Le crime de Louvain, n'est pas seulement un crime contre la Vie: c'est
un crime contre l'Esprit, écrivait récemment Pierre Nothomb. Et de fait
on ne pouvait évoquer le nom de Louvain, sans songer au centre
intellectuel, de réputation célèbre, dont la fondation remonte à 1425;
on ne pouvait traverser les rues étroites et tortueuses de la vieille
cité brabançonne, sans admirer l'une ou l'autre façade artistique des
quarante-trois collèges de l'ancienne université! Depuis quelques années
des monuments nouveaux, laboratoires, instituts, pédagogies, s'élevaient
un peu partout, garants de la prospérité féconde de l'école.
Louvain était au moyen âge une ville commerciale, puissante et prospère.
Les draps écarlates, les tapis, les futaines, les bougrans, les
passements d'or, d'argent et de soie, tissés à Louvain, étaient renommés
dans toute l'Europe. Pour abriter les métiers et les échoppes des
drapiers, les magistrats firent construire en 1317 une Halle, d'aspect
sombre et sévère, d'une grande sobriété et d'une parfaite pureté de
style.
Des deux salles du rez-de-chaussée, une seule subsistait de nos jours à
peu près intacte, divisée en deux nefs par une longue épine de colonnes,
à chapiteaux ornés de feuillages et de fruits; d'harmonieuses arcades en
plein cintre, vigoureusement moulurées, s'appuyaient sur les colonnes.
De magnifiques culs-de-lampe soutenaient les poutres en chêne du
plafond; les sujets qu'ils représentaient étaient des plus variés:
feuillages, scènes burlesques, êtres fantastiques ou hybrides. Plusieurs
de ces culs-de-lampe constituaient des spécimens originaux, qu'on
rencontre rarement à la même époque dans le reste de notre pays; tous
étaient d'un modelé ferme et rude, formant contraste avec les ciselures
plus fines et plus gracieuses de l'époque postérieure. On a reproduit
souvent les deux bustes de chevaliers, revêtus de la cotte de maille et
séparés par deux écus. «Ce morceau d'un modelé très ferme et d'un très
bon style, dit J. Destrée, démontrerait à défaut d'autre témoignage la
place distinguée que la sculpture occupait déjà dans nos contrées dès le
début du XIVe siècle.»
La Halle aux draps de Louvain ne connut pas longtemps la grouillante
animation des marchés et des célèbres foires de septembre; dès la
seconde moitié du XIVe siècle une lutte féroce entre patriciens et
plébéiens ruina le commerce et força les drapiers à émigrer en Hollande
et en Angleterre.
La grande cité brabançonne allait déchoir de son rang, elle était vouée
à la ruine, lorsque, au commencement du XVe siècle, une occasion unique
s'offrit à elle de connaître à nouveau des jours prospères. Les
conseillers du duc de Brabant venaient de décider la fondation dans les
Pays-Bas d'un établissement d'études supérieures, afin de retenir dans
nos frontières la jeunesse avide de savoir et obligée de fréquenter les
universités étrangères. Les magistrats de la ville de Louvain ne
ménagèrent ni les démarches, ni les plaidoyers habiles pour déterminer
le duc à fixer chez eux le siège de la nouvelle académie; ils obtinrent
gain de cause.
Aucune autre ville de nos provinces ne pouvait se prévaloir des
avantages précieux que possédait Louvain pour devenir un centre
d'études: de vastes locaux abandonnés par le commerce ruiné, des
habitants dont le contact continu avec l'étranger et les habitudes
commerciales avaient façonné et adouci les mœurs, un climat salubre,
doux et tempéré, tant vanté par les historiens, de vastes jardins
prêtant leurs ombrages aux promenades solitaires des savants, des rues
silencieuses et tranquilles, une paix éternelle où rien ne devait
troubler les travaux de l'esprit, les méditations profondes et
abstraites: _nusquam studetur quietius_, écrivait Erasme.
Avec la jeune Alma Mater, la ville de Louvain se reprit à la vie et à
l'espérance. Consciente de sa dignité et du rôle important qu'elle était
appelée à jouer, elle voulut se parer de joyaux artistiques
incomparables. L'année même de la fondation de l'université on
commençait, sous la direction de l'architecte Sulpice Van Vorst, de
Diest, la construction de la collégiale Saint-Pierre; le chœur était
achevé en 1434, mais les travaux de l'église durèrent jusqu'au
commencement du XVIe siècle. De magnifiques tours de style flamboyant
devaient couronner l'édifice et lui donner l'envolée des plus belles
cathédrales; des écroulements successifs firent abandonner ces projets
et le monument conserva toujours l'aspect d'une œuvre inachevée.
L'intérieur présentait un ensemble impressionnant par l'élancement des
voûtes, l'élégance des proportions, la pureté des lignes; sept chapelles
polygonales entouraient l'abside du chœur.
La collégiale de Louvain renfermait des trésors artistiques. D'après un
dessin de Mathieu de Layens, on exécuta, en 1450, pour l'église
Saint-Pierre, un tabernacle en pierres d'Avennes: c'était une gracieuse
et légère tourelle pyramidale, fourmillant des sculptures les plus
fines. A l'entrée du chœur on admirait un jubé dont les trois arcades
ogivales, portées par de sveltes colonnes, soutenaient des myriades de
statuettes. Citons encore la chaire en bois sculpté et le remarquable
porche de la Renaissance, tout orné de dentelles, de festons, de
guirlandes, de médaillons.
Deux chefs-d'œuvre célèbres de Thierry Bouts éclipsaient les autres
toiles, remarquables cependant, qui ornaient l'église Saint-Pierre.
C'étaient la Cène, une des perles les plus pures de l'école flamande, où
parmi les spectateurs on remarquait le portrait du peintre, et le
Martyre de saint Erasme, tryptique dont les volets représentaient saint
Jérôme et saint Bernard, œuvre au coloris brillant et poli.
Les barbares ont livré aux flammes la superbe Collégiale de Louvain; il
n'en reste qu'une carcasse vide et décharnée... Les vieilles tapisseries
flamandes ont été brûlées; le magnifique tabernacle est en ruines. Par
miracle les chapelles qui entourent le chœur où se trouvaient les
chefs-d'œuvre de Thierry Bouts ont été préservées de l'incendie. Les
deux toiles ont échappé aux flammes qui les ont frôlées; les mains
pieuses d'un de mes collègues de l'Université les ont placées en lieu
sûr.
Illustrations:
LES HALLES D'YPRES EN FEU
_Ph. E. Van Hammée._ (Histoire de la Belgique dans la guerre des Nations).
Copyright.
INCENDIE DES HALLES D'YPRES
_Ph. Antony._
LES RUINES D'YPRES--LA BIBLIOTHÈQUE
_Ph. Antony._
YPRES APRÈS LE PREMIER BOMBARDEMENT
_Ph. E. Van Hammée._ (Histoire de la Belgique dans la guerre des Nations).
Copyright.
L'hôtel de ville de Bruxelles venait d'être achevé, lorsque les
magistrats de Louvain, pris d'une ardente émulation, décidèrent de
construire un édifice, qui le surpasserait en richesse et en élégance.
Ils s'adressèrent à un jeune architecte, dont le chef-d'œuvre a
immortalisé le nom: Mathieu de Layens. La première pierre de l'hôtel de
ville fut posée en 1448; les travaux étaient achevés en 1463. Tout le
monde connaît ce monument incomparable, ses ciselures fines et délicates
comme la plus belle des dentelles, ses façades au millier de sculptures
légères; une harmonie parfaite préside à l'enchevêtrement des
balustrades, des pinacles, des colonnettes, des clochetons et des
tourelles qui s'élancent et se dessinent dans l'azur avec une hardiesse
étonnante. L'hôtel de ville de Louvain semble l'œuvre d'un imagier du
moyen âge, quelque tabernacle précieux, démesurément grandi, à placer
dans un sanctuaire à l'abri des intempéries trop rudes de notre climat.
Les lourds et épais buveurs de bière ont-ils ressenti tout à coup un
frisson d'émotion artistique devant ce «Palais de fées» si
délicieusement orné? Ils prétendent l'avoir sauvé des flammes au péril
de leur vie! Hélas! Le «Palais de fées» reste seul debout au milieu de
la dévastation générale; il semble pleurer les joyaux précieux qui
l'entouraient comme d'une couronne: la Collégiale, née du même élan
artistique et pour ainsi dire du même souffle créateur, et toutes les
maisons anciennes aux pignons étroits, aux façades ornées
d'inscriptions, de médaillons, de moulures dorées!
Si l'hôtel de ville de Louvain obtint grâce devant les barbares, la
Halle ne fut pas jugée digne de semblable faveur; devenue depuis des
siècles un foyer d'études et de patriotisme, elle méritait en première
ligne les coups des disciples de la haute culture.
Dès 1432, la ville de Louvain offrait à l'université un local dans la
Halle aux draps pour l'enseignement de la Théologie et l'année suivante
on y aménageait des locaux pour les Facultés de droit et de médecine. En
1676, l'Université acheta la Halle à la ville; quelques années plus tard
on suréleva tout l'édifice d'un vaste étage et en 1723 on y ajouta un
bâtiment perpendiculaire.
De nos jours, toute la Halle était occupée par la bibliothèque
universitaire.
L'immense salle de lecture, dite «salle des portraits», renfermait une
collection unique, dont la perte est irréparable. On y avait réuni les
toiles représentant les traits des professeurs les plus illustres et des
bienfaiteurs insignes de l'ancienne université, toiles d'une valeur
artistique bien différente, mais toutes d'un puissant intérêt
historique. Devant cette galerie de penseurs, aux traits durs et
austères, on se sentait pénétré d'un sentiment profond de respect envers
l'étude et la science; l'activité fiévreuse et toujours hâtive, dont une
salle de lecture et de recherches est un ardent foyer, formait un
contraste frappant avec l'attitude calme et méditative de nos anciens
maîtres.
Dans la principale salle de livres, aux dimensions énormes, une
magnifique boiserie en chêne, disposée en portiques à colonnes,
supportait des dais qui renfermaient les statues des grands philosophes
et écrivains de l'antiquité.
La salle de travail des professeurs était un bijou de la plus belle
architecture de la Renaissance; nous venions d'y mettre à jour, il y a
un an, des voûtes délicates, des boiseries en chêne d'une exécution très
fine.
Les séances solennelles des promotions et des doctorats se déroulaient,
avec toute la splendeur du protocole académique, dans l'ancien
auditoire de médecine, conservé avec ses bancs, ses stalles, ses
tribunes, ses tableaux.
La fondation de la Bibliothèque universitaire de Louvain remonte à 1636;
de nombreux fonds de vieux livres et manuscrits, légués par des
particuliers, vinrent enrichir considérablement le dépôt et lui donner
une importance de premier ordre. Le nombre de nos manuscrits s'élevait
environ à 500; le plus célèbre était un petit manuscrit écrit de la main
de Thomas a Kempis. Nous possédions également plusieurs livres d'heures
ornés d'enluminures très riches et de belles miniatures.
Parmi les trésors innombrables, renfermés dans de grandes armoires
d'exposition, on pouvait remarquer: la bulle d'érection du Studium de
Louvain, concédée par le pontife Martin V en 1425; le fameux ouvrage
d'André Vésale, _De humani corporis fabrica_, exemplaire sur vélin donné
par Charles-Quint à l'Université; un très beau choix de reliures
flamandes du XVIe et du XVIIe siècles; les souvenirs de l'ancienne
Université, sceaux des Facultés, médailles, diplômes, etc.; des
curiosités typographiques, des raretés bibliographiques de tout genre.
La Bibliothèque de Louvain renfermait plus de 250,000 volumes. Sa
principale richesse consistait dans les fonds des vieux imprimés et des
incunables. Les 800 à 1,000 incunables de Louvain formaient une des
collections les plus précieuses de l'Europe; on y rencontrait des
éditions très rares, des exemplaires uniques. Les nombreux fonds, cédés
par des spécialistes à notre Bibliothèque, contenaient bon nombre des
ouvrages réputés, sortis des presses installées dans la ville
universitaire dès les débuts de l'imprimerie, alors que l'école de
Louvain jouait un rôle si important dans le mouvement de l'humanisme.
Qui ne connaît la part active prise par la Faculté de théologie de
Louvain dans les grandes querelles doctrinales? Des mains pieuses
avaient réuni en volumes les pièces, les pamphlets, les lettres, les
placards relatifs à la Réforme dans les Pays-Bas, au Baïanisme et au
Jansénisme. La reconstitution d'un ensemble aussi complet de documents
historiques est impossible.
Les Halles de Louvain ont toujours été le centre d'une vie universitaire
intense. On semblait voir se dessiner sur ces murs épais et noircis les
ombres d'André Vésale et de Juste-Lipse; dans ces vastes locaux,
imprégnés de souvenirs précieux et touchants, on songeait à l'ancienne
école de Louvain, illuminée des rayons les plus chauds de la
Renaissance; on revoyait en esprit ces professeurs «patriotes»,
défenseurs de nos libertés sacrées, que les soldats autrichiens, sabre
au clair, retenaient enfermés dans les Halles universitaires, dans
l'espoir de vaincre par la faim leur héroïque résistance.
J'ai vu les ruines de Louvain; j'ai vu se consumer lentement les trésors
accumulés par des siècles de labeur fécond et de recherches patientes.
Des Halles universitaires il ne reste que des tronçons de colonnes, un
amoncellement impraticable de briques, de pierres, de poutres; dans les
rues de l'antique cité dévastée, sur les ruines qui couvrent tous les
quartiers les plus riches, et, plus loin dans la campagne, des feuillets
de manuscrits et de livres à moitié consumés voltigent au gré du vent...