A un coude de la route, dont les grands arbres sont courbés par le vent
de la mer, la tour de Lampernisse apparaît ramassée et farouche.
On dirait d'une sentinelle avancée à l'entrée du champ de bataille. Par
delà, c'est la plaine infinie de l'Yser avec des tas de décombres, d'où
émerge parfois la silhouette déchiquetée d'un clocher. Jadis ce furent
des villes et des villages, Nieuport et Dixmude, Pervyse, Ramscappelle,
Oostkerke,--noms inconnus hier, illustres aujourd'hui. Les toits rouges
et les murs blancs des fermes tranchent sur le vert émeraude des
prairies. Les rangées d'arbres, décimées et appauvries, conduisent les
routes vers le pays occupé. Le miroir des inondations brille au loin,
bleu ou gris selon les aspects changeants du ciel immense. Constamment
les fumées blanches ou noires des obus picotent le paysage de taches
mouvantes. Le canon gronde, assourdi ou proche. Et cependant, dans les
pâturages humides, les vaches, paisiblement, ruminent.
Devant son église éventrée, au milieu du cimetière dévasté, parmi les
pauvres maisons ruinées du hameau, la tour de Lampernisse évoque l'image
de la Niobé, debout encore et menaçante parmi les cadavres de ses
enfants.
Seule elle est restée, presqu'intacte, à peine écornée par la mitraille
qui fait perpétuellement rage autour d'elle.
Elle est représentative du type de ces vieilles tours en briques de la
région maritime, flanquée de contreforts massifs, accostée de la
tourelle d'un escalier en pas de vis, percée de hautes fenêtres en ogive
et couronnée d'un clocher d'ardoises, entre de minuscules poivrières.
C'est l'expression rustique de cette altière architecture dont les
Halles d'Ypres étaient, naguère, le plus admirable spécimen et qui
rappelle, dans les constructions civiles et religieuses, le caractère
guerrier de la grande époque communale.
Tour guerrière, elle semblait prédestinée aux assauts qu'elle a subis.
Ses abords sont d'un tragique intense. La désolation du petit cimetière
est sans nom. On enjambe des gravats et des troncs d'arbres. Pêle-mêle,
dans les énormes entonnoirs creusés par les obus de vingt et un, les
humbles croix brisées voisinent avec les ossements et les bières
déchiquetées.
Près des sépultures villageoises, des tombes fraîches de soldats tombés
au champ d'honneur sont ornées avec un soin touchant de fleurs et de
dessins faits de cailloutis et de bricaillons.
L'une d'elles ne réunit pas moins de quarante-deux chasseurs alpins,
tués par un même obus, lancé traîtreusement, par une nuit obscure de
décembre, dans la nef latérale de l'église.
L'on pénètre sous la tour par une haute porte en ogive. Les nervures de
la voûte, qui forment un narthex, où débouchent l'escalier de la tour et
la logette du baptistaire, s'amortissent sur des culs-de-lampe ornés de
têtes naïves. L'une, un jeune homme imberbe aux cheveux bouclés, est
d'un style excellent qui rappelle celui de ces admirables talons de
poutres du XVe siècle, provenant d'Ypres, que l'on pouvait voir à
l'Exposition d'art ancien, à Gand, en 1913.
Le narthex s'ouvre directement sur l'église par un arc élevé, barré par
le jubé et les orgues datant du XVIIIe siècle.
Le vaisseau, accosté de bas côtés étroits, se prolonge en trois nefs
égales, plus hautes et plus claires, débordant latéralement, à la façon
d'un transept. Il se produit ainsi une alternance de pénombre et de
lumière plus saisissante encore dans l'état actuel de délabrement de
l'église.
Les arcs des travées sont supportés par des colonnes de pierre,
massives, aux chapiteaux frustes d'un galbe écrasé, qui en font remonter
la construction au XIVe siècle.
Les voûtes sont en bois apparent, portées par des corbeaux naïvement
historiés. Tandis que les nefs latérales se terminent carrément, à la
nef centrale s'ajoute une abside polygonale, entre les deux sacristies.
A l'obus fatal de Décembre, qui éventra la nef de droite et renversa
l'un des piliers, en ont succédé d'autres, crevant la toiture, faisant
éclater les vitraux, arrachant des murailles les boiseries et les
confessionnaux.
Tout cela formait un fouillis pathétique sur le dallage jonché d'une
paille souillée du sang des victimes et des débris de leurs
équipements... Seule la petite chaire de vérité, sauvée depuis de
désastres futurs, se dressait comme un défi ironique à la barbarie
teutonne, la chaire d'où si souvent étaient tombées des paroles de paix
et de fraternité universelle...
En dépit des restaurateurs qui n'avaient pas manqué de peinturlurer les
voûtes et d'orner le chœur d'un autel de style néo-gothique et de
quelques abominables statues polychromes, la nef avait gardé ce
caractère si sympathique des vieilles églises des Flandres.
La tourmente du XVIe siècle, dont les horreurs pâlissent à coté de
celles de la guerre actuelle, avait dépouillé celles-ci de la plupart de
leurs ornements et de leur mobilier. Il fallut bien les remplacer et les
générations qui suivirent s'employèrent, de leur mieux, à rendre aux
temples leur splendeur primitive.
Il en résulta un disparate pittoresque, naïf et touchant qui fait
horreur aux architectes officiels, épris de l'unité de style, mais qui
réjouit les artistes et les poètes. L'église apparaît bien comme la
maison de tous et de tous les âges et la foi s'y manifeste vivante et
continue.
Ainsi, à mon sens, à la sévérité grêle du gothique, la redondance des
autels de style baroque, avec leurs lourdes colonnes, leurs chapiteaux
surchargés, leurs draperies héroïques, se marie parfaitement. Des Rubens
de village les ont ornés, mais comme les autels éclatants d'Anvers et
de Gand, ils célèbrent, sur un ton plus humble, le catholicisme
triomphant et théâtral qui, manié magistralement par les Jésuites,
s'employa, au XVIIe siècle, à oindre les plaies vives et à engourdir les
espérances déçues.
Puis les huchiers rustiques s'efforcèrent d'habiller les froides
murailles de boiseries et de confessionnaux de chêne. Sous le ciseau du
paysan flamand l'élégance des rinceaux français a pris une physionomie à
la fois robuste et colorée, qui n'est pas sans charmes. Aux piliers
s'accrochent des torchères de bois doré et des obits en losange des
seigneurs de l'endroit. L'éclat des cierges et des fleurs en papier doré
entoure de gloire la Vierge resplendissante sous son lourd manteau de
velours broché et son voile de dentelle arachnéenne...
Agenouillez sur les chaises de paille, quelques femmes en mante noire,
et vous aurez l'image mystique et paisible que présentait, aux jours
heureux, l'église, aujourd'hui ravagée, de Lampernisse.
Celle-ci s'enorgueillissait d'un Christ célèbre, que j'espère sauvé du
désastre, et qui sans doute figura au Petit Palais, avec les reliques du
pays de l'Yser.
Dans un des bas côtés, un monument conçu en pseudo-gothique, d'il y a
une cinquantaine d'années, évoque le souvenir glorieux du poissonnier
Zannekin, tombé en héros, au Mont Cassel, le 23 août 1328, à la tête des
milices communales. Ce cénotaphe sanctifie par son voisinage les tombes
proches des humbles soldats morts, pour la patrie, aux champs de l'Yser.
A Lampernisse, petit village au nom sonore et doux, Charles de Coster a
placé l'épilogue de son livre épique, si cher à nous autres Belges, et
qui, évoquant nos luttes sanglantes du XVIe siècle, nous sera dorénavant
plus cher encore.
Le curé, le bedeau, l'échevin, le notaire, le fossoyeur, toutes les
autorités religieuses et civiles de Lampernisse, trouvent, un beau jour,
étendus dans une prairie voisine, les corps nus et inanimés
d'Uylenspiegel, l'incarnation de la résistance des Flandres à la
tyrannie espagnole, et de Nèle, sa petite amie.
Ils s'apprêtent à les ensevelir en terre bénie. Or, le héros reprend ses
sens et leur lance cette fière apostrophe:
«Est-ce qu'on enterre Nèle, le cœur, Uylenspiegel, l'esprit de la mère
Flandre!...»
Il ne nous reste de la Flandre maternelle qu'un petit lambeau de terre
ravagée. Ses bourgs et ses villages ne sont plus que des ruines
fumantes, et pourtant beaucoup d'habitants s'y terrent avec ténacité, ne
pouvant se résoudre à les quitter. Face à l'ennemi, nos soldats
regardent éperdûment vers l'Est, par delà leurs tranchées, par delà
l'Yser... la mère Flandre captive, qui attend d'eux la délivrance.
En Flandre, mai 1915.
Jean DE MOT.
_Conservateur du Musée
du Cinquantenaire de Bruxelles._