VICTOR GILSOUL--L'YSER A DIXMUDE (PEINTURE)
_App. à S. A. R. Mme la Comtesse de Flandre._
VICTOR GILSOUL--VIEILLES MAISONS A DIXMUDE, QUARTIER COMPLÉTEMENT
DÉTRUIT (PEINTURE)
_Ph. Paul Becker._ _App. à Mme Le Marinel._
L'expert allemand qui suit méthodiquement l'incendiaire et qui fait son
rapport sur les œuvres d'art détruites certifiera qu'en dehors du
Jordaens, chef-d'œuvre dûment catalogué, il n'y a rien à regretter à
Dixmude, ville que les professeurs d'architecture n'ont pas classée,
et dont les monuments ne sont pas figurés par des numéros dans des
manuels! Malheureux qui n'a compris la beauté que sur fiches! La grâce
propre d'une petite ville, son émouvant visage, son silence, le parfait
accord de ses pierres et de son âme, la ligne traditionnelle de ses
maisons, ses œuvres d'art montées naturellement du sol et qui sont
devenues nécessaires dans un ensemble harmonieux, tout cela lui échappe.
Et, de même, lui échappera autour de la cité à jamais détruite la grave
beauté des grandes fermes de la Renaissance, avec leurs vastes granges,
leur forme traditionnelle, leur corps de logis surélevé--ces belles
fermes dont le spécimen le plus parfait est la ferme de Bogaerde, si
largement assise là-bas, entre la dune et les prairies, non loin de
Furnes.
*
* *
Au moins, sur la grand'place de Furnes, l'archéologue, même allemand, ne
pouvait s'empêcher d'admirer. Avant l'insulte des bombes elle formait un
des plus beaux ensembles architecturaux du monde. Il n'y avait là qu'une
ou deux maisons qui ne fussent pas célèbres. Ce n'était pas la grâce
altière et dorée de la grand'place de Bruxelles, ni la magnificence--à
la fois orgueilleuse et tendre--d'Ypres, la sublime déchue, ni le grand
poème mélancolique de Bruges, c'était quelque chose de plus intime qui
ne détonnait point dans une villette exigüe et modeste, qui l'achevait
au contraire, la faisait complète et parfaite et sans rien lui ôter de
sa simplicité. Imaginez un vaste carré bordé de boutiques de briques
grises s'achevant en pignons étagés, avec, autour des croisées, des
colonnettes et des guirlandes. Des monuments d'une exquise élégance
faisaient à droite et à gauche le coin des rues. Et tout près, par
dessus les toits, deux églises se regardaient, Saint-Nicolas, à la tour
carrée, Sainte-Walburge qui n'était guère qu'un chœur gothique levé
vers le ciel comme une châsse.
Au pied de celle-ci, sous un beffroi charmant, le palais de justice bâti
en 1613 par Sylvanus Boulin contenait la chapelle de la Chatellenie et
son beau jubé de chêne sculpté. Un beau portrait de Louis XIV surmontait
dans la salle des Pas-Perdus la grande cheminée de Jérôme Stalpaert. Une
vieille porte reliait cette salle aux salons de l'hôtel de ville,
tapissés de cuir de Cordoue.
Cet hôtel de ville, complétant avec le palais de justice un des angles
de la place, ouvrait sa porte d'ombre sur un gracieux perron à colonne.
Construit en 1596 il ne se composait que d'un seul pignon; on en ajouta
un second à peu près semblable vingt ans plus tard, et une inscription
spirituelle, _coronabor augendo_, répondit du faîte du nouveau bâtiment
au pompeux _finis coronat opus_ qui couronnait la façade primitive. Avec
les dessins capricieux taillés dans ses murs de briques jaunes, avec sa
tourelle terminée par un léger bulbe d'ardoises, avec son porche ouvert
sur une cour pittoresque où les paysans, aux jours de marché, dételaient
leurs carrioles, ce monument sans prétentions avait une grâce
inimitable. Il en était de même, à l'autre bout de la place, de
l'ancienne auberge de la _Pomme d'Or_ qui devint au XVIIe siècle la
maison des officiers espagnols, et de _l'Hôtel de la Noble Rose_ (la
première maison qu'atteignirent les bombes) qui n'avait pas perdu sa
destination primitive, et où déjà l'archiduchesse Isabelle avait dîné
sous le manteau d'une séculaire cheminée. La Halle aux viandes, le
pittoresque corps de garde, en face de l'hôtel de ville, à l'angle du
marché aux pommes, la belle maison du Pélican aux délicats meneaux de
briques... il faudrait nommer l'une après l'une, décrire l'une après
l'une avec amour, toutes les maisons de cette place, bâties sans plan
d'ensemble et si proches parentes dans leur spontanéité naïve.
Il faudrait relire surtout, avec piété et avec délices, le roman curieux
et frais où Camille Lemonnier a raconté par le menu l'histoire mystique
de la ville. _Le Petit Homme de Dieu_ était le meilleur guide pour le
poète passant là-bas. Il le reste pour le rêveur qui veut évoquer
aujourd'hui l'humble et glorieuse cité. Avec lui ressuscitent et se
précisent tous les détails du beau décor. L'ayant lu, on ne pourra
baiser les pierres sacrées des ruines sans sentir sous ses lèvres
sourdre une âme adorable et claire.
Ceux qui n'ont pas connu Furnes douce et vivante, ceux qui n'ont pas,
quittant l'ombre de Saint-Nicolas, erré dans les ruelles désertes, le
long des petits couvents et des grands jardins, et des placettes où
quelque chose d'indéfinissable semblait, dans le silence, toujours
mourir, ceux qui n'ont pas fait le tour des vieux boulevards bordés de
canaux et de haies, ceux qui ne se sont pas arrêtés sous les porches, à
l'entrée des cours d'auberge, aux carrefours mystérieux, n'ont pas connu
dans toute sa déchirante beauté cette petite ville innocente. Du bord
des faubourgs, des fenêtres des cabarets, des chemins champêtres, des
impasses, de partout l'on voyait groupées différemment, encadrées
autrement, éclairées d'une autre lumière les trois tours de la
grand'place, dont l'une était carrée comme la foi, l'autre légère comme
l'amour, la troisième élancée comme l'espérance.
Dresse-t-elle encore, celle-ci, sa pointe aigüe sur le chœur de
Sainte-Walburge, n'a-t-elle pas, à travers la toiture d'ardoise fine,
chu dans l'église bombardée, parmi les stalles d'Urbain Taillebert, les
statues de la Renaissance, le Christ de la confrérie auquel le jour de
leur admission les jeunes gens de Furnes se liaient symboliquement à
l'aide d'une corde vénérable. Et que sont-elles devenues les naïves
_stations_ sculptées représentant la vie du Christ, que des pénitents en
cagoule brune promenaient encore à travers les rues le 29 juillet
dernier, au cours de la procession traditionnelle, tandis que roulaient
déjà, sur les chemins d'Allemagne, les canons sacrilèges qui allaient à
distance tuer ce qui ne devait pas mourir.
Pierre NOTHOMB.
Illustrations:
RUINES DU VILLAGE DE RAMSCAPPELLE GARDÉES PAR NOS FUSILIERS MARINS
(AQUARELLE)