(_La Clarté de Vie_.)
Ainsi Douze, le vieux nombre traditionnel et donc sacré s’impose à ceux
même qui le nient et il s’assied à leur foyer, invisible pour eux seuls.
M. de Régnier a parfois reçu aussi sa visite secrète et il lui est
arrivé, croyant faire des vers libres, de tracer le dessin vague de la
strophe de Malherbe et de Lamartine, à condition que l’on ne compte pas
certains _e_ muets:
A la fontaine où l’eau goutte à goutte pleurait |
Avant l’aube et que vinssent les filles de la plaine, |
A l’heure où pâlissent les étoiles, | à la fontaine, |
Y laver leurs pièces de toiles |
et encore:
De la maison où l’âtre en cendre | croule en décombres; |
Ferme la porte | et que la paix du soir apporte |
Son ombre sur ton ombre
Et les soirs | apaisés ou tragiques ou calmes |
Se reflétaient avec mon âme, | en ton miroir |
(_Poèmes_.)
Cependant, si, après ces jeux, on venait à conclure que le vers libre
n’est une nouveauté qu’en typographie, la conclusion serait injuste. Le
vrai vers libre est conçu comme tel, c’est-à-dire comme fragment musical
dessiné sur le modèle de son idée émotive, et non plus déterminé par la
loi fixe du nombre. Il est certain qu’on essaierait en vain de dépecer
cette strophe de M. Vielé-Griffin; elle est solide et souple ainsi
qu’une corbeille de jonc.
Dans les foins où les fleurs qui meurent
Sont douces comme un vain regret;
Sous les saules qui pleurent et effleurent
L’eau qui dort comme une morte à leurs pieds;
Elles vont vers l’automne et babillent
Avec des mots de poète:
La vie est faite et défaite
Comme un bouquet aux mains d’une fille.
Ces vers si simples n’ont l’air d’exiger aucun commentaire et ne
semblent nés d’aucune théorie; cependant ils diffèrent de ceux que l’on
fait apprendre par cœur aux petits enfants. En quoi exactement et qu’en
pensent les théoriciens?
Voici ce que dit M. Gustave Kahn.
Dans l’alexandrin, tel que manié par les maîtres, il n’y a pas de césure
fixe; il y a, selon le vers une, deux, trois, quatre césures. Ces deux
vers de Racine se coupent ainsi:
Oui je viens | dans son temple | adorer | l’Éternel
Je viens | selon l’usage | antique | et solennel
«Leur unité vraie n’est pas le _nombre_ conventionnel du vers, mais un
arrêt simultané du sens et du rythme sur toute fraction organique du
vers et de la pensée.» En d’autres termes, le distique est formé de huit
petits vers de trois, trois, trois, trois; deux, quatre, deux, quatre
syllabes,--le vers étant «un fragment le plus court possible figurant un
arrêt de voix et un arrêt de sens».
Ces vers minuscules, M. Kahn les appelle des «unités», et il s’agit de
les apparenter, de leur donner par des allitérations, des assonances, la
cohésion qui en fera des vers véritables, «possédant leur existence
propre et intérieure»[195].
[195] Préface des _Premiers Poèmes_.
On admettrait cela volontiers, si la première partie du raisonnement ne
semblait pas inexacte. En analysant le vers français, M. Kahn confond la
déclamation et la versification, et il donne à déclamation une fixité
absolument arbitraire, car quelle objection à noter ainsi les vers de
Racine:
Oui | je viens dans son temple adorer l’Éternel
Je viens | selon l’usage antique et solennel