LA MAISON DU ROI (PLACE DE L'HOTEL DE VILLE)
_Ph. N D._
Cet édifice élevé par ordre de Charles-Quint était dénommé autrefois
_Broodhuys_ (Halle au pain)
Villes et Villages saccagés par les Vandales
DINANT, MALINES, TERMONDE, etc., etc.
On ne flétrira jamais assez énergiquement la destruction de tant de
monuments du passé, de tant de souvenirs d'art et d'histoire ordonnés,
généralement sans aucune nécessité militaire, par les chefs de l'armée
allemande partout où ils ont passé. Mais à côté de ce vandalisme
éclatant, il est des ruines qui paraîtront tout aussi douloureuses à
ceux qui aiment leur pays: ce sont les ruines de tant de villages, et de
tant de petites villes sans gloire mais charmantes.
Bien plus encore que la ville, c'est le village en effet qui donne à un
pays sa physionomie. Quelles que soient les différences que l'on
constate de région à région, du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest de la
France, les villages, sauf dans les départements où la grande industrie
a brusquement modifié l'aspect du pays, ont partout une physionomie qui
s'apparente. Bourgs normands perdus dans les arbres, hameaux bretons
dont les maisonnettes de pierre grise sont tapies dans une anfractuosité
du roc, villages du Valois ou du Parisis, gracieux et champêtres comme
une bergerette du XVIIIe siècle ou un conte de Gérard de Nerval,
bourgades méridionales aux maisons blanches bien rangées autour du mail,
le forum de l'ancien municipe, villages lorrains serrés autour de leurs
clochers pointus comme pour mieux résister aux invasions, villages de
montagne encadrés dans la combe profonde, villages de la plaine fertile
où tout respire l'abondance et la paix, villages forestiers, villages
maritimes, tous les villages français racontent avec une discrète
éloquence l'histoire intime d'une vieille civilisation agricole et
policée, et d'un pays où depuis longtemps, l'homme des champs aussi est
un homme libre. Et partout ou presque partout, on y trouve dans la
disposition des plus humbles maisons, dans leur architecture, dans un
goût traditionnel pour les arbres, les fleurs et les pampres, la preuve
du goût instinctif d'une race née pour l'art.
A quelques nuances près, c'est une impression analogue qu'on éprouvait
dans les villages de Belgique. Tant en Flandre qu'en Wallonie, il y
avait, avant la guerre, dans ces belles provinces qui semblaient avoir
pour jamais oublié la guerre, quantité de bourgades si heureusement
disposées, si bien patinées par les siècles et si soigneusement
entretenues par les hommes qu'elles apparaissaient comme de véritables
œuvres d'art.
Elles apparaissaient! Il faut, hélas! pour des régions entières, parler
au passé, car presque partout où l'armée allemande passa, il y a
quelques mois, il ne reste plus que des ruines.
On peut vraiment suivre l'invasion à la trace sanglante et charbonneuse
qu'elle a laissée. Partout des massacres, partout des pillages et des
destructions, partout des incendies.
Elle entre en Belgique par Verviers et le plateau de Herve, haute plaine
agricole dont les gras pâturages sont renommés et où les grandes fermes
et les gros bourgs abondent. Verviers, ville ouverte, ne résiste pas: on
la respecte, on se contente de brûler une usine pour l'exemple; dans les
campagnes on fusille quelques otages, on détruit quelques fermes sous
divers prétextes, mais ce ne sont là que de menues gentillesses, sans
importance. A Visé, près de la frontière hollandaise où une division de
l'armée belge tente courageusement de disputer le passage de la Meuse,
les généraux de l'empereur allemand montreront mieux leur savoir-faire.
Visé prise sera plus qu'à moitié détruite. Mais c'est après la reddition
de Liége que la dévastation systématique commença. A la formidable
invasion qui se préparait, toutes les routes de la Belgique étaient
nécessaires; les routes classiques, la Meuse et la Sambre, les routes
plus difficiles des Ardennes; toutes ont presque également souffert du
passage de la horde dévastatrice...
La Vallée de la Meuse! Beaucoup de soldats y ont passé jadis. Henri II
après le sac de Thérouanne par Charles-Quint y entreprit une sorte
d'expédition punitive; les bandes du duc de Nevers n'y allèrent pas de
main morte et avant 1914 on disait dans les livres d'histoire que jamais
on n'avait fait la guerre d'une manière aussi cruelle qu'en ce XVIe
siècle sanglant et passionné. Mais les soldats du Roi de France, pas
plus que les reîtres de l'empereur ne se prétendaient les représentants
de la Culture et aucune conférence de La Haye n'était venue codifier les
lois de la guerre. Les armées de Louis XIV, celles de Guillaume
d'Orange, roi d'Angleterre, celles de la Révolution, qui, elles aussi
passèrent par ces belles vallées, ne firent la guerre qu'aux soldats, et
si quelques châteaux du pays furent brûlés par ces dernières, ce fut
avec la complicité des habitants que les haines sociales égaraient.
Mais ces souvenirs, au printemps dernier, appartenaient à l'histoire,
à une très lointaine histoire, et l'on ne pouvait rien imaginer de plus
paisible que ces rives de la Meuse, qui ressemblaient à un immense parc.
Sur les bords de l'eau, au pied des collines boisées, une quantité de
villas opulentes ou coquettes, s'élevaient dans les jardins et mariaient
heureusement leur rusticité artificielle et bourgeoise avec le charme
des vieux villages de pierre grise. C'était un pays de villégiature, un
pays de repos, de confort, d'opulence, où la prospérité belge s'étalait
avec une complaisance joyeuse. Les villes elles-mêmes avaient toutes un
aspect accueillant de villes d'eaux. Namur riait à l'étranger dans sa
ceinture de forts, et avait converti en parc sa vieille citadelle;
Dinant, qui s'allongeait voluptueusement au pied du rocher autour de sa
vieille église dont l'étrange et charmant clocher bulbeux accrochait le
regard, avait l'air d'une capitale d'opérette. Andenne, Huy, Hastières,
Yvoir, Freyr, Godinne, tous les villages, toutes les villettes de la
contrée avaient le même aspect de gaîté tranquille et saine, de gaîté
wallonne. Ce n'étaient pas précisément des villes d'art, des
villes-musées,--bien que, dans quelques-unes d'entre elles, à Huy, à
Dinant, à Hastières il y eût de fort belles églises, très anciennes et
très curieuses,--mais c'étaient cependant des œuvres d'art en ce sens
que, malgré les erreurs inévitables de la construction moderne, elles
portaient l'empreinte d'une tradition architecturale mosane, qui a
beaucoup de charme et d'originalité...
Illustrations:
ANVERS--FAÇADE D'UNE MAISON BOMBARDÉE, RUE DES TROIS-ROIS
_Ph. Express._
ANVERS--BERCHEM.--(QUARTIERS BURNTED)
_Ph. Express._
GAND--MAISON DES BATELIERS
_Ph. N D._
GAND--L'HOTEL DE VILLE
_Ph. N D._
Toutes, ou presque toutes, ont subi les stigmates de l'invasion. Namur,
qui fut défendue, Namur, qui fut bombardée et prise après un siège en
règle, a relativement peu souffert. Ce sont les villes ouvertes, les
villes où les Allemands sont entrés sans coup férir ou après des
batailles gagnées, qu'ils ont pillées et brûlées. A Dinant où les
Allemands, vaillamment attaqués par une avant-garde française avaient
d'abord subi un sanglant échec, sur quatorze cents maisons que
comptaient la ville et ses faubourgs deux cents à peine sont encore
debout. Près de l'église dont les débris calcinés sont éclaboussés d'une
boue sanglante, cent vingt hommes ont été mitraillés sous les yeux de
leurs femmes; à l'autre extrémité de la place, quatre-vingt-quatre
autres ont été fusillés. Pour qu'ils fussent atteints plus sûrement on
les avaient massés en carré contre un mur: les pelotons allemands
tiraient dans le tas. Suivant le rapport officiel belge, la liste des
victimes civiles de Dinant se monte à huit cents noms et là où s'élevait
une des plus jolies villes de la Meuse il ne reste plus que des ruines
désertes, un fantôme, un squelette de ville.
Andenne, moins pittoresque que Dinant, mais agréablement située sur le
bord de la Meuse entre Liége et Huy et qui n'en était pas moins une
accorte et charmante petite cité wallonne a eu à peu près le même sort.
Et ici le drame est encore plus inexplicable car les Allemands n'avaient
pas eu à se battre autour d'Andenne comme ils avaient eu à se battre
autour de Dinant. «Après deux jours d'une occupation plus ou moins
pacifique, raconte M. Pierre Nothomb dans son terrible livre: _Les
Barbares en Belgique_, le jeudi 20 août à 6 heures du soir, une vive
fusillade éclata de divers côtés à la fois et une douzaine de maisons
entre la Meuse et la gare se mirent à flamber. Les habitants réfugiés
dans leurs caves et qui avaient cru d'abord à une arrivée des alliés sur
la ville virent bientôt que la fusillade était dirigée contre eux. Ceux
qui allèrent à leur seuil pour voir ce qui se passait furent tués. Le
bourgmestre, M. Camus, remonté de sa cave pour fermer sa porte fut
blessé d'une balle égarée; son corps fut aussitôt criblé de vingt coups
de baïonnettes. De véritables feux de salve furent dirigés vers les
caves et les soupiraux.»
Trois cent vingt bourgeois furent ainsi assassinés, la plupart sous les
yeux de leur femme et de leurs enfants, et trois cents maisons furent
brûlées. L'officier qui présida à ce beau fait de guerre s'appelle
Schœnman. Mais le général von Bülow s'empressa d'en prendre la
responsabilité:
«C'est avec mon consentement, déclara ce noble homme de guerre, que le
général en chef a fait brûler toute la localité d'Andenne et que cent
personnes environ ont été fusillées». Il trouvait apparemment que son
subordonné avait un peu exagéré en en tuant plus de trois cents...
Huy fut moins cruellement traitée: on y a fusillé quelques otages, brûlé
et pillé quelques maisons, mais c'est peu de chose, relativement à ce
qui fut fait ailleurs.
Quant aux villages des rives de la Meuse ou des plateaux voisins, quant
aux villas et aux châteaux qui peuplaient les bois à flanc de coteau,
tous ont été pillés.
Mais certaines régions des Ardennes ont peut être souffert davantage.
L'offensive française s'y porta d'abord, et si nos troupes finalement
durent battre en retraite, ce ne fut qu'après de durs combats où les
Allemands perdirent beaucoup de monde.
C'est un pays de bois, de plateaux arides, coupé de vallées profondes,
un pays qui se prêterait merveilleusement à la guerre de partisans. On
sait que les Allemands en ont une peur affreuse: le franc-tireur est
leur cauchemar. Aussi, quand les Français qui avaient à défendre le pays
pied à pied, profitèrent de la disposition du sol pour tendre
d'heureuses embuscades, les attribuèrent-ils aux habitants. Ce fut le
prétexte d'affreuses représailles, massacres, fusillades, incendies,
bombardements qui n'étaient pas tout à fait, du reste, sans effets
militaires, car plus d'une fois nos troupes hésitèrent à défendre un
village ou une ferme sans absolue nécessité dans la certitude où elles
étaient que leur défense causerait la mort ou la ruine des habitants.
Longtemps, on n'a rien su de ce qui s'était passé dans ce malheureux
pays qui fut vraiment isolé du reste du monde. On sait aujourd'hui que
ses villages furent détruits par centaines, et ses habitants
littéralement décimés.
C'étaient aussi de beaux villages, moins riants, moins opulents que ceux
de la Meuse, mais d'un pittoresque délicieux: maisons de pierre grise
aux toits d'ardoise, clochers pointus, moulins à eau, heureusement
situés au bord des claires rivières.
Petits hameaux agrestes et paisibles suspendus au flanc d'une colline,
petites villes agricoles et forestières tassées aux carrefours des
grand'routes, Rossignol, Maissin, Neufchâteau, Etalle, Paliseul,
Herbeumont, Suxy, nous savons que vous aussi vous avez souffert durement
de la guerre; et quand nous pourrons à nouveau parcourir ces hauts
plateaux de l'Ardenne d'où l'on découvre d'immenses paysages pareils à
des fonds de tableaux gothiques, et ces profondes vallées, où tant de
fois, dans la paix des choses, nous avons cru qu'on pourrait oublier le
monde, nous retrouverons bien des ruines. Mais le pays que vos jolis
noms évoquent ne nous en sera que plus cher. Il n'aura rien perdu de son
charme qu'il doit à la nature même, à la configuration de son rude sol,
à la beauté de son ciel changeant plus qu'à l'effort des hommes, et
d'avoir souffert du passage des Barbares il ne nous paraîtra que plus
émouvant.
*
* *
En pays flamand, au contraire, les ravages sont irréparables. Là, la
guerre n'a pas seulement causé des ruines et semé des deuils, elle a
modifié tout l'aspect d'un pays. En quelques semaines, elle a détruit
l'effort patient de plusieurs siècles.
Illustrations:
F. WILLAERTS--RENTRÉE DU BÉGUINAGE--GAND (PEINTURE)
_Cl. Braun et Cie._ _Musée du Luxembourg._
FRANK BRANGWYN--VIEILLES MAISONS A GAND (EAU-FORTE)
_Ph. Vizzavona._
A. BOERTSOEN--LE DÉGEL (PEINTURE)
Aspect d'un vieux quartier de Gand sous la neige
_Cl. Braun et Cie._ _Musée du Luxembourg._