La destruction systématique des monuments d'Ypres par l'armée allemande,
destruction nullement justifiée ou seulement explicable par quelque
nécessité stratégique, fournit une marque nouvelle de cet état d'esprit
germanique qui veut la guerre non seulement contre les hommes mais aussi
contre les idées.
La première manifestation éclatante de cette mentalité de barbares fut
l'incendie et le sac de Louvain.
La seconde fut le bombardement de la cathédrale de Reims.
Une troisième, à n'en pas douter, résulte de l'acharnement obstinément
déployé contre le beffroi et les halles d'Ypres.
Louvain c'est le centre de culture et de diffusion de la science
catholique. L'Université de Louvain, l'_Alma Mater_, c'est par essence
la citadelle spirituelle de la science en harmonie avec la foi. C'est
contre elle que le crime, froidement prémédité et accompli, était
préparé. L'incendie et le pillage de la célèbre bibliothèque, la
dévastation de la cathédrale le proclament nettement.
Les persécutions et les fusillades dont furent victimes tant de prélats,
de moines et de prêtres en Belgique, le bombardement oiseux de la
cathédrale de Malines, furent suscités par les mêmes mobiles, par la
même haine sectaire de l'empereur protestant qui, tel un enfant gâté,
croit annihiler une tradition ou une doctrine en jetant bas un édifice
qu'elle avait inspiré.
Reims, c'est en quelque sorte le Palladium de la France historique,
croyante ou traditionaliste. L'Allemagne a voulu l'abolir.
C'est le symbole insigne d'une histoire nationale glorieuse et
magnifique que l'armée envahissante a atteint et tenté de supprimer.
L'attentat dirigé contre la chaumière et la chapelle de Domrémy fut
inspiré par la même frénésie.
_Ypres_, d'autre part, c'est le symbole éclatant de la persistance de
l'esprit des anciens communiers, de la survivance de ce particularisme
local qui depuis le plus lointain moyen-âge a opposé, en Belgique,
l'hôtel de ville au palais du suzerain ou de son délégué.
L'autocrate féru des principes du militarisme prussien, imbu des
préjugés que doit engendrer l'étroite discipline de l'armée étendue à
toute la nation, ne pouvait manquer de s'attaquer au monument type qui,
dans cette ville morte, par ses dimensions imposantes et par sa
somptuosité, portait le témoignage irrécusable des victoires de la
commune bourgeoise, des gildes d'artisans, au cours des siècles, sur le
pouvoir central représenté par le suzerain ou son vassal, par le
monarque ou par son gouverneur.
Cet esprit communal survécut à la féodalité et à tous les régimes
postérieurs. Il conserve encore en Belgique sa tenace influence.
Le Beffroi et les Halles d'Ypres furent bombardés et brûlés par ordre du
même vouloir despotique et brutal qui exigea l'arrestation et
l'incarcération du bourgmestre Max.
Ces édifices, c'était la matérialisation figurée, cet homme, c'était
l'incarnation audacieuse du même esprit autochtone de résistance
irréductible que l'impérialisme d'un Guillaume II ne peut tolérer sur
les routes où il n'a pas craint de jeter ses hordes serviles.
Voilà le sens de l'acte de vandalisme commis, acte qui appauvrit une
fois de plus le patrimoine du monde entier en lui ôtant un de ses plus
significatifs chefs-d'œuvre.
*
* *
Le Beffroi et les Halles d'Ypres, ce n'est pas seulement de
l'architecture qui disparaît. Les édifices, dans leur structure
générale, se peuvent restaurer. Leur survivance ne s'obtient qu'au prix
de réfections renouvelées. C'est de l'art, des souvenirs précieux, de
l'histoire qui sombre et meurt.
Oui, de l'histoire était écrite par les peintres sur les murailles, par
les sculpteurs dans la pierre des mausolées et des statues, par les
artisans d'art en mille ouvrages. La physionomie et l'âme de la vieille
cité sont brutalement supprimées. Ces pertes-là, comme celles des
manuscrits et des livres inestimables de Louvain, comme celles des
sculptures anciennes sur les façades de Reims, rien ne peut les réparer.
Elles sont définitives.
Ypres, ville léthargique, s'étend dans la plaine basse des Flandres,
dominant de ses tours et de ses pignons les débris de ses anciens
remparts, démantelés en 1856. Elle se mire dans les eaux des fossés et
des étangs alimentés par le cours paresseux de l'Yperlée.
Éloignée des centres, écartée du chemin banal des touristes, Ypres
valait une visite fervente. Depuis la vulgarisation de l'automobile,
elle était très à la mode. Réduite peu à peu, depuis le XIIIe siècle,
d'une population de deux cent mille âmes à une population actuelle qui
n'atteignait plus le dixième de ce chiffre, elle étalait encore partout
les traces de sa splendeur ancienne et de sa longue prospérité. Telle
une aïeule, elle tenait du charme désuet et morbide du passé, un
prestige touchant.
Jadis les foulons et les drapiers mettaient en mouvement à Ypres quatre
mille métiers. C'est aux frais de leurs corporations que furent érigées
les gigantesques Halles aux draps dont la construction dura plus d'un
siècle. Maintenant seules, quelques vieilles dentellières aux doigts
agiles, le coussin et les fuseaux sur les genoux, enchevêtrent les
réseaux des légères «Valenciennes» au seuil des logis branlants.....
L'éloquence du passé était tellement persuasive à Ypres! La Grand'Place
longue et large à la mesure d'un peuple d'habitants, le beffroi géant,
les halles démesurées, la cathédrale immense, parlaient au moins
sensible. Et les habitations jadis somptueuses partout debout
proclamaient l'évolution des styles dans l'art de bâtir, depuis la
façade de la rue de Lille, la Boucherie gothique et l'antique «Gasthuys»
Belle, jusqu'aux logis datant des règnes de Louis XV et de Louis XVI
attestant au milieu des vicissitudes, la persistance d'une vie locale
florissante.
*
* *
Que retrouverons-nous de ces trésors!
Déjà des photographies nous ont révélé les dégâts irrémédiables. Les
Halles effondrées et brûlées, l'Hôtel de Ville écroulé, la tour du
beffroi renversée, la cathédrale Saint-Martin saccagée, les places et
les rues de la ville ravagées par les obus et par les flammes.
Les Halles étaient décorées de peintures murales importantes. Les unes
dataient du XIVe et du XVe siècles. Elles avaient été indiscrètement
restaurées. Les autres avaient été exécutées au cours du siècle
dernier.
Illustrations:
FRANK BRANGWYN--ABSIDE DE L'ÉGLISE SAINTE-WALBURGE, A FURNES
(EAU-FORTE)
_Ph. Vizzavona._
LUCIEN FRANK--LA PANNE (PEINTURE)
Dernière résidence du Roi des Belges
_Ph. Vizzavona._ _Musée du Luxembourg._
FURNES--L'HÔTEL DE VILLE, LE PALAIS DE JUSICE, LE BEFFROI ET L'ÉGLISE DE
SAINTE-WALBURGE
_Ph. Morez de Croo._
VISION DE RUINES A TRAVERS UNE OUVERTURE FAITE PAR UN OBUS
_Ph. E. Van Hammée._ (Histoire de la Belgique dans la guerre des Nations).
Copyright.
Guffens, Swerts, Pauwels, et plus magistral, Delbecke y avaient tracé de
grandes compositions rappelant les fastes de la ville.
Delbecke, dans ces fresques d'Ypres, avait donné toute la mesure d'un
talent personnel et curieux. Nulle part ailleurs, il n'existe une œuvre
importante de lui. Il mourut jeune, relativement, laissant presque
achevé ce significatif ensemble. A cette heure, il ne reste rien de
Delbecke, sauf quelques esquisses et petits tableaux sans importance. Ce
peintre, qui méritait d'occuper une place éminente dans l'école belge
moderne est pour jamais rentré dans le néant. Quand on songe à l'intérêt
que suscite le moindre bout de fresque retrouvé de nos jours, on réalise
l'admiration qui dans l'avenir eût consacré l'ensemble harmonieux de ces
peintures sauvagement supprimées.
Pauvre ville! Retrouverons-nous après la guerre, dans le curieux hôpital
Belle, le triptyque de Melchior Brœderlam, peintre officiel de Philippe
le Hardi, duc de Bourgogne, de 1382 à 1401? C'est un document du plus
haut intérêt artistique que l'œuvre de ce prédécesseur des Van Eyck, de
cet ancêtre Yprois de l'Ecole Brugeoise. Avec une naïveté déjà servie
par des moyens techniques habiles, Brœderlam a peint la Vierge et
l'Enfant entre les donateurs accompagnés de leurs Saints Patrons.
La Vierge-Reine, couronnée d'or, douce et fine, est vêtue de brocart
rouge et or. Salomon Belle et ses fils, assistés d'un saint Georges en
bizarre armure, lance en mains, Christine de Guines et ses filles avec
sainte Catherine sont demeurés ainsi, depuis le XIVe siècle dans
l'hôpital qu'ils ont fondé, à travers d'autres guerres et d'autres
vicissitudes..... Quel sort leur fut-il réservé?
Et dans l'église Saint-Martin qu'est devenu le monument gothique fleuri
érigé à la mémoire de Louise de Laye, veuve d'Hugonet, chancelier de
Bourgogne? Et le tombeau d'Antoine de Henin? Et la dalle qui recouvre la
dépouille de Jansénius, évêque d'Ypres, l'austère fondateur du
jansénisme!
La magnifique verrière en forme de rose est assurément en miettes, et
l'arche triomphale, construite en 1600 par Urban Taillebert renversée!
Et le jubé aux statuettes d'albâtre, la chaire aux sculptures
exubérantes, les stalles du chœur et les tableaux si harmonieux dans
l'ombre des voûtes, incendiés sans aucun doute.
Hélas, Ypres, douloureuse martyre, ton écrin d'édifices a-t-il perdu son
doux vieux cloître aux ogives flamboyantes? sa curieuse «conciergerie»
bâtie au XVIIe siècle dans le goût--partout ailleurs démodé--de la
Renaissance? son charmant «ouvroir des sœurs» à l'hospice Saint-Jean?
ses façades à pignons de l'ancienne abbaye de Thérouanne? sa tour de
Saint-Nicolas? l'hôtel Merghelynck, abritant un musée de meubles et de
bibelots du XVIIIe siècle? et les églises, et les portes anciennes de la
cité? et les vieilles maisons? et tous les témoins émouvants et
pittoresques du passé?
Quoiqu'il en subsiste parmi les ruines et les débris, jamais les
meurtrissures et les outrages infligés par l'ennemi à la ville-aïeule ne
seront effaçables.
De l'art, de l'histoire, de la tradition, de la légende avaient fleuri
là et sont abolis.
Le crime de ceux qui ont voulu cet anéantissement ne saurait invoquer
d'excuse.