère. -- La Concession
française. -- La Cité chinoise. -- Retour à notre
concession. -- La police municipale et la prison. -- La
cangue et le bambou. -- Les exécutions. -- Le corps de
volontaires. -- Émeutes. -- Les conseils municipaux. 265
II. -- L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. --
Pharmacie chinoise. -- Le camp de Kou-ka-za. -- La fumerie
d'opium. -- Le charnier des enfants trouvés. -- Le
fournisseur des ombres. -- La concession internationale. --
Jardin chinois. -- Le Bund. -- La pagode de Long-hoa. --
Fou-tchéou-road. -- Statistique. 277
L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS
Par _M. BARGY_
Le problème de la civilisation des nègres. -- L'Institut
Hampton, en Virginie. -- La vie de Booker T. Washington. --
L'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama. --
Conciliateurs et agitateurs. -- Le vote des nègres et la
casuistique de la Constitution. 289
À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE
Par _le Major PERCY MOLESWORTH SYKES_
_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan_.
I. -- Arrivée à Astrabad. -- Ancienne importance de la
ville. -- Le pays des Turkomans: à travers le steppe et les
Collines Noires. -- Le Khorassan. -- Mechhed: sa mosquée;
son commerce. -- Le désert de Lout. -- Sur la route de
Kirman. 301
II. -- La province de Kirman. -- Géographie: la flore, la
faune; l'administration, l'armée. -- Histoire: invasions et
dévastations. -- La ville de Kirman, capitale de la
province. -- Une saison sur le plateau de Sardou. 313
III. -- En Baloutchistan. -- Le Makran: la côte du golfe
Arabique. -- Histoire et géographie du Makran. -- Le Sarhad. 325
IV. -- Délimitation à la frontière perso-baloutche. -- De
Kirman à la ville-frontière de Kouak. -- La Commission de
délimitation. -- Question de préséance. -- L'oeuvre de la
Commission. -- De Kouak à Kélat. 337
V. -- Le Seistan: son histoire. -- Le delta du Helmand. --
Comparaison du Seistan et de l'Égypte. -- Excursions dans le
Helmand. -- Retour par Yezd à Kirman. 349
AUX RUINES D'ANGKOR
Par _M. le Vicomte DE MIRAMON-FARGUES_
De Saïgon à Pnôm-penh et à Compong-Chuang. -- À la rame sur
le Grand-Lac. -- Les charrettes cambodgiennes. -- Siem-Réap.
-- Le temple d'Angkor. -- Angkor-Tom -- Décadence de la
civilisation khmer. -- Rencontre du second roi du Cambodge.
-- Oudong-la-Superbe, capitale du père de Norodom. -- Le
palais de Norodom à Pnôm-penh. -- Pourquoi la France ne
devrait pas abandonner au Siam le territoire d'Angkor. 361
EN ROUMANIE
Par _M. Th. HEBBELYNCK_
I. -- De Budapest à Petrozeny. -- Un mot d'histoire. -- La
vallée du Jiul. -- Les Boyards et les Tziganes. -- Le marché
de Targu Jiul. -- Le monastère de Tismana. 373
II. -- Le monastère d'Horezu. -- Excursion à Bistritza. --
Romnicu et le défilé de la Tour-Rouge. -- De Curtea de Arges
à Campolung. -- Défilé de Dimboviciora. 385
III. -- Bucarest, aspect de la ville. -- Les mines de sel de
Slanic. -- Les sources de pétrole de Doftana. -- Sinaïa,
promenade dans la forêt. -- Busteni et le domaine de la
Couronne. 397
CROQUIS HOLLANDAIS
Par _M. Lud. GEORGES HAMÖN_
_Photographies de l'auteur._
I. -- Une ville hollandaise. -- Middelburg. -- Les nuages.
-- Les _boerin_. -- La maison. -- L'éclusier. -- Le marché.
-- Le village hollandais. -- Zoutelande. -- Les bons
aubergistes. -- Une soirée locale. -- Les sabots des petits
enfants. -- La kermesse. -- La piété du Hollandais. 410
II. -- Rencontre sur la route. -- Le beau cavalier. -- Un
déjeuner décevant. -- Le père Kick. 421
III. -- La terre hollandaise. -- L'eau. -- Les moulins. --
La culture. -- Les polders. -- Les digues. -- Origine de la
Hollande. -- Une nuit à Veere. -- Wemeldingen. -- Les cinq
jeunes filles. -- Flirt muet. -- Le pochard. -- La vie sur
l'eau. 423
IV. -- Le pêcheur hollandais. -- Volendam. -- La lessive. --
Les marmots. -- Les canards. -- La pêche au hareng. -- Le
fils du pêcheur. -- Une île singulière: Marken. -- Au milieu
des eaux. -- Les maisons. -- Les moeurs. -- Les jeunes
filles. -- Perspective. -- La tourbe et les tourbières. --
Produit national. -- Les tourbières hautes et basses. --
Houille locale. 433
ABYDOS
dans les temps anciens et dans les temps modernes
Par _M. E. AMELINEAU_
Légende d'Osiris. -- Histoire d'Abydos à travers les
dynasties, à l'époque chrétienne. -- Ses monuments et leur
spoliation. -- Ses habitants actuels et leurs moeurs. 445
VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES
Par _M. JULES BROCHEREL_
I. -- De Tachkent à Prjevalsk. -- La ville de Tachkent. --
En tarentass. -- Tchimkent. -- Aoulié-Ata. -- Tokmak. -- Les
gorges de Bouam. -- Le lac Issik-Koul. -- Prjevalsk. -- Un
chef kirghize. 457
II. -- La vallée de Tomghent. -- Un aoul kirghize. -- La
traversée du col de Tomghent. -- Chevaux alpinistes. -- Une
vallée déserte. -- Le Kizil-tao. -- Le Saridjass. --
Troupeaux de chevaux. -- La vallée de Kachkateur. -- En vue
du Khan-Tengri. 469
III. -- Sur le col de Tuz. -- Rencontre d'antilopes. -- La
vallée d'Inghiltchik. -- Le «tchiou mouz». -- Un chef
kirghize. -- Les gorges d'Attiaïlo. -- L'aoul d'Oustchiar.
-- Arrêtés par les rochers. 481
IV. -- Vers l'aiguille d'Oustchiar. -- L'aoul de Kaende. --
En vue du Khan-Tengri. -- Le glacier de Kaende. -- Bloqués
par la neige. -- Nous songeons au retour. -- Dans la vallée
de l'Irtach. -- Chez le kaltchè. -- Cuisine de Kirghize. --
Fin des travaux topographiques. -- Un enterrement kirghize. 493
V. -- L'heure du retour. -- La vallée d'Irtach. -- Nous
retrouvons la douane. -- Arrivée à Prjevalsk. -- La
dispersion. 505
VI. -- Les Khirghizes. -- L'origine de la race. -- Kazaks et
Khirghizes. -- Le classement des Bourouts. -- Le costume
khirghize. -- La yourte. -- Moeurs et coutumes khirghizes.
-- Mariages khirghizes. -- Conclusion. 507
L'ARCHIPEL DES FEROÉ
Par _Mlle ANNA SEE_
Première escale: Trangisvaag. -- Thorshavn, capitale de
l'Archipel; le port, la ville. -- Un peu d'histoire. -- La
vie végétative des Feroïens. -- La pêche aux dauphins. -- La
pêche aux baleines. -- Excursions diverses à travers
l'Archipel. 517
PONDICHÉRY
chef-lieu de l'Inde française
Par _M. G. VERSCHUUR_
Accès difficile de Pondichéry par mer. -- Ville blanche et
ville indienne. -- Le palais du Gouvernement. -- Les hôtels
de nos colonies. -- Enclaves anglaises. -- La population;
les enfants. -- Architecture et religion. -- Commerce. --
L'avenir de Pondichéry. -- Le marché. -- Les écoles. -- La
fièvre de la politique. 529
UNE PEUPLADE MALGACHE LES TANALA DE L'IKONGO
Par _M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ_
I. -- Géographie et histoire de l'Ikongo. -- Les Tanala. --
Organisation sociale. Tribu, clan, famille. -- Les lois. 541
II. -- Religion et superstitions. -- Culte des morts. --
Devins et sorciers. -- Le Sikidy. -- La science. --
Astrologie. -- L'écriture. -- L'art. -- Le vêtement et la
parure. -- L'habitation. -- La danse. -- La musique. -- La
poésie. 553
LA RÉGION DU BOU HEDMA
(sud tunisien)
Par _M. Ch. MAUMENÉ_
Le chemin de fer Sfax-Gafsa. -- Maharess. -- Lella Mazouna.
-- La forêt de gommiers. -- La source des Trois Palmiers. --
Le Bou Hedma. -- Un groupe mégalithique. -- Renseignements
indigènes. -- L'oued Hadedj et ses sources chaudes. -- La
plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. -- Bir
Saad. -- Manoubia. -- Khrangat Touninn. -- Sakket. -- Sened.
-- Ogla Zagoufta. -- La plaine et le village de Mech. --
Sidi Abd el-Aziz. 565
DE TOLÈDE À GRENADE
Par _Mme JANE DIEULAFOY_
I. -- L'aspect de la Castille. -- Les troupeaux en
_transhumance_. -- La Mesta. -- Le Tage et ses poètes. -- La
Cuesta del Carmel. -- Le Cristo de la Luz. -- La machine
hydraulique de Jualino Turriano. -- Le Zocodover. -- Vieux
palais et anciennes synagogues. -- Les Juifs de Tolède. --
Un souvenir de l'inondation du Tage. 577
II. -- Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. --
Les pupilles de l'évêque Siliceo. -- Santo Tomé et l'oeuvre
du Greco. -- La mosquée de Tolède et la reine Constance. --
Juan Guaz, premier architecte de la Cathédrale. -- Ses
transformations et adjonctions. -- Souvenirs de las Navas.
-- Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique
est son exécutrice testamentaire. -- Ximénès. -- Le rite
mozarabe. -- Alvaro de Luda. -- Le porte-bannière d'Isabelle
à la bataille de Toro. 589
III. -- Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les
chroniques. -- San Juan de los Reyes. -- L'hôpital de Santa
Cruz. -- Les Soeurs de Saint-Vincent de Paul. -- Les
portraits fameux de l'Université. -- L'ange et la peste. --
Sainte-Léocadie. -- El Cristo de la Vega. -- Le soleil
couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes. 601
IV. -- Les «cigarrales». -- Le pont San Martino et son
architecte. -- Dévouement conjugal. -- L'inscription de
l'Hôtel de Ville. -- Cordoue, l'Athènes de l'Occident. -- Sa
mosquée. -- Ses fils les plus illustres. -- Gonzalve de
Cordoue. -- Les comptes du _Gran Capitan_. -- Juan de Mena.
-- Doña Maria de Parèdes. -- L'industrie des cuirs repoussés
et dorés. 613
TOME IX, NOUVELLE SÉRIE.--31e LIV. Nº 31.--5 Août 1905.
[Illustration: Entre le sanctuaire et la seconde enceinte qui abrite
sous ses voûtes un peuple de divinités de pierre.... (page
364).--D'après une photographie.]
AUX RUINES D'ANGKOR
Par M. LE VICOMTE DE MIRAMON-FARGUES[1]
[Note 1: Les photographies de cette livraison sont de Mme la
Vicomtesse de Miramon-Fargues.]
De Saïgon à Pnôm-penh et à Compong-Chnang. -- À la rame sur le
Grand-Lac. -- Les charrettes cambodgiennes. -- Siem-Réap. -- Le
temple d'Angkor. -- Angkor-Tom. -- Décadence de la civilisation
khmer. -- Rencontre du second roi du Cambodge. -- Oudong-la-Superbe,
capitale du père de Norodom. -- Le palais de Norodom à Pnôm-penh.
-- Pourquoi la France ne devrait pas abandonner au Siam le
territoire d'Angkor.
[Illustration: Emblème décoratif (art khmer).--D'après une
photographie.]
Vers la fin de janvier 1903, Mme de Miramon-Fargues et moi débarquions
à Pnôm-penh, la capitale du Cambodge, en compagnie de deux
commissaires de l'exposition d'Hanoï, MM. Bonaparte-Wyse et Rouget. Un
vapeur des Messageries fluviales, remontant le Mékong en vingt-quatre
heures, nous avait amenés de Saïgon. Mais nous arrivions quinze jours
trop tard: à cette époque de l'année l'immense réservoir du Tonlé-sap,
véritable mer intérieure, se vide et s'écoule vers l'embouchure du
fleuve. Les eaux basses ne permettent pas aux chaloupes de s'y
engager, et notre expédition vers Angkor eût été impossible, si le
Résident général n'avait mis très aimablement à notre disposition un
bateau plat, coupé en son milieu par une cabine, et qui mesure 12
mètres de long sur 2m50 de large. On put ainsi nous remorquer jusqu'à
Compong-Chnang. Mais à partir de ce point il fallut, pendant deux
jours et trois nuits, continuer notre voyage à la rame sur l'étendue
monotone du lac. Notre demeure flottante n'était pas bien grande pour
contenir les vingt-six domestiques ou rameurs entassés autour de nous,
Cambodgiens, Chinois, Siamois, Annamites, qui représentaient quatre
variétés de peau, sans compter la nôtre. Le soir, on n'allumait pas de
lampe par crainte de l'invasion des papillons nocturnes et des
moustiques; mais, pour occuper la veillée, chacun lançait aux étoiles
quelque chanson à la mode de son pays, et, comme les fêtes du Têt
approchaient, dans les villages en liesse, épars sur la rive, le
tam-tam répondait à cette effroyable cacophonie.
Enfin, un matin, la rivière de Siem-Réap apparut, et un soupir de
satisfaction s'échappa de nos poitrines, car ce nom évoquait pour nous
la fraîcheur des bois parmi le prodige de la végétation tropicale.
Mais dès l'arrivée, une déception nous attend. Les charrettes à
boeufs, que nous a envoyées le mandarin, ont à peine quitté les bords
de la rivière, et déjà nous sommes dans un désert. Nous traversons un
fouillis d'arbustes laids, nains, souillés par la vase des eaux
aujourd'hui retirées; puis la maigre brousse se lasse de pousser,
faisant place aux herbes sèches; et bientôt le sol, que le soleil
pulvérise, apparaît demi-nu, hérissé des rares touffes du riz
nouvellement planté, vêtu des seuls nuages de poussière que le vol
d'un oiseau suffit à soulever. Notre convoi se compose de dix
charrettes bien primitives, assemblage de planches et de bambous posés
sur un essieu, sans accotement, et l'instinct de notre propre
conservation peut seul nous empêcher, à chaque cahot, de rouler en bas
du véhicule. Heureusement la civilisation amollie des Occidentaux
apporte avec elle le remède à cette barbarie, sous forme d'un matelas
qu'on étend sur l'essieu préhistorique, et qui en ouate un peu les
rudes réactions.
Blottis en boule sur ces matelas, comme sur un lit de cendres, tâchant
de nous abriter tout entiers sous nos ombrelles, nous entrevoyons
parfois, pointant sur le sommet d'une colline grillée, ou émergeant
d'une vague oasis, les dômes orgueilleux de quelques ruines khmer; et
l'apparition de ces monuments grandioses au milieu de cette nature
chétive nous rassure et nous attriste en même temps. Quel souffle a
donc passé de ce sol brûlé sur ces ruines? Et cette déchéance
mortelle, dont le spectacle nous saisit l'âme, qui de l'homme ou de la
nature en a été la cause originelle?
[Illustration: Porte d'entrée de la cité royale d'Angkor-tom, dans la
forêt (page 365).--D'après une photographie.]
Enfin nous retrouvons les bords de la rivière, et le spectacle change
comme par magie. Parmi les cocotiers, les aréquiers, les bananiers et
la plantureuse masse de la végétation exotique, s'alignent les cases
d'un interminable village. Construites sur pilotis, en bambous et en
chaume, elles ont un aspect propre et pauvre à la fois. De grands
gaillards bruns habitent ces paillettes avec leurs femmes, aux traits
réguliers, que hérissent des cheveux taillés en brosse; tout ce monde
porte avec une élégance digne le sampot et l'écharpe aux couleurs
variées. Dans le lit de la rivière, des roues à palettes légères,
qu'actionne le courant, envoient l'eau aux habitations de la rive par
des rouleaux de bambou creux; tout autour, des bandes d'enfants
barbotent et jouent avec les grands buffles, dont les cornes,
acharnées contre les seuls Européens, se rangent maintenant dociles au
niveau de l'eau. Voici la «sala», l'auberge mise gracieusement à la
disposition des voyageurs; elle est peinte en bleu, planchéiée, avec
une estrade, et ressemble à une scène de café-concert. À côté d'elle
est la demeure du gouverneur, paillote plus vaste que les autres. Ce
grand village c'est Siem-réap, une capitale de province, s'il vous
plaît! Longtemps encore nous longeons des cases et des jardins dont la
bonne nature fait tous les frais, et qui suffisent aux appétits de ce
peuple simple. Puis nous pénétrons dans les halliers sauvages, dominés
par des arbres géants, de vrais arbres de forêt vierge. Et sous la
chute lourde des singes dans les arbres, parmi le concert des oiseaux
criards, tandis qu'autour de nous s'envolent les coqs et les paons
sauvages, nous voyons, passant silencieusement sur le sable ou
philosophiquement accroupis, des bandes de ces hommes et de ces
femmes bronzés, aux membres robustes, au regard paisible.
[Illustration: Ce grand village, c'est Siem-réap, capitale de la
province (page 362).--D'après une photographie.]
Peuple insouciant et que nul besoin ne tenaille! Peuple heureux qui
n'a pas d'histoire!
La forêt, subitement entr'ouverte, découvre à nos yeux une clairière
immense qu'entoure la colonnade des troncs d'arbres géants. Alors,
dans la clarté trop brusque de cette plaine trop plate, nous voyons
des masses noires, d'aspect inconnu, s'allonger indéfiniment ou surgir
en des pointes bizarres. Une longue ligne de façades se profile
confusément au pied de trois hautes tours, comme ces gros bateaux que
leur mâture signale d'abord derrière la courbe de la mer; et l'on
serait presque déçu si l'on ne devinait vite que ces monuments sont
écrasés par leur propre immensité.
Nos chars gravissent une terrasse gardée par deux lions monstrueux.
Une chaussée de pierre s'avance au milieu des étangs, couverts de
lotus, jusqu'à une première enceinte, qui nous barre le passage, avec
de longs couloirs coupés de hautes salles carrées. Un porche triomphal
la domine. Nous le traversons, et nous voici dans l'enceinte sacrée.
Devant nous, mais bien loin encore, par-dessus la tête des cocotiers,
le temple d'Angkor-Wat dresse sa masse formidable, que trois dômes
alignés par la perspective hérissent superbement. La chaussée, aux
grandes dalles, s'allonge vers lui, rigide et majestueuse; et sur ses
côtés, deux petits temples, deux bijoux artistiques, les pieds perdus
dans la vase des étangs, se rangent à son passage. Là-bas, tout au
bout, elle s'engouffre dans la profondeur des portiques superposés, et
par une suite de perrons et d'escaliers, s'élève jusqu'au dôme
central, vers lequel, comme l'hommage universel de ces monuments
prosternés, tend tout l'effort d'inspiration de ce plan gigantesque.
Aussi le pèlerin, parvenu du fond des forêts au bord de la plaine,
n'est-il pas embarrassé de son chemin; au milieu de tant de
sanctuaires accumulés, malgré une triple enceinte, à travers les
couloirs sombres, les cours ensoleillées, les cloîtres qui s'emmêlent,
il est attiré vers la mystérieuse unité de ce lieu par une force qui
le remplit d'un religieux effroi, et qui n'est que la suggestion de la
ligne droite.
Façades qui se continuent devant nous à perte de vue; portiques
harmonieux qui, deux par deux, veillent aux angles de ces façades et
en interrompent vers le centre la triomphante monotonie; colonnades
autour desquelles grimpe, comme un lierre vivace, la profusion des
ornements, et dont les intervalles réguliers laissent pénétrer
largement la lumière du soleil, afin qu'on puisse sur les murailles
des galeries, recouvertes de bas-reliefs, suivre la glorieuse histoire
du peuple bâtisseur; couloirs ajourés et salles sombres; voûtes
ogivales et plafonds plats; recoins mystérieux où trône quelque
Bouddha difforme sous la protection des chauves-souris; bassins
intérieurs qu'entourent des galeries; colonnes carrées, rigidement
alignées pour supporter les plafonds et les toitures, ou coquettement
groupées dans les angles; cours fermées aux airs de cloîtres; cours
ouvertes, pareilles à des jardins, au milieu desquelles, ainsi que les
fleurs d'un parterre, de gracieux petits temples égaient par leur
aimable voisinage l'écrasante et sévère beauté de celui qui les domine
tous; matériaux effondrés qui portent, comme la moisissure des
siècles, le relief des sculptures à demi effacées; pierres de taille
tombées de quelque ruine, dont la masse déconcerte l'imagination, et
qui n'étaient que d'infimes parties de ce tout prodigieux!
Comment parler dignement de tant de merveilles? D'ailleurs, ne
semble-t-il pas qu'on commette un sacrilège en voilant par la
description des détails l'admirable unité de ce chef-d'oeuvre? Cette
unité s'impose à nos regards et pèse sur notre imagination pendant
toute la visite du monument; elle sera l'impression définitive et
souveraine que nous emporterons d'ici, impression grandiose d'une
oeuvre conçue tout d'une pièce, qui fascine par l'ampleur de ses
proportions avant de charmer par la grâce infinie de ses ornements, où
le même puissant génie, qui traça ses grandes lignes, a dû en indiquer
et grouper d'avance les charmants détails.
Deux enceintes carrées enferment des plates-formes superposées, dont
les colonnes et les chapiteaux, les moulures et les bas-reliefs se
serrent, s'entassent, s'escaladent, sans nuire à l'harmonie de la
ligne. La plus grande et la première de ces deux enceintes mesure 2
kilomètres de tour; c'est un long cloître, dont la colonnade, tournée
vers l'extérieur, présente aux jardins et à la forêt une merveilleuse
galerie d'histoire; la seconde, d'aspect plus sévère, abrite sous les
voûtes de ses corridors et de ses salles, aux ombres inquiétantes,
tout un peuple de divinités de pierre: c'est le Panthéon de cette
déchéance. Au centre de la deuxième plate-forme, l'oeil contemple avec
stupeur une montagne de pierres sculptées, dentelées, avec une orgie
de corniches, de pendentifs, de moulures, d'encorbellements. Sur ce
piédestal gigantesque est posé le temple proprement dit. Aux angles,
quatre dômes se dressent, sentinelles magnifiques qui montent la garde
autour du dôme central, le géant, le sacro-saint. Ce sont des
pyramides à plusieurs assises, dont une profusion d'ornements étagés
arrondit les contours. Leur tête est surmontée d'une coiffure bizarre
qui rappelle la forme d'une tiare, d'une de ces vieilles tiares de
notre Moyen âge, où sont incrustées des pierres difformes et des
camées rudement gravés. Les guides spéciaux leur donnent le nom de
_prea-sat_, mais je crains, en employant ce terme barbare, de déflorer
par un étalage d'érudition l'impression profonde d'art et de génie
qu'évoque encore en moi le souvenir de cette merveille.
C'est en s'aidant des mains autant que des pieds, presque en
rampant, que l'on gravit la montagne sacrée par des escaliers
invraisemblablement raides, aux marches étroites, à peine
saillantes. La majesté du sanctuaire se rehausse de cette escalade,
et l'on se sent plus respectueux de ce qu'on a plus de peine à
atteindre. Là-haut, on trouve encore des voûtes, des chapelles et
des cours cloîtrées, qui toutes viennent aboutir au dôme central,
mystérieux bloc dressant au-dessus de cette masse l'orgueil de sa
tête constellée de joyaux. Là, dit-on, sont enfermées les choses
saintes et les documents qui racontent les annales d'une race
fantastique. Ni portes, ni escaliers ne permettent d'en pénétrer le
secret. Mais aux quatre angles et au centre des façades, de larges
portiques laissent pénétrer à flots la lumière du ciel, et semblent
appeler, de tous les points de l'horizon, les hommages de la nature
et des hommes.
Assis sur les marches d'un de ces portiques, les pieds sur une
corniche aux sculptures effritées, nous regardons le soleil se coucher
derrière le feuillage de la forêt. Au-dessous de nous, les cours et
les cloîtres se voilent d'obscurité, tandis que, à la hauteur où nous
sommes, le sanctuaire flamboie des derniers rayons. Successivement,
disparaissent les colonnes, les chapiteaux et ces bas-reliefs, partout
reproduits, où se déploie l'interminable théorie des bayadères
sacrées. Bientôt, nous distinguons à peine les toitures aux lourdes
pierres, longues et arrondies, qui s'alignent et se creusent avec la
régularité des sillons dans nos champs. Seule, apparaît parfois la
robe jaune d'un bonze qui frôle la muraille en faisant sa ronde.
[Illustration: Une chaussée de pierre s'avance au milieu des étangs
(page 363).--D'après une photographie.]
Alors il nous semble que tous ces objets si rapprochés de nos yeux
aujourd'hui, et pourtant si éloignés de notre vieille Europe, ont pour
nous quelque chose de déjà vu. Au moment où l'obscurité subite, propre
aux pays orientaux qui ne connaissent pas les heures charmantes du
crépuscule, nous les dérobe avec brutalité, leurs formes confuses
éveillent en nous un monde de souvenirs inattendus.
L'architecture de ces monuments n'est pas pour nous entièrement
nouvelle. Dans des contrées moins éloignées de nous, Babylone et
Ninive ont connu ces terrasses ceinturées de monuments, ces chaussées
aux larges dalles; et les murailles assyriennes ont été recouvertes de
cette même profusion de bas-reliefs. D'où viennent les majestueuses
figures, au masque hiératique, qui décorent à elles seules le fronton
d'un palais ou le chef d'une tour? L'Égypte a marqué là son empreinte.
Et ces merveilleux petits temples, avec leurs portiques et leurs
colonnes d'un style si pur, où l'harmonie de la ligne s'accommode si
bien de la sobriété des ornements, n'est-ce pas dans la Grèce
classique qu'il en faut chercher les modèles, ou peut-être, qui sait,
les imitations?
[Illustration: Par des escaliers invraisemblablement raides on gravit
la montagne sacrée (page 364).--D'après une photographie.]
Que de choses ici nous semblent familières! Nous reconnaissons, pour
les avoir déjà vus sur les portes des vieux bahuts bretons, les
colonnettes fuselées et sculptées au tour, qui forment ici le grillage
des fenêtres.
Tout en un mot dénote une race venue d'ailleurs et qui a dû puiser ses
inspirations au berceau même du monde, sur ces frontières de l'Europe
et de l'Asie où naquirent les premières civilisations.
Non loin du temple, dans la forêt, est enfouie la cite royale
d'Angkor-tom, dont l'immense enceinte carrée mesure 4 kilomètres sur
chaque face. Le lendemain, pour nous y rendre, nous faisons de nouveau
atteler nos charrettes. Hélas! si la divinité a pu maintenir debout le
temple qui lui est consacré, il n'en a pas été de même des palais des
hommes, et c'est au milieu de halliers inextricables qu'on en cherche
les ruines. Tout d'un coup la roue du char cesse de courir sur le sol
sablonneux, un choc tire de son rêve le touriste occupé à regarder les
singes gambader à la cime des grands arbres. C'est un perron que,
bravement, les petits boeufs sont en train de gravir. Nous passons
sous une ogive triomphale que surmonte une sorte de coiffe en pierre
massive, ressemblant vaguement à un bonnet de pair; de là-haut, une
figure impassible semble nous surveiller. À travers le feuillage, on
devine un long ruban de murailles noires qui se perdent dans les
halliers; mais si par endroits le fourré devient moins épais, on est
stupéfait de s'apercevoir que ce mur d'enceinte est sculpté comme un
bas-relief de temple.
Sur le bord d'une clairière, voici un monticule tout embroussaillé
d'une végétation géante, et au milieu des arbres, aux têtes
ambitieuses, pointent des masses sombres, énigmatiques, qui semblent
leur disputer une place au soleil. Ce monticule n'est autre qu'un
monument de l'art khmer, temple, palais ou tombeau; et sur ses
robustes voûtes, comme sur un terrain solide, la forêt s'est étendue.
Les cours, les portiques, les élégantes colonnades, les terrasses, les
escaliers dressés comme des échelles, le labyrinthe des salles, les
étages effondrés, tout est envahi par cette végétation inconsciente
qui détruit elle-même son piédestal. Au-dessus du triple étage des
voûtes, on se promène sur un sol jonché de débris énormes, de
colonnes, de pierres de taille. Partout des dômes se dressent
au-dessus des ruines, comme des gardiens immuables. Ce sont
d'ordinaire quatre têtes géantes réunies sous un même bonnet; et rien
n'a pu faire perdre à ces faces hiératiques leur expression de
hautaine sérénité, ni l'injure des arbres qui poussent dans les
interstices des pierres et transforment leur majestueuse coiffure en
une perruque hérissée, ni l'irrévérencieuse gambade des singes qui
frôlent en passant leur visage.
Dans le mystère de la forêt, au milieu de ces ruines où les tigres
parfois ont caché leurs petits, sous le regard de ces figures de
pierre figées dans leur rêve éternel, l'imagination s'exalte, tente
d'évoquer le passé; et parmi ces choses mortes, la vie rejaillit,
comme une étincelle dernière, des milliers de sculptures dont les
pierres éparses sont couvertes et animées. Voici les monarques passant
dans leur gloire sur leurs chars de combat, que traînent des chevaux
caparaçonnés d'or; un cortège de prêtres et de courtisans les
accompagne. Puis l'armée des guerriers, l'armée des esclaves, et
fermant la marche, la prodigieuse cohorte des éléphants. Ce sont les
bas-reliefs d'Angkor-Wat qui s'animent et défilent processionnellement
sur l'immense chaussée entre le palais et le temple. Mais tout cela
est mort à jamais; les pillards ont aidé le temps dans son travail de
destruction, et les légendes même ont disparu de la mémoire du peuple,
ignorant de sa glorieuse histoire.
[Illustration: Colonnades et galeries couvertes de bas-reliefs (page
367).--D'après une photographie.]
Les cases où habitent les bonzes, autour du temple, forment avec
celui-ci le plus saisissant contraste. Le village n'est qu'un
assemblage de paillottes. Nous logeons sous un grand hangar, ouvert de
tous côtés, élevé sur pilotis, et auquel un treillage de bambous tient
lieu de plancher: on y accède par une échelle. La nuit, pendant que
nous nous retournons sur nos matelas en proie à des rêves
gigantesques, tout autour de nous s'élèvent les voix nasillardes des
bonzes qui psalmodient des litanies, ou entonnent une sorte de
plain-chant liturgique. Cela dure jusqu'à onze heures du soir, et
recommence dès l'aube pour répondre à l'appel claironnant des coqs. Et
pendant les quelques heures de repos que nous laissent ces chants
pieux, à travers la claire-voie de bambous, montent mille bruits
bizarres, qui inquiètent le voyageur couché en plein air dans ce pays
de scorpions et de serpents: ce sont nos petits boeufs attachés
au-dessous de nous, qui ruminent, s'agitent et se frôlent doucement.
Pourtant ce peuple qui vit dans des cases de bois et de paille, et qui
semble plutôt un primitif qu'un dégénéré, est bien le descendant des
grands bâtisseurs d'Angkor. Membres robustes, traits accentués et
presque semblables aux nôtres, yeux largement ouverts, tout indique
qu'il vient de loin. À coup sûr ces gens-là sont de même race que les
Indiens qui, à la même époque, presque fabuleuse, construisaient les
mêmes monuments gigantesques. Ils ne peuvent se renier mutuellement,
car ils sont encore aujourd'hui frères par les traits de leur visage,
comme ils l'étaient jadis par le génie. Mais comment expliquer cette
déchéance absolue, sans espérance et sans regrets? Le phénomène,
hélas! n'a rien de rare.
[Illustration: La plus grande des deux enceintes mesure 2 kilomètres
de tour; c'est un long cloître (page 364).--D'après une photographie.]
Les Fellahs n'ont-ils pas construit les Pyramides? N'est-ce pas aux
Cinghalais qu'on doit les colosses d'Anuradhapura, dans l'île de
Ceylan? Ces peuples asservis travaillaient pour le compte du maître,
et par la puissance de leurs millions de bras, lui permettaient
d'accomplir des prodiges auxquels leur intelligence n'avait nulle
part. Machines humaines, ils se mouvaient sous la direction d'une
élite peu nombreuse, et ils retournèrent à la simplicité de la nature,
le jour où disparut cette aristocratie combinée de la puissance et du
génie.
[Illustration: Trois dômes hérissent superbement la masse formidable
du temple d'Angkor-wat (page 363).--D'après une photographie.]
Au matin du quatrième jour, nous étions sur pied de bonne heure pour
visiter une dernière fois le temple avant de regagner notre jonque. Le
soleil se levait derrière le sanctuaire. Les dômes resplendissaient
au-dessus de nos têtes, et le colosse se révélait peu à peu à nos yeux
dans une auréole rose. Autour de nous, tout était encore plongé dans
l'ombre: les paillottes, les charrettes à boeufs, nos conducteurs
cambodgiens, la troupe des bonzes accourus pour la distribution des
crayons de couleur; et nous crûmes voir l'image du passé de ce peuple.
Une lumière supérieure a brillé sur ces contrées et tiré momentanément
les habitants de l'ombre, pour les associer à sa splendeur, comme les
esclaves à la fortune du maître. Cette lumière n'était que le reflet
d'une civilisation étrangère; et sans doute, tant que les souverains
d'Angkor furent en rapports avec le berceau de leur race, ils
réchauffèrent leur génie à ce foyer des arts qui illumina longtemps le
vieux monde. C'est de là qu'ils tirèrent leurs architectes, leurs
peintres, leurs sculpteurs. Mais un jour la communication fut
interrompue par le fait des guerres malheureuses, et peut-être aussi
par suite du retrait de la mer; car il est hors de doute qu'à cette
époque lointaine le Tonlé-sap était un golfe parfaitement accessible.
Le sang n'affluant plus du coeur, les membres se desséchèrent; et les
rois, traqués par les invasions venues du Nord, suivirent le flot
descendant. Ils le suivirent si bien, qu'ils abandonnèrent à tout
jamais leur berceau magnifique, et qu'aujourd'hui cette province est
au pouvoir d'un peuple rival. C'est le Siam en effet qui possède ces
ruines, et il ne se préoccupe guère de les entretenir. Et quand nous
avons passé à Siem-réap, un gouverneur siamois est venu nous demander
nos passeports et prendre nos noms pour les envoyer à Bangkok.
[Illustration: Bas-relief du temple d'Angkor.--D'après une
photographie.]
Après un dernier regard jeté sur le colosse d'Angkor-Wat, un regard
qui ne peut l'embrasser tout entier, nous redescendons, nous aussi, le
cours de la rivière pour rejoindre notre bateau. Depuis quatre jours
nos rameurs nous attendent, fidèles à leur poste. Les coolies chargent
pêle-mêle sur leur dos matelas et provisions, touristes et bagages; en
moins d'une demi-heure, le transbordement est fait, et vogue la
galère!
Deux jours plus tard, vers le soir, nous sommes en vue de
Compong-Chnang. Des jonques, pareilles à la nôtre, mais plus
chamarrées, se balancent le long du débarcadère. Ce sont les équipages
du second roi du Cambodge qui est venu rendre visite au résident. La
suite du monarque _in partibus_ se compose des princesses et du corps
de ballet. Les princesses portent le justaucorps de mode siamoise; les
bayadères n'ont autour de la poitrine que l'écharpe cambodgienne. On
nous présente à Sa Majesté, frère de Norodom, qui, depuis cette
époque, lui a succédé, suivant les usages du pays. C'est un homme de
soixante-cinq ans, trapu, vigoureux, à peine grisonnant, bien à l'aise
dans son sampot puce et sa veste blanche. Ses jambes sont demi-nues,
comme celles des enfants; il porte des chaussettes et des escarpins.
Sa Majesté nous fait le plus gracieux accueil: un sourire ininterrompu
arrondit sa bouche et découvre le plus beau dentier qu'un praticien
puisse rêver pour son étalage.
«Vous venez d'Angkor, nous dit-il. C'est le berceau de notre race, et
mon frère et moi ne cesserons jamais d'en revendiquer la possession.»
Puis l'excellent homme frétille et sourit, échange avec nous force
poignées de main, et rentre dans son gynécée flottant.
L'avouerai-je? Nous sommes restés un peu désappointés, devant le
sympathique mais peu majestueux descendant des grands monarques
d'Angkor. Le résident, notre très aimable hôte, auquel nous
communiquons nos impressions, nous conseille de nous arrêter en
passant à Compong-luong. «De là, vous irez visiter Oudong,
l'avant-dernière capitale, et vous vous ferez une idée plus exacte de
ce que peut être un roi cambodgien.»
[Illustration: La forêt a envahi le second étage d'un palais
khmer.--D'après une photographie.]
Le lendemain, dès l'aube, notre jonque accostait la berge de
Compong-luong. Le gouverneur indigène réquisitionne pour nous des
charrettes à boeufs, et nous nous avançons sur une chaussée, large
comme une route nationale, qui conduit à Oudong-la-Superbe, le
Versailles du Cambodge. Vraiment, cette avenue a grand air, malgré son
état de délabrement, avec sa bordure de cocotiers dominant la plaine
fertile; et sa belle mine nous donne par avance une haute opinion des
palais qu'elle dessert. Aussi quel n'est pas notre étonnement lorsque
subitement cette large voie s'étrangle et se perd dans un champ de
riz. En face de nous, une sorte de vague oasis nous attire. Nous
franchissons une palissade de gros pieux, surmontée d'un porche de
style composite, et nous voilà dans l'enclos de l'ancien palais royal.
À l'extrémité d'un petit étang, on rencontre d'abord une «sala»,
hangar à deux étages, dont les pieds plongent dans l'eau. Trois
petites estrades sont rangées devant, à la hauteur du toit, emmanchées
au bout de trois grosses perches qui mesurent bien 10 mètres de haut;
malgré un vague air de gibet, ces colonnes servaient tout bonnement au
monarque pour s'exhiber à son peuple. À côté, un temple banal, blanc
et or, dont les matériaux s'effritent, renferme un grand Bouddha,
caché sous un rideau de percale fleurie à six sous le mètre. Un groupe
de bonzes dessert ce sanctuaire et loge dans les bâtiments du palais
proprement dit. Déception: le palais n'est qu'une paillote, une
paillote de belles dimensions d'ailleurs, longue et profonde, quelque
chose comme un modèle défraîchi du genre. À l'intérieur, les
appartements du roi, père de Norodom, possédaient des cloisons de
planches et de torchis, où paraissent encore des restes de fresques.
Mais pas une pierre n'est entrée dans la construction de cette
résidence souveraine, pas une sculpture n'y éveille une impression
d'art. Mystérieux bâtisseurs d'Angkor, que sont devenus vos
descendants?
Autour de l'enclos royal, sur l'emplacement de la cité populeuse,
s'étalent des champs et des marais. Pourtant, dans la première moitié
du XIXe siècle, il y avait là une capitale. Les habitants ont émigré,
sans même laisser derrière eux des ruines, car le bambou et la paille
pourrissent vite, et la demeure des rois ne donne pas une idée
grandiose de ce que pouvaient être les cabanes de leurs humbles
sujets.
Dans un coin de la plaine, la reine-mère a construit un mausolée à la
mémoire de son époux, ce monarque si mal logé. C'est un temple carré
et entouré d'un péristyle de colonnes légères, comme tous les
sanctuaires du pays. Le toit, élégamment relevé, avec deux cornes qui
prolongeait le faîtage, est couvert d'une mosaïque de tuiles de
couleur. Une triple terrasse, protégée par une balustrade, moitié
pierres et moitié faïence, sert de piédestal au monument; et sur ses
degrés, un régiment de petits dieux s'ébat et grimace: pantins
monstrueux, véritables épouvantails à moineaux, ils représentent,
paraît-il, le Panthéon brahmanique au grand complet. Au bord de tous
les perrons, aux angles de toutes les murailles, les uns émaillés et
bariolés, d'autres revêtus d'un stuc laiteux, ils veillent autour du
temple pour en défendre les trésors. Peine inutile, car le voleur
sacrilège serait le premier volé. Il faut entrer dans ce sanctuaire
pour contempler une fois dans sa vie le plus parfait exemple de
mauvais goût, le plus prodigieux ramassis de camelote. Des fresques se
déroulent le long des murs et semblent provoquer par leurs teintes
tapageuses les grincements des chauves-souris; des glaces, entourées
de mirifiques cadres dorés, pendent aux piliers et reflètent l'âpre
coloris des murailles. Sur l'estrade où Bouddha est assis, voici tout
un déballage de marchand forain, la boutique à deux sous, où à tous
coups l'on gagne: il y a là des petits pots en porcelaine avec des
fleurs en papier, des boules de verroterie bleues et jaunes, des
animaux en plâtre doré, des bonshommes en carton peint; enfin, pièces
de choix et gloire de cet étalage, quatre superbes bocaux de
pharmacien, deux rouges et deux verts.
Sans doute, pour rendre à son époux cet hommage posthume, la
reine-mère a dépensé tout son douaire: les architectes et les artistes
ont dû lui coûter très cher. Pourtant ces splendeurs encore neuves se
désagrègent et menacent ruine. Mainte statue n'a plus de tête, les
corniches gisent à terre, les incrustations des portes se soulèvent
comme la terre humide sous l'effort de la gelée. Pour être plus à
portée de surveiller la construction de l'édifice, la vieille reine
habitait tout à côté une case de bambou; et, si j'étais un des bonzes
qui occupent aujourd'hui les appartements de la souveraine, je me
sentirais plus en sûreté sous l'humble toiture de chaume, qu'à l'abri
des murailles peu solides du temple.
[Illustration: Le gouverneur réquisitionne pour nous des charrettes à
boeufs (page 369).--D'après une photographie.]
Cependant, dans son enceinte problématique, Oudong-la-Superbe renferme
quelques glorieux vestiges. Il existe, non loin du tombeau dit de la
reine-mère, un bloc de collines surgies comme un récif au milieu de
l'océan des rizières. La forêt refoulée par les cultures jusqu'au pied
des collines, escalade leurs sommets, et du sein de cette végétation
insolite s'élancent des formes aiguës. Ce sont des obélisques d'une
forme particulière, plus courtauds et râblés que ceux d'Égypte; leur
piédestal est massif et carré, leur pointe arrondie et tournée en
fuseau. On les nomme des _pnôms_; l'usage veut qu'ils se hissent sur
les lieux élevés: et c'est pour cela, sans doute, qu'au milieu de
toutes ces constructions déprimées, ils ont si bonne mine. Un
interminable escalier nous mène à la plus haute crête de la montagne.
Là, sur une large terrasse, deux pnôms se dressent côte à côte, deux
jumeaux, dont l'un est incrusté de rosaces et de guirlandes en faïence
multicolore. Autour de chaque piédestal d'énormes têtes d'éléphants
supportent le poids du monument. De ce point la vue est magnifique sur
la plaine coupée de rizières et d'étangs, et le regard erre de
Pnôm-penh à la frontière du Siam. Sur la crête ondoyante des autres
collines, une dizaine de pnomhs émergent des bois avec leurs chefs
pointus; et cela donne au premier plan la majestueuse mélancolie d'une
nécropole. Je ne sais, au juste, si ces monuments ont été construits
pour recevoir les reliques d'un saint ou les cendres d'un roi. Mais
cette seconde hypothèse me plaît davantage, et j'aime à penser que,
pour entrer dans l'immortalité, les souverains du Cambodge savaient
retrouver un peu de la grandeur des ancêtres.