LE CLICHÉ

Il n’y a pas de différence essentielle entre la phrase et le vers; le

vers n’est qu’un mot, comme le mur n’est qu’un bloc. Ni du mur, ni du

vers, ni de la phrase on ne peut retirer une pierre ni un mot, que le

bloc ne se fende et croule. Sans pousser la règle à l’absolu et sans

requérir le secours précaire des comparaisons, on dira plus nettement

que la phrase est une suite de mots liés entre eux par un rapport

logique. Le mot constate l’existence d’un être, d’un acte, d’une idée;

la phrase constate les relations multiples, directes ou inverses, des

idées, des êtres, des actes. Ces relations peuvent être fugitives,

uniques, rares; elles peuvent être permanentes ou, malgré leur

diversité, considérées selon leur état le plus fréquent, le plus

visible, le plus connu: une phrase faite une fois pour toutes exprime

parfaitement ces rapports vulgaires au retour rythmique ou périodique.

Par allusion à une opération de fonderie élémentaire usitée dans les

imprimeries, on a donné à ces phrases, à ces blocs infrangibles et

utilisables à l’infini, le nom de clichés. Certains pensent avec des

phrases toutes faites et en usent exactement comme un écrivain original

use des mots tout faits du dictionnaire.

Il faut ici différencier le cliché d’avec le lieu commun. Au sens, du

moins, où j’emploierai le mot, cliché représente la matérialité même de

la phrase; lieu commun, plutôt la banalité de l’idée. Le type du cliché,

c’est le proverbe, immuable et raide; le lieu commun prend autant de

formes qu’il y a de combinaisons possibles dans une langue pour énoncer

une sottise ou une incontestable vérité.

Des hommes peuvent parler une journée entière, et toute leur vie, sans

proférer une phrase qui n’ait pas été dite. On a écrit des tomes

compacts où pas une ligne ne se lit pour la première fois. Cette faculté

singulière de penser par clichés est quelquefois développée à un degré

prodigieux et sans doute pathologique. Peut-être que des réflexions sur

ces phénomènes seront utiles à ceux qui observent curieusement le

mécanisme de la pensée humaine.

Il y a, de jadis, un opuscule grotesque, maintes fois réimprimé et

encore colporté; c’est un _Sermon en proverbes_, ordonné pour satiriser

soit les gens qui évoquent trop, par la sagesse des nations, leur propre

niaiserie, soit les prédicateurs qui répétaient toujours les mêmes

exhortations vaines comme le vent qui égrène l’herbe des cimetières; le

pauvre auteur enfile donc avec un certain soin les proverbes les plus

connus, jusqu’à faire quatre pages dont le sens est fort bien suivi et

que l’on comprend, pourvu qu’on ne soit pas devenu hébété dès la

première: «Prenez garde, n’éveillez pas le chat qui dort; l’occasion

fait le larron, mais les battus paieront l’amende; fin contre fin ne

vaut rien pour doublure; ce qui est doux à la bouche est amer au cœur,

et à la chandeleur sont les grandes douleurs. Vous êtes aises comme des

rats en paille; vous avez le dos au feu et le ventre à table; on vous

prêche et vous n’écoutez pas; je le crois bien, ventre affamé n’a point

d’oreilles; mais aussi rira bien qui rira le dernier. Tout passe, tout

casse, tout lasse: ce qui vient de la flûte retourne au tambour, et on

se trouve le cul entre deux selles; on veut recourir aux branches, mais

alors il n’est plus temps, l’arbre est abattu; c’est de la moutarde

après dîné; il est trop tard de fermer l’écurie quand les chevaux sont

dehors.» Tel livre d’hier n’est pas rédigé selon un système différent,

si l’on admet que l’écriture par clichés puisse être un acte raisonnable

et volontaire. Dans le discours du colporteur boiteux, on trouve encore

quelques traces du vieux burlesque; dans certains tomes modernes offerts

aux loisirs démocratiques, on ne découvrira rien qui émerge au-dessus de

la platitude. C’est le vide rigoureux des légendes interplanétaires, le

_nihil in tenebris_ de l’imagination scolastique.

Que l’on se figure donc un atelier typographique où les casses,

organismes géants, contiennent non pas des lettres, non pas des mots

entiers, comme on l’a expérimenté, mais des phrases; cela sera l’image

de certains cerveaux: «A..., destiné à la noble carrière des armes,

recevait une éducation virile, et se préparait à porter dignement le nom

de son père.--B..., toujours traité en enfant gâté, dont la volonté et

les caprices sont des ordres, ne quittait guère le foyer paternel, où il

prenait des habitudes d’oisiveté et de paresse.--N’ayant eu pour le

soutenir ni l’affection, ni les conseils de sa mère; mal surveillé, mal

dirigé par un père trop faible qui, toujours en admiration devant son

fils, lui passait tous ses caprices, excusait toutes ses fantaisies, à

dix-huit ans B... était sceptique et frondeur, ne croyant ni à Dieu ni à

diable.--Il était homme à ne reculer devant rien, à n’être arrêté par

aucun scrupule.--Aveuglé par son amour paternel, C... ne suivit pas les

progrès incessants du mal, cette gangrène morale qui s’empare du cerveau

d’abord pour descendre ensuite au cœur.--Il faut que jeunesse se passe.»

Voilà le genre. J’en ai pris l’exemple dans un vieux journal et j’estime

que, de telles phrases ayant, sous leurs diverses variantes syntaxiques,

été imprimées, depuis quarante ans, des centaines de fois, il est à peu

près impossible de découvrir le feuilleton où je les ai copiées. Mais

cela n’importe pas, puisque précisément elles ont été choisies pour

donner l’impression d’un cerveau anonyme et du parfait servilisme

intellectuel.

Ce cerveau anonyme est pourtant doué de deux ou trois qualités ou

affections particulières: d’une mémoire spéciale, très étendue; d’une

faculté abstractive qui semble en corrélation avec une cécité cérébrale

presque absolue.

La mémoire est un phénomène très complexe et tout mécanique. Il

s’emmagasine dans notre cerveau une multitude de petits «négatifs» qui,

à l’occasion, se reproduisent instantanément en exemplaires plus ou

moins nets. Un cerveau conserve plus volontiers tels de ces négatifs; il

y a par exemple la mémoire visuelle et la mémoire verbale; elles peuvent

coïncider, elles peuvent s’exclure. Littérairement, ces deux mémoires

réunies sont la condition d’un talent original; isolée, la première est

représentative de ces hommes qui ont vu, senti, pensé et qui ne peuvent

cependant se traduire clairement; la seconde répond à ce qu’on appelle

vulgairement la «mémoire» en style pédagogique; elle ne peut produire

qu’un talent purement oratoire ou abstrait, nécessairement limité,

superficiel et sans vie. Cette seconde mémoire semble pouvoir se

subdiviser, quand il s’agit du style ou de l’écriture[206] en mémoire

des mots et mémoires des groupes de mots, locutions, proverbes, clichés.

Il y a des aphasiques qui n’ont perdu que la mémoire du mot et qui

peuvent désigner la chose par une périphrase; on retrouverait les traces

d’une telle maladie dans certains écrits vulgaires, et avec cette

aggravation qu’alors la périphrase n’a souvent aucun sens, ne correspond

qu’à une intention et ne pourrait être remplacée par un mot. Ainsi dans

une des phrases citées, le passage: «... cette gangrène morale qui

s’empare du cerveau d’abord pour descendre ensuite au cœur». Cela est

peut-être d’un degré au-dessous de l’aphasique qui, pour «couteau», dit

«ce qui sert à couper»; c’est un bruit, mais à peine labial, le

soufflement de l’asthmatique.

[206] On ne tente ici que des insinuations, laissant à d’autres le

soin d’en vérifier ou d’en nier la valeur scientifique, d’après les

principes de M. Ribot, _les Maladies de la Mémoire_.

Cependant, il s’agit de mémoire, et d’une mémoire étendue et sûre,

quoique bornée d’un côté. Les amnésiques du verbe oublient d’abord ce

qu’il y a de plus particulier dans le langage, les noms propres, les

substantifs, les adjectifs; les parties du langage qui ont la vie la

plus dure sont les phrases toutes faites, les locutions usuelles. Des

malades, incapables d’articuler un mot, retrouvent leur langue pour

expectorer des «clichés»! La sorte de style qui nous occupe serait donc

une des formes de l’amnésie verbale élevée à la puissance littéraire. On

suppose que dans la formation des langues l’ordre d’apparition des mots

a été inverse de l’ordre de disparition constaté dans certaines

maladies, les mots précis ayant été trouvés ou fixés les derniers, quand

les esprits ont été capables d’idées nettes bien délimitées, tandis que

les mots abstraits, appris d’abord, tels grands mots de la religion, de

la philosophie, de la politique, restent dans les lobes, et témoignent

jusqu’à la dernière heure de la puérilité d’une intelligence. Ce

mécanisme explique les conversions tardives, le goût des vieillards pour

les formules morales, ainsi que la psychologie des fanatiques qui n’ont

jamais pu atteindre le mot net correspondant à un fait nu; l’emploi du

cliché, en particulier, accuse une indécision qui est un signe certain

d’inattention et de déchéance. Mais certaines mémoires même tronquées

peuvent, selon l’expression de M. Ribot, s’exalter dans leur portion

saine: et ceci fait comprendre l’état de l’homme qui ne pense que par

clichés; il y a là un phénomène très curieux d’exaltation de la mémoire

partielle. Pour l’expliquer, il n’est besoin que de la théorie de

l’association; un proverbe en amène un autre; un cliché traîne après lui

toutes ses conséquences et toutes ses guenilles verbales. C’est un long

cortège dont le défilé surprend, même après qu’on en a compris le

mécanisme.

Voici. Un homme est doué à un bon degré de la mémoire visuelle et de la

mémoire verbale simple; s’il décrit un paysage, même imaginaire, même

fantastique, même irréel, c’est qu’il le voit. Le schéma de ses gestes

serait alors identique chez lui et chez le dessinateur qui

alternativement lève la tête et crayonne. Pour réaliser sa description

il n’a besoin que des mots et de l’usage familier de la langue; la

construction de sa phrase est déterminée par sa vision; il ne pourrait

employer des clichés que si ces clichés concordaient parfaitement avec

la vision mentale qu’il évoque intérieurement. Les clichés ne

concorderaient que si la vision était exactement celle qui a déterminé

la première fois le choix des mots particuliers, ensuite répétés et

arrivés à l’état de cliché. Cela est impossible, du moment qu’on suppose

que l’écrivain est sincère et qu’il est doué, comme cela fut d’abord

convenu, des deux mémoires, visuelle et verbale.

Dans l’autre cas, au contraire, le paysage écrit n’est pas une

description, mais une construction de logique élémentaire; les mots

échouent à prendre des postures nouvelles, qu’aucune réalité intérieure

ne détermine; ils se présentent nécessairement dans l’ordre familier où

la mémoire les a reçus: ainsi depuis cinq siècles les poètes français

inférieurs chantent, avec les mêmes phrases nulles, le printemps

virgilien.

Tous les écrivains dénués de la mémoire visuelle n’ont pas

nécessairement une excellente mémoire des signes, ou plutôt des groupes

de signes. Dans leur cerveau inactif, les associations de clichés se

font difficilement. Pour ces amputés de tous les membres on rédigea des

dictionnaires. L’un, le plus beau, a pour titre _le Génie de la langue

française_[207]; on y trouve la plupart des mots du vocabulaire et, à

leur suite, la série des phrases toutes faites et comme cristallisées

autour de l’idée qu’ils représentent. On ouvre et l’on voit aussitôt:

«l’abeille diligente butiner sur les fleurs--voltiger de fleur en

fleur--errer dans la plaine fleurie--ravir le miel que renferme la

fleur--dormir sur le sein d’une rose--charger son vol léger du suc des

fleurs--piller le thym et le serpolet--se rouler dans le calice des

fleurs», et cela, comme le dit si bien l’auteur ingénu, «selon toutes

les délicatesses de l’élocution la plus recherchée». Si l’on franchit

quinze cents colonnes, voici «les bras--la coupe--les pièges--le

siège--le trône de la volupté; voici des yeux noirs comme du jais--des

yeux à demi-voilés par de longues paupières--des yeux dont on arrache le

bandeau fatal--des yeux qui se détachent--des yeux qui se

repaissent--des yeux qui se fondent en pleurs--des yeux qui lancent des

éclairs», et plusieurs de ces images furent belles, mais elles ne le

sont plus, puisqu’elles ne sont pas nouvelles.

[207] _Le Génie de la langue française, ou Dictionnaire du langage

choisi, contenant la science du bien dire, toutes les richesses

poétiques, toutes les délicatesses de l’élocution la plus

recherchée, etc._, par Goyer-Linguet; 1846.

Ce dictionnaire ne semble pas avoir été goûté; il contient trop

d’expressions qui n’ont été dites qu’une fois; le cliché ne s’y

rencontre pas du premier coup et il faut aller chercher parmi un taillis

épineux d’expressions déconcertantes, puisque le souvenir ne les

reconnaît pas. L’homme qui écrit par clichés est difficile à tromper; à

défaut de mémoire, il a de l’instinct et on ne le ferait pas coucher

avec une phrase qui ne se serait pas prostituée à plusieurs générations

de grimauds.

Un recueil du même genre fut publié au siècle dernier, mais la

littérature était modeste alors; l’on se contentait d’un dictionnaire

d’épithètes[208], livre misérable et qui n’a d’intérêt que comme

représentant psychologique d’une basse époque. Non que le révérend père

fût prude ou timoré; il note les épithètes de Voltaire et des poètes

galants et la grossièreté même ne le rebuta pas, mais c’est précisément

parce qu’il est bien de son temps qu’il est épouvantable. Son livre est

glacial; ses clichés sont des grêlons tombant sur un toit de plomb. En

reprenant les mots abeille, volupté et yeux, on trouve dans le catalogue

du prieur des Célestins: Abeille: badine--bourdonnante--diligente--

importune--imprudente (Voltaire)--industrieuse--laborieuse--ménagère--

mouchetée--ouvrière--piquante--prévoyante--vagabonde; Volupté: douce--

efféminée--enfantine--étudiée--fine (Voltaire)--folâtre--grossière--

lâche--obscène--prodigue--profane--pure--riante--sévère--subtile--

sucrée; Yeux: abusés--assassins--attendris--bandés--bouchés--chassieux--

cruels--délicats--ébaubis--éblouissants--éloquents--ennemis--éplorés--

fistuleux--fondus--gémissants--homicides--hypocrites--impudiques--

langoureux--noyés--pochés, etc.

[208] _Les Epithètes françaises rangées sous leurs substantifs,

ouvrage utile aux poètes, aux orateurs, etc._, par le R. P. Daire,

sous-prieur des Célestins de Lyon. A Lyon, M.DCC.LIX.--Ce livre a

été refait récemment et, le croira-t-on, pour guider dans les

sentiers de la vertu littéraire les jeunes disciples de l’Apollon

noir. Je ne sais si je m’explique clairement; le volume a pour

titre: _Album poétique ou la Nature et l’Homme_ et il a été publié à

Cap-Haïtien par un magistrat de couleur, M. Ch. Anselin. Rien de

plus réjouissant que le choix des épithètes, par exemple celles du

mot gorge: plantureuse, grasse, magnifique, énorme, etc.

Il y a là un moment triste. On voit la poésie malade poussée dans une

petite voiture par un vieux Célestin jovial et méticuleux qui la mène à

l’hôpital. Le vers français se fait par le procédé que les régents

enseignent avec fruit pour le vers latin; on a des principes; on sait

que «les épithètes sont destinées à rendre le discours plus énergique»

et «qu’elles produisent un ornement sensible dans le style, pourvu

qu’elles soient bien ménagées et qu’on en use avec discrétion, sans

émousser le goût en les multipliant trop». La discipline du collège a

incliné les esprits à ne considérer que les idées les plus générales;

l’abstrait domine la vie. L’abeille plane immobile dans l’espace, sans

relations avec les choses que selon le caprice du rhétoricien; on use de

l’abeille, non comme d’un être, mais comme d’un signe, qu’une ficelle

incline. La poésie du dix-huitième siècle et, malgré Buffon, sa prose

donnent l’impression d’une littérature d’aveugles; non seulement la

mémoire visuelle semble partout abolie, mais on dirait que même la

vision oculaire est un sens rare ou encore en enfance. Il est difficile

de voir; c’est une faculté animale et c’est un don humain. Des hommes

voient avec génie: rien de ce qui a passé sous leurs yeux ne leur est

impossible à évoquer. Victor Hugo était un de ces voyants. Chaque fois

qu’il levait les yeux, un monde nouveau entrait en lui et n’en sortait

plus qu’au jour des incantations imaginaires. La poésie, en somme, et

l’art, quel qu’il soit, a pour outil premier l’œil. Sans l’œil, il n’y a

que des raisonneurs.

L’éducation, telle qu’elle est pratiquée depuis trois siècles sans

modifications sérieuses, développe particulièrement le goût de la phrase

toute faite; et il importe peu qu’elle soit latine ou seulement

française, puisque les auteurs français dont on «orne la mémoire» des

enfants sont des succédanés des auteurs latins et leurs meilleurs

traducteurs. Dans l’un ou l’autre ordre, le principe est de cultiver la

mémoire verbale aux dépens de la mémoire visuelle. On n’enseigne pas à

regarder, mais à écouter; il semble que les enfants ne devraient avoir

des yeux que pour lire, des yeux postiches qu’ils remettraient dans leur

poche, la leçon sue, comme le professeur, ses lunettes. L’oreille est la

baie favorite; le Saint-Esprit entre toujours par l’oreille; mais sous

la forme de mots et de phrases qui s’inscrivent au cerveau tels qu’ils

sont prononcés, tels qu’ils ont été entendus; et ils en ressortiront un

jour, identiques en sonorité et peut-être nuls en signification. Ce qui

entre par l’œil, au contraire, ne peut sortir par les lèvres qu’après un

travail original de transposition; raconter ce qu’on a vu, c’est

analyser une image, opération complexe et laborieuse; dire ce que l’on a

entendu, c’est répéter des sons, peut-être comme un mur.

Cependant pour certains cerveaux, toute lecture, tout discours se

transforme en images; le souvenir sonore de la phrase n’est pas

conservé. C’est l’opération inverse de la réduction de l’image visuelle

en paroles. Michelet ou Flaubert ont puisé en des écritures antérieures

des visions aussi intenses que celles qu’auraient pu leur donner le

spectacle même des mœurs et des tragédies de jadis. De tels esprits sont

assez souvent inaptes à traduire exactement une langue en une autre; ils

perçoivent une image et la transposent par des phrases, au lieu de

calquer directement la phrase sur la phrase: ils le sont plus souvent

encore à répéter textuellement des mots; la mémoire littérale accompagne

rarement la mémoire visuelle.

La mémoire visuelle rend les hommes indociles; la mémoire littérale

dispose à la passivité. Il est donc tout naturel que ce soit cette

faculté que les écolâtres aient le plus volontiers labourée avec la

charrue de leur méthode. Le latin fut un des meilleurs socs de rechange

de cette charrue traditionnelle; il a creusé un bon sillon dans les

cerveaux et préparé une moisson baroque: la citation. La citation est

latine, essentiellement. Elle est, comme dit le prieur des Célestins, un

ornement et une béquille; elle pare le discours et elle le renforce.

Elle est la moisissure des styles rances et l’argument des raisonnements

illogiques. Quels clichés plus vénérables que les centons de Virgile et

d’Horace, et quels coins plus faciles à enfoncer! Leur sens douteux ou

vain permet de les insérer partout où il y a un trou. Sait-on ce que

veut dire le _Sunt lacryrmæ rerum_? A peine. «Expression tirée de

l’Énéide, affirme un guide-âne populaire, et qui sert à faire entendre

que la vue d’une grande infortune excite la pitié: _les choses

elles-mêmes arrachent des larmes_.» Et la banalité de cette pensée, en

effet, incite à pleurer. Alors on se demande par quel miracle ces trois

mots, enlevés comme trois brins de fil à la robe admirable d’un poème,

ont pu se conserver pendant des siècles dans le musée de la mémoire?

C’est sans doute que leur obscurité fait leur grâce et leur force; ils

disent ce que l’écrivain ne sait pas dire, quoi qu’il sente; ils font

croire à celui qui en est ému que celui qui les profère abrège par un

signe connu la longue litanie de ses émotions, tandis que celui qui les

écrit revêt placidement son impuissance d’une forme dont il connaît,

pour l’avoir éprouvée, la vertu communicative et tyrannique. Le

guide-âne allégué encadre volontiers dans un exemple d’écriture chacune

des fleurs dont il est l’herbier; il y en a de délicieux: «_Dulces

reminiscitur Argos_ (Il revoit en souvenir sa chère Argos). Expression

dont Virgile se sert pour rendre plus touchante la douleur d’un jeune

guerrier qui meurt loin de sa patrie. _Nous vîmes au Jardin des plantes

une jeune girafe dont l’air mélancolique rappelait le _dulces

reminiscitur Argos_._»

Quelles sont les sources des clichés? Naturellement les œuvres qui ont

eu un succès durable et dont l’influence s’est étendue sur plusieurs

générations, sinon sur plusieurs siècles. L’histoire du cliché serait

l’histoire même des littératures dans leurs rapports avec la mode. Comme

il y a toujours eu des écrivains privés de la mémoire visuelle, et que

la mémoire verbale est un des signes les plus apparents de la vocation

littéraire, l’usage des phrases toutes faites se retrouve à toutes les

époques; tout auteur célèbre traîne après lui un cortège équivoque qui

répète ses mots et ses gestes. Le zèle de ces imitateurs est redoutable,

non pour la réputation, sans doute, mais pour le charme futur des

chefs-d’œuvre. Ils avilissent promptement, en les insérant dans leurs

pages, les plus belles images des livres dont le succès les grise et les

surexcite; de ces panneaux vulgaires, les tableaux déjà troués et

décolorés passent dans les loges, se font vignettes pour orner les

lettres, sornettes pour égayer les conversations. L’imitation est la

souillure inévitable et terrible qui guette les livres trop heureux: ce

qui était original et frais semble une collection ridicule d’oiseaux

empaillés; les images nouvelles sont devenues des clichés. Il faut très

longtemps pour que l’œuvre ainsi tuée par une sorte d’envoûtement

renaisse à la vie littéraire; il faut que toute la littérature

intermédiaire et imitatrice disparaisse dans l’oubli; alors l’œuvre

primitive, lavée et réhabilitée, s’offre à nouveau dans sa grâce

première. Des livres ne virent ou ne verront jamais cette heure-là:

_Télémaque_, l’œuvre la plus imitée, phrase à phrase, de toutes les

littératures, est pour cela même, définitivement illisible. C’est

dommage, peut-être, et c’est injuste, mais comment goûter encore «les

gazons fleuris--ces beaux lieux--qu’elle arrosait de ses larmes--un

silence modeste--une simplicité rustique--les doux zéphirs--une

délicieuse fraîcheur--le doux murmure des fontaines»? Voici la fameuse

grotte tapissée de vigne, de cette vigne devenue vierge au cours des

années; voici les mille fleurs naissantes qui émaillent toujours les

vertes prairies; voici le doux nectar, la vie lâche et efféminée, la

jeunesse présomptueuse; voici «le serpent sous les fleurs». Oui, _latet

anguis in herba_: tout cela en somme est traduit du latin. Sans doute,

mais _Télémaque_ eut cependant une grâce qu’il eût conservée si les

imitateurs avaient été moins empressés à effacer sous leurs grossières

caresses le velouté du fruit.

Ici, il y a une objection qui se dresse grave et ironique. N’est-il pas

possible, au contraire, que le zèle des imitateurs ait été à la fois

l’ensevelisseur et l’embaumeur de _Télémaque_ et de toutes les œuvres

dont le sort fut pareil? Cela est très possible. C’est parce que les

images de _Télémaque_ sont devenues des clichés que nous ne pouvons plus

les aimer; mais si elles étaient restées en leur état original, nous ne

les comprendrions peut-être plus et nous n’aurions même pas l’idée

d’entr’ouvrir le livre pour nous réjouir à des visions énigmatiques.

Ainsi les œuvres de littérature, toutes condamnées à la mort,

périraient, les unes étouffées par l’oubli, les autres étouffées par

l’admiration. L’oubli serait préférable si l’admiration ne laissait du

moins surnager, après le naufrage, deux mots: le nom de l’auteur; le

titre du livre. Les privilégiés de la gloire sont peut-être les

écrivains dont les œuvres se transmettent de ferveur en ferveur comme le

secret d’Isis; le peuple de la littérature n’est point tenté pour elles

d’un amour irrespectueux, et une élite de fidèles, où il y a des

prêtres, récite, en guise de prières, les pages adorées du livre défendu

à la foule. Il semble que Verlaine, Villiers, Hello, Mallarmé soient

destinés à cette gloire qui n’est limitée qu’en étendue et qui est celle

de Villon, de Théophile, de Tristan, de Beckford, de Vigny, de

Baudelaire. Seuls, les Shakespeare, plus faciles à compter, résistent à

la prostitution du génie, parce que, redevenus pareils à la nature

qu’ils représentent, ils offrent aux hommes moins une source d’imitation

qu’une source d’art, un monde nouveau et second où l’on peut puiser sans

honte et sans peur, éternellement.

Parfois les écrivains illustres, après des années ou des siècles, se

délivrent de la meute des imitateurs parasites; c’est l’interrègne, puis

la résurrection de la gloire et d’une influence désormais restreinte,

mais profonde. Racine, obscurci par des générations de copistes, a

resplendi de nouveau. Chateaubriand renaîtra bientôt de son bûcher, à

moins que de fougueux zélateurs ne ridiculisent encore, pour un

demi-siècle, une œuvre qui fut éblouissante.

On ne s’occupe pas assez des mauvais écrivains; je veux dire qu’on les

devrait châtier d’une main plus ferme. Certains devraient se donner

cette fonction d’annuler, par une critique impitoyable, le travail des

imitateurs, grattage et lavage. L’effort, même d’un pauvre d’esprit, à

dire ingénuement son âme inachevée, est touchant comme la lutte d’un

brin d’herbe contre une pierre; la pierre est parfois vaincue. Le labeur

trop persévérant des truqueurs doit être détruit, comme une toile

d’araignée, jusqu’à ce que la vilaine bête soit morte dans son trou. A

moins qu’on ne se borne (c’est la méthode scientifique) à observer les

mœurs littéraires avec le désintéressement de Swammerdam ou de Réaumur;

à constater les dégâts que font les hommes dans l’idée de beauté et dans

toutes les idées générales, comme l’entomologiste suit curieusement la

trace d’une invasion de chenilles vertes sur les fleurs de son jardin.

Cette méthode est difficile à concilier avec la sensibilité esthétique,

et nul, qui aime l’art, ne peut répondre qu’il n’en déviera jamais,

l’ayant adoptée: on en laisse le choix aux volontés, selon leurs

tendances.

Un style original est le signe infaillible du talent, puisque, en art,

tout ce qui n’est pas nouveau est négligeable. Hors de l’art,

c’est-à-dire dans les œuvres qui n’ont plus pour but la transposition de

la vie en écritures, en formes, en sonorités; dans les œuvres abstraites

ou dans celles où l’auteur doit s’astreindre à l’exactitude

historique[209], le style se passe de cette nouveauté sans laquelle un

poème, par exemple, est inexcusable: un poème, un roman ou toute

fiction, car en littérature il n’y a que des poèmes. Riche d’images, le

style tend à l’obscurité; une image nouvelle, étant la représentation

presque directe d’un fragment de vie, est beaucoup moins péremptoire que

le cliché, lequel est, si l’on ose dire, une image abstraite.

Schopenhauer, Taine et Nietzsche ont fait de la métaphysique ou de la

psychologie en un style plein d’images expressément créées par eux pour

expliquer leurs visions; tous les trois furent de grands visionnaires

devant lesquels l’Abstraction elle-même, comme au regard d’un démiurge,

se mettait à vivre et à remuer sous ses longs voiles gelés par les

hivers philosophiques. C’est la mentalité de Platon et, poussée au

génie, la méthode d’Hermas, de Jean de Meung et de Palafox. Mais Kant,

avant sa triste conversion, a proféré des choses éternelles, et

peut-être la seule vérité, avec les phrases toutes faites, pâles,

froides, de la vieille scolastique.

[209] Pour comprendre Balzac, il faut: 1º le considérer comme un

historien, soucieux avant tout d’être exact, et de bien expliquer la

vie; 2º en référer à sa méthode de travail: «En travaillant trois

jours et trois nuits, j’ai fait un volume in-18 intitulé: _Le

Médecin de Campagne_. (Correspondance, 23 sept. 1892); 3º étudier

son style, qui est souvent admirable, plein d’images neuves et

évocatrices, qui n’est très mauvais que si, emporté par sa fougue,

il le modèle, instinctivement, sur la vulgarité d’un épisode; 4º

noter que Balzac a été l’écrivain le plus imité depuis soixante ans.

On a dit qu’il y a des écrivains dont le style, entièrement purgé

d’images, n’est qu’une suite de propositions grammaticales demeurées à

l’état d’armatures ou de lignes; c’est une illusion. Presque tous les

mots, même isolés, sont des métaphores: tout groupe de mots détermine

nécessairement une image: elle est neuve et concrète, si les mots n’ont

pas encore été groupés selon ces rapports; elle est abstraite ou

parvenue à l’état de cliché, si ce groupement des mots a lieu selon des

rapports usuels ou connus. Ni le style de Stendhal, ni celui de Mérimée,

ni le style même du Code ne sont exempts d’images; seulement ces images

sont tellement usées, elles ont si longtemps roulé dans les vagues de la

parole que voilà des galets unis et ronds où il semble que nul regard

mental ne puisse découvrir les linéaments du paysage ancien. «Tout

condamné à mort, dit le Code, aura la tête tranchée»; cela est net, sec

et froid; cela ne laisse à l’entendement aucune alternative; ce n’est

plus une image, c’est une idée, mais une idée qui, à peine comprise,

redevient l’image que les mots, sans le savoir, ont tracée avec du sang.

Le style le plus décharné est parfois vivant; une goutte d’eau

ressuscite le rotifère desséché; une lueur d’imagination restitue aux

mots glacés leur valeur émotionnelle.

Il y a donc deux classes de clichés, ceux qui représentent des images

dont l’évolution, entièrement achevée, les a menés à l’abstraction pure;

et ceux dont la marche vers l’état abstrait s’est arrêtée à moitié

chemin,--parce qu’ils n’avaient reçu à l’origine qu’un organisme

inférieur et une forme médiocre, parce qu’ils manquaient d’énergie et de

beauté. C’est pour ceux-là qu’il faudrait réserver le mot «cliché»; les

autres seraient mieux nommés «images abstraites».

Sans images abstraites, la littérature, identique à la vie, serait,

comme la vie, incompréhensible; elles représentent les points lumineux

d’un poème, d’un paysage ou d’une figure. Le style de Mallarmé doit

précisément son obscurité, parfois réelle, à l’absence quasi totale de

clichés, de ces petites phrases ou locutions ou mots accouplés que tout

le monde comprend dans un sens abstrait, c’est-à-dire unique. Les

abstractions sont bien vraiment les lumières du style. Mais que de génie

pour les disposer, ces lumières que tous les jeux reconnaissent, guider

les esprits vers une seule maison, étoiles! Car c’est la nuit, ou bien

ce clair de lune éternel mélancolique d’avoir touché tant de fronts

polis par la sottise--_per amica silentia lunæ!_

Peut-être y a-t-il aussi des images inusables, des clichés en diamant,

des phrases toutes faites depuis sans doute le commencement du monde et

encore belles et jeunes. Trois ou quatre émotions particulièrement

chères à l’homme se peuvent dire avec les mots les plus simples, les

plus frustes, avec des locutions qui, proférées une fois, sont devenues

définitives et comme pareilles à ces roses fées qu’on n’effeuillait pas

sans punition.

En somme, puisqu’il s’agit de littérature, il y a des images qui sont

belles; il y en a qui sont laides; il y en a de délicates et de

vulgaires; il en a que leur nouveauté ne sauve pas d’être ridicules; il

y en a d’immortellement jolies. Il y en a peu. Ensuite, de même que

certaines fleurs qui se veulent seules pour briller, elles pâlissent et

se rident, dès qu’elles sont deux ou trois--dissemblables des Grâces. Il

faut les aimer et les craindre: on peut toujours les sous-entendre;

elles sont le filigrane du papier où l’on écrit, quand on sait écrire.

On a enseigné l’art d’écrire[210]. On l’enseigne encore, mais avec une

foi plus faible. L’art d’écrire est nécessairement l’art d’écrire mal;

c’est l’art de combiner, selon un dessin préconçu, les clichés, cubes

d’un jeu de patience. Le cube a six faces. Jetez les dés. Le nombre des

combinaisons possibles (il y a peut-être cent mille clichés dans

Goyer-Linguet) touche à l’infini dans l’absolu; elles sont toutes

mauvaises, et le jeu est dangereux qui habitue l’esprit à recevoir, sans

travail et sans lutte, la becquée. Peu à peu, et nécessairement, une

idée, une sensation, telle émotion vitale ou intellectuelle, se trouve

associée à l’expression toute faite dont la lecture évoqua jadis dans le

cerveau cette même idée, cette même sensation, cette même émotion. Il

faut une grande force de réaction personnelle, une grande énergie

cellulaire pour résister à la douce facilité d’ouvrir la main sous le

fruit qui tombe: il est si agréable et si naturel à l’homme de se

nourrir du jardin qu’il n’a bêché, ni semé, ni planté. Les écrivains

enclins à cette paresse, et ce ne sont pas toujours ceux de la moindre

intelligence, doivent prendre soin de n’employer au moins que des

clichés arrivés enfin à l’état abstrait, dont les images usées n’ont

plus aucune signification visuelle: cela pourra donner à leurs œuvres un

air de froideur extrême; cela les sauvera du ridicule.

[210] J’ignorais, en rédigeant ce chapitre, le livre de M. Albalat,

_l’Art d’écrire enseigné en vingt leçons_, lequel paraissait à

peine. Il est bien meilleur que son titre, en ce sens qu’il soulève

toutes sortes de questions de psychologie linguistique, alors qu’on

aurait pu s’attendre à un simple manuel scolaire. Le but a gâté

l’œuvre, mais elle garde des parties excellentes (_février 1899_).

Les clichés définitifs, en effet, avant de mourir dans l’abstraction,

passent par la phase du ridicule. Il en est de même des mots, et cette

rencontre est un argument de plus pour démontrer que les clichés sont de

véritables mots à sens complexe. Arsène Darmesteter a noté la situation

humble où l’ironie a réduit des mots jadis nobles, tels que

«déconfit--occire--preux--sire--castel». Ce malheur échoit

principalement aux mots «poétiques», à ces mots dont abusent les mauvais

vers et que telle rime annonce avec une redoutable certitude. Cela se

représente à toutes les époques de la langue française et de toutes les

langues, mais en atteignant surtout les mots d’origine étrangère. Ainsi:

«rosse--lippe--reître--hâbleur--duègne--matamore--donzelle--bizarre» ont

en allemand, en espagnol, en italien un sens fort honnête[211]. Passé en

anglais, le mot «beau» prit le sens de «fat», et, passé en français, le

mot «dandy (élégant)» se trouva très vite chargé d’une acception

ironique. L’étude des clichés donnerait d’analogues résultats, mais plus

curieux encore et bien plus concluants, parce que les exemples seraient

innombrables de ces images jadis charmantes et qui ont aujourd’hui le

ridicule des vieux visages fardés. Pour en cueillir aussitôt plusieurs

paniers, il suffit d’ouvrir encore une fois _Télémaque_, ce témoin

précieux d’un moment de la langue française: «les pavots du sommeil--une

joie innocente--à la sueur de leur front--secouer le joug de la

tyrannie--fouler aux pieds les idoles--l’espérance renaît dans son

cœur», sont des expressions qui exigent le sourire et qui ne peuvent

plus se proférer qu’avec ironie, mais elles furent jeunes, éloquentes et

sérieuses.

[211] _Bizarro_, par exemple, voulait dire, en espagnol, vaillant.

Les professions qui comportent l’usage constant de la parole ou de

l’écriture sont des conservatoires tenaces de clichés. On sait le rôle

politique de la Sphère, de l’Hydre, du Spectre. Les sphères sont

nombreuses et leur nombre augmente à mesure que, dans les médiocres

foules parlementaires, s’accroît, par défaut d’intelligence, le besoin

de l’imitation. Nous avons «la sphère d’influence--la sphère

diplomatique--les sphères politiques--une sphère plus étendue--la sphère

intellectuelle--la sphère morale--la sphère d’activité--une sphère plus

élevée--la sphère des idées--la sphère des progrès démocratiques--la

sphère des intérêts matériels, etc.», toutes locutions où «sphère»

n’évoque plus aucune image, sinon en certains esprits irrespectueux; non

seulement le mot est arrivé au dernier période de l’abstraction, mais il

semble même, la plupart du temps, n’avoir qu’une valeur de redondance

oratoire, ne correspondre à rien. Il en est de même des hydres et des

spectres, deux mots tellement dénués de valeur visuelle qu’ils sont

presque toujours interchangeables dans les locutions chères au

parlementarisme. Cependant on rencontre le plus souvent: «le spectre

clérical--le spectre de 93--le spectre du moyen âge--le spectre du

passé--le spectre du despotisme--l’hydre des révolutions--l’hydre de

l’anarchie»; en 1848, on invitait le pouvoir à «bâillonner l’hydre des

rues». La politique partage avec la morale l’usage des principes et des

bases et pendant que les uns se placent «sous la sauvegarde de nos

immortels principes», d’autres, sans vergogne, «sapent les bases de

l’édifice social». Quels jolis tableaux pour les théâtres mécaniques de

la foire au pain d’épice! Le répertoire politique est si riche en

abstractions qu’on serait tenté de croire que les intérêts dont on

charge un député sont tout à fait immatériels et semblables à ceux que

défendent dans leurs discours les rhétoriciens du concours général. Ces

malheureux, dévorés par le verbalisme, possèdent encore, outre ceux qui

sont immortels, toute une série de principes, tels que: «le principe sur

lequel tout roule--le principe solidement assis--le principe posé trop

légèrement--le principe inflexible--le principe qui a germé d’une

manière féconde»; ils détiennent aussi «l’hommage rendu aux principes,

l’étrange aberration de principes, les principes sacrés, et les

principes consacrés». Voici encore «le progrès des lumières--les progrès

de notre décomposition sociale--le progrès incessant vers l’avenir»;

dans ce monde-là il n’est question que de «mettre le fer rouge sur nos

plaies--sur le chancre qui nous dévore--sur la gangrène du

parlementarisme»; en 1840, on conseillait «d’extirper la gangrène

jésuitique qui ronge la société». Quel jour se passe sans qu’on nous

informe «du flot montant de la démocratie, de l’invasion de la

démocratie, de la nécessité de se retremper dans le sein du suffrage

universel», sans qu’on flétrisse ces patrons inhumains «qui

s’engraissent de la sueur du peuple»? Ce dernier cliché, ridicule pour

celui qui «voit» les images écrites par les paroles, est tout à fait

abstrait pour ceux qui l’emploient; c’est un juron; il est abstrait

comme un juron et signifie, non pas les mots qu’il contient, mais la

colère de celui qui profère les mots.

Les clichés du patriotisme professionnel sont difficiles à citer dans

une étude où l’on ne veut ni indigner, ni faire rire. Un des plus bénins

est celui-ci: «depuis nos malheurs,» phrase doucereuse où on assimile la

France à une vieille dame à cabas «qui a connu de meilleurs jours».

Telle que la suggère l’ensemble des clichés patriotiques, l’idée de

patrie est étroitement liée dans le peuple à l’idée de revanche, de

bataille, d’armée; cela ne va pas plus loin. Le battu guette son

vainqueur--avec prudence. Quant à l’idée historique, une et complexe,

qu’évoque ce mot--succédané du mot royaume, dans les hommes de race,

elle n’a pas produit de clichés. Elle n’est pas populaire; elle n’est

pas «sortie de l’intimité».

Ces exemples peuvent suffire, car chacun, maintenant, achèvera

facilement, s’il lui plaît, un tableau psychologique des professions

dessiné avec les clichés familiers.

Tels clichés, abstraits pour celui qui écrit, gardent pour celui qui lit

une valeur d’image; si donc plusieurs métaphores de ce genre se

rencontrent liées ensemble par un rapport maladroit, il en résulte un

effet de comique assez amusant. Une phrase d’Albert Wolf disait:

«Plongez le scalpel dans ce talent tout en surface, que restera-t-il, en

dernière analyse? une pincée de cendre[212].» Le P. Didon a écrit dans

un livre récemment loué: «Celui qui vous parle s’est plongé jusqu’à la

moelle dans son siècle et dans son pays.» On a recueilli dans un journal

grave ceci: «Anéantir les fruits du passé, c’est enlever à l’avenir son

piédestal.» Où donc ai-je lu: «C’est avec le fer rouge qu’il faut

nettoyer ces écuries d’Augias!» et: «Un vent d’apaisement souffle enfin

sur l’hydre des factions»? Les ai-je lues? Il est plus commode

d’imaginer ces incohérences que d’aller en rechercher de véritables dans

la littérature des imbéciles; car là, il y a imbécillité, il y a absence

de toute sensibilité littéraire. La phrase authentique: «Cent mille

hommes égorgés à coups de fusil», est moins choquante, le mot «égorger»

étant évidemment de ceux qui sont en marche vers l’abstraction.

[212] Cité, il y a quelques années, ainsi que deux ou trois autres

absurdités, dans les Echos du _Mercure_. Francis Wey a recueilli un

certain nombre de ces cacographies dans ses médiocres _Remarques sur

la langue française_ (1845); on en trouvera un grand nombre dans un

livre beaucoup plus médiocre encore, mais plus curieux, de P.

Poitevin, _la Grammaire des écrivains et des typographes_ (1863).

«Le char de l’État est entravé dans les flots d’une mer orageuse», cela

fut dit à la tribune, tandis que la phrase où ce même char «navigue sur

un volcan» est une invention d’Henry Monnier: on voit combien elle était

inutile. «C’est en vain, crie un orateur, que nous ferons une bonne

constitution, si la clef de la voie sociale nous manque.» Cormenin, qui

avait de la verve et aucun sens littéraire, écrivait ainsi: «Par la

trempe étendue et souple de son esprit, il jette de vives lumières sur

toutes les questions», ou bien: «J’ai modéré le feu de mes pinceaux.» Il

fit un tel abus des «lambris dorés» qu’on lui attribua cette petite

création ridicule[213]. Que de «parfums inouïs», que de «rougeurs

candides», que de «voix visiblement émues»! Presque tout le théâtre de

Casimir Delavigne, d’Émile Augier, de Ponsard est rédigé dans ce style,

qui est aussi celui des Janin, des About, des Méry, des Feuillet.

«C’était, dit About, comme un roseau fêlé qui plie sous la main du

voyageur.» Ici le copiste a mis une date au bas de sa sottise; elle est

certainement contemporaine de la vogue du «Vase brisé». Méry s’écrie

avec feu: «Un cri de désespoir, un cri surhumain et corrosif comme un

tamtam!»

[213] Il semble bien cependant que l’extravagance d’un Cormenin soit

moins pénible que la correcte platitude de tant d’écrivains estimés.

Je relève dans les quinze premières lignes du feuilleton d’un homme

qui, toutes les semaines, se fait le juge de la littérature, ces

expressions: «Un gouvernement sans gloire et une paix sans

dignité.--Se consolaient de leur misère présente en songeant aux

splendeurs du passé--Effort surhumain--Univers émerveillé--la

magnificence de ces souvenirs--vulgarité régnante--chambre servile,

etc.» C’est l’union parfaite du cliché et du lieu commun,--d’où

l’impression inattendue de convenance et de correction. Le genre

admis, s’il était possible, il n’y aurait rien à reprendre.

Il ne faudrait pas d’ailleurs presser trop étroitement les métaphores

qui se gonflent, souvent avec trop d’orgueil, dans les meilleurs styles.

L’absurde est partout. Nous vivons dans l’absurde. Soyons donc

indulgents pour nos plaisirs et goûtons dans les images nouvelles ce

qu’elles ont de beau, leur nouveauté. L’homme est ainsi organisé qu’il

ne peut exprimer directement ses idées et que ses idées, d’autre part,

sont si obscures que c’est une question de savoir si la parole trahit

l’idée ou au contraire la clarifie. Aucun mot ne possède un sens unique

ni ne correspond exactement à un objet déterminé, exception faite pour

les noms propres. Tout mot a pour envers une idée générale, ou du moins

généralisée. Quand nous parlons, nous ne pouvons être compris que si nos

paroles sont admises comme les représentantes non de ce que nous disons,

mais de ce que les autres croient que nous disons; nous n’échangeons que

des reflets. Dès que le mot et l’image gardent dans le discours leur

valeur concrète, il s’agit de littérature: la beauté n’est plus tout

entière dans la raison, elle est aussi dans la musique.

Proscrit de la littérature, le cliché a son emploi légitime dans tout le

reste; c’est dire que son domaine est à peu près universel.

Figurons-nous la même langue parlée dans l’univers entier,--sauf dans la

république d’Andorre.

Esthétique de la langue française · 第 56 / 62 题