VICTOR GILSOUL--SOIR A BRUGES--LE QUAI DE LA POTERIE (PEINTURE)
_Ph. Paul Becker._ _App. à M. Delbrugère._
VICTOR GILSOUL--LE BÉGUINAGE (PEINTURE)
_Ph. Vizzavona._
BRUGES--LA PLACE VAN-EYCK
_Ph. N D._
BRUGES--LE LAC D'AMOUR
_Ph. N D._
Après la chute de Liége, tandis qu'une armée allemande, poursuivant ses
avantages sur la rive droite de la Meuse, repoussait les Français jusque
sur leur territoire, une autre entreprenait l'invasion de la Belgique
sur un vaste front qui allait du Nord au Sud, poussant devant elle la
petite armée belge qui, héroïquement, défendait le terrain pied à pied.
Partout, elle commit les mêmes ravages, les mêmes horreurs. D'autres que
moi raconteront le martyre d'Aerschot et de Louvain, de Tongres, de
Diest, de quantité de bourgs et de villages, de ce gras pays brabançon
qui semblait aménagé pour les fêtes, les ripailles et les kermesses, et
non pour la guerre. Malines, sœur pensive de Bruges et de Louvain, fut
prise et reprise. Plusieurs fois, les Allemands la bombardèrent, visant
toujours avec obstination cette noble tour de Saint-Rombaut, qui se
dresse dans la plaine flamande comme un flambeau. Mais une fois la ville
prise, elle ne fut pas incendiée, ni systématiquement détruite, et si
l'opulent pays qui s'étend entre Bruxelles et Anvers a été converti en
désert, du moins les Allemands peuvent-ils alléguer qu'on s'y est
durement battu, que l'armée belge, retirée dans Anvers, a fait plusieurs
sorties qui inquiétaient gravement les derrières de l'armée d'invasion.
Mais pour la destruction de Termonde, ils ne sauraient invoquer aucune
excuse. C'est après qu'elle eût été évacuée par les dernières troupes
belges, que la ville fut systématiquement détruite. Comme elle avait
déjà souffert d'un premier bombardement, et qu'elle semblait
définitivement acquise à l'armée d'invasion, le bourgmestre vient
trouver en suppliant le général von Sommerfeld--tous ces noms sont à
retenir--tranquillement assis sur une chaise, devant un café sur la
Grand'Place. Il parle, il prie, il pleure, il est au moment de
s'agenouiller devant le bourreau de sa ville; mais celui-ci le regarde
froidement, répond ces simples mots: «Nein! razieren», et fait signe aux
pionniers de commencer.
Il ne reste plus aujourd'hui de Termonde que quelques petits tas de
décombres au bord de l'Escaut.
La jolie ville que c'était! De pittoresques remparts à la Vauban
l'entouraient, de larges douves communiquant avec l'Escaut, lui
faisaient une gracieuse ceinture d'eau qui ajoutait à son charme intime
et accueillant. C'était comme un vieux petit port accroupi le long du
grand fleuve, et soigneusement gardé à la façon d'autrefois contre les
intrus et les indésirables. Pour entrer à Termonde, on passait des ponts
et des ponts encore, et tout à coup, l'on arrivait dans quelque rue
multicolore dont les maisons luisantes de peinture alignaient leurs
façades comme des jouets de Nuremberg. Un bout de canal, un bras de
rivière reflétait les fenêtres garnies de rideaux à guipure et décorées
de vases remplis de fleurs artificielles. Aucune animation, du reste,
sauf sur les quais, du côté des fabriques. Aucun bruit, sauf l'aigre
sonnerie des clairons de la garnison. Sur la Grand'Place, à certaines
heures, il ne passait pas trois personnes. Par moments, la porte d'un
café s'abattait avec un bruit sourd. Un officier traînait lentement ses
pas vers le cercle militaire, puis tout retombait à la solitude, au
silence. Mais cette solitude n'avait rien d'hostile ni de triste. Elle
était souriante et confortable. Les gens de Termonde y étaient habitués
depuis si longtemps qu'ils semblaient ne pas supposer qu'il pût y avoir
une autre vie. Ils s'ennuyaient confortablement et paraissaient heureux
de s'ennuyer.
Mais Termonde, outre le charme de ses rues multicolores, intéressait le
voyageur par la coquetterie caractéristique de son hôtel de ville. Il
avait subi, au cours des siècles, beaucoup de retouches, mais toutes les
variations de son architecture s'étaient très heureusement harmonisées.
Une partie avait été restaurée selon les dessins de Maestertuis dans un
gothique très pur et très simple, tandis que l'aile gauche s'ornait d'un
pignon contourné dans le goût de la Renaissance. Au milieu de l'édifice,
la tour se dressait d'un jet hardi, couronnée de quatre tourelles qui
s'effilaient autour d'une lanterne finissant en flèche bulbeuse. Certes,
ce monument n'avait rien de l'imposante solennité du beffroi de Bruges,
ni de la fière énergie du beffroi d'Ypres, ni de la grâce légère de
l'hôtel de ville d'Audenarde, mais sa silhouette avait de la grâce et de
la fierté et il faisait, somme toute, très bonne figure parmi les
édifices civils de la Flandre. A l'intérieur, la municipalité avait
réuni les tableaux qu'elle possédait, et qui, presque tous, étaient dûs
à des peintres du terroir, car Termonde a marqué dans l'histoire
artistique de la Belgique contemporaine: c'est le lieu de naissance du
grand paysagiste Courtens. On y trouvait, du reste, aussi quelques
tableaux anciens de grande valeur. A Notre-Dame, la vieille collégiale
sombre dont la masse trapue s'élevait au-dessus de l'ancien cimetière,
on voyait, parmi l'or et le marbre des chapelles, un remarquable tableau
de Gaspard de Crayer et deux Van Dyck excellents: une _Adoration des
Bergers_ et un _Crucifiement_.
Ces précieuses toiles ont-elles été sauvées? je ne sais; mais les
charmants édifices qui leur servaient de cadre ont disparu à jamais.
Sans doute Termonde se relèvera de ses ruines, mais ce sera une autre
ville, une ville neuve sans rien du charme discret et recueilli de la
cité détruite.
*
* *
Hélas! il en est ainsi de presque toute la Flandre. Rien ne nous rendra
son tranquille et placide visage. Elle pansera ses blessures, elle
réparera ses désastres avec cette patiente énergie qu'elle a toujours
montrée au cours des siècles, mais ses paysages silencieux et pensifs
comme des jardins de béguines, ses villages riants, paisibles et
vieillots ont disparu à jamais.
Peut-être reverrons-nous la tour des halles d'Ypres se dresser fièrement
au milieu de la plaine reconquise, car on pourra la reconstruire
pieusement, telle qu'elle était, mais nous ne reverrons jamais la
vieille petite place, la charmante église de Loo, si artistement patinée
par le temps; nous ne reverrons jamais le tendre béguinage de Dixmude,
son vieux pont de l'Yser, ses maisonnettes multicolores, on ne refera
pas ces quais ombragés de vieux arbres. Et de même Nieuport. Aucun
archéologue, aucun architecte, ne nous restituera la vieille église de
brique et son clocher bulbeux, le modeste hôtel de ville, avec son
perron solennel, ni la Halle-aux-Drapiers, avec sa gracieuse tour
carrée.
A quoi bon chercher à reconstituer ces humbles monuments? Ce n'étaient
rien moins que des modèles d'architecture et leur beauté était faite de
leur parfaite convenance au cadre qui les entourait, de la couleur dont
les siècles les avaient revêtus, de l'harmonie qui s'était établie entre
eux, et les arbres et le ciel. Les arbres de Nieuport ont été rasés par
les obus, et le vétusté petit port qui s'endormait si voluptueusement
dans ses souvenirs, le long de l'Yser vaseux, n'est plus qu'un tas de
briques et de plâtras.
Nieuport, Ypres, Dixmude, Termonde, rien ne me donne comme ces noms
l'affreuse sensation de l'irréparable...