PRÉFACE

Esthétique de la langue française, cela veut dire: examen des conditions

dans lesquelles la langue française doit évoluer pour maintenir sa

beauté, c’est-à-dire sa pureté originelle. Ayant constaté, il y a déjà

bien des années, le tort que fait à notre langue l’emploi inconsidéré

des mots exotiques ou grecs, des mots barbares de toute origine, de

toute fabrique, je fus amené à raisonner mes impressions et à découvrir

que ces intrus étaient laids exactement comme une faute de ton dans un

tableau, comme une fausse note dans une phrase musicale. Il me sembla

donc que, sans rejeter inconsidérément les observations (qualifiées mal

à propos de règles) grammaticales, il fallait du moins ajouter un

nouveau principe à ceux qui guident l’étude des langues, le principe

esthétique. Voilà toute la première partie de ce livre, y comprises les

notes sur la Déformation.

Le chapitre des métaphores pourrait tenir en vingt lignes, si on ôtait

les exemples; si on y mettait tous les exemples possibles, il

demanderait vingt gros volumes. Il ne faut donc le regarder que comme

une indication: il dira la possibilité d’un dictionnaire sémantique des

langues de civilisation européenne. L’excuse de sa longueur, car il

paraîtra long à beaucoup, c’est qu’en ces sortes de travaux il est

défendu de demander à être cru sur parole; cette nécessité justifie

encore l’aridité d’une nomenclature empruntée à différentes langues

étrangères.

Je pense d’ailleurs qu’il ne faut jamais hésiter à faire entrer la

science dans la littérature ou la littérature dans la science; le temps

des belles ignorances est passé; on doit accueillir dans son cerveau

tout ce qu’il peut contenir de notions et se souvenir que le domaine

intellectuel est un paysage illimité et non une suite de petits

jardinets clos des murs de la méfiance et du dédain.

Je désire ajouter que ces études, car sans être de la philologie elles

s’appuient constamment sur la philologie romane et sur la linguistique

générale, ont été aperçues de ceux dont l’approbation m’était

nécessaire, alors que, sans préparation apparente, je me hasardais à des

questions auxquelles il est d’usage, entre littérateurs, de ne pas

répondre. Ce n’est pas comme caution que je dis le nom de l’illustre Max

Muller, maître des mythologies et des métaphores, ni celui de M. Gaston

Paris, dont nous sommes tous les disciples, ce qui n’est pas une raison

pour qu’il ait approuvé autre chose dans mon Esthétique que le soin avec

lequel j’ai défendu les principes que m’ont donnés ses travaux; c’est

plutôt en manière de dédicace, et alors je n’oublierais pas M. Antoine

Thomas, qui aime passionnément la langue française et qui l’a suivie

jusqu’en ses plus mystérieuses métamorphoses. M. Gaston Paris me

permettra de citer ici quelques lignes de son écriture, car elles sont

une critique et elles disent ma pensée même, depuis que je les ai lues:

«Sur quelques points (comme ce qui regarde l’orthographe) je ne serais

pas tout à fait d’accord avec vous, et en thèse générale je ne sais si

dans l’évolution linguistique on peut faire autre chose qu’observer les

faits; mais après tout dans cette évolution même toute volonté est une

force et la vôtre est dirigée dans le bon sens.» Ma pensée c’est cela

même, c’est que je ne suis qu’une force, aussi petite que l’on voudra,

qui voudrait se dresser contre la coalition des mauvaises forces

destructives d’une beauté séculaire. Je n’ai à ma disposition ni lois,

ni règles, ni principes peut-être; je n’apporte rien qu’un sentiment

esthétique assez violent et quelques notions historiques: voilà ce que

je jette au hasard dans la grande cuve où fermente la langue de demain.

Esthétique de la langue française · 第 8 / 62 题