Je suis née dans la bibliothèque du château, dit la seconde petite
souris. Il y a comme un sort sur notre famille: presque aucune de nous
n'a le bonheur de pénétrer jusqu'à la salle à manger ou jusqu'à
l'office, objet de tous nos désirs. C'est aujourd'hui pour la première
fois que j'entre dans cette cuisine. Cependant, pendant mon voyage, j'ai
fréquenté plusieurs de ces lieux de délices. Dans cette fameuse
bibliothèque qui fut mon berceau, nous eûmes souvent à souffrir de la
faim; mais nous y acquîmes une belle instruction. La nouvelle du
concours ouvert par ordre du roi, pour la découverte de la recette de la
soupe à la brochette, arriva jusqu'à nous. Ma vieille grand-mère se
souvint qu'un jour elle avait entendu un des serviteurs de la
bibliothèque lire tout haut, dans un des livres, ce passage: «Le poète
est un magicien; il peut faire de la soupe rien qu'avec une brochette.»
Ma grand-mère me demanda si je me sentais poète; je ne savais même pas
ce que cela pouvait être.
--Allons, me dit-elle, il te faut voyager, et tâcher d'apprendre comment
l'on devient poète.
--C'est au-dessus de mes moyens, répliquai-je. Mais ma grand-mère, qui
avait souvent écouté ce qu'on lisait dans la bibliothèque, me dit que,
d'après les plus savantes autorités, il y avait trois ingrédients pour
faire un poète: de l'intelligence, de l'imagination et du sentiment.
--Si tu te procures ces trois choses, dit-elle, tu seras poète, et alors
il te sera facile de préparer cette fameuse soupe. Je partis donc en
voyage, à la quête de ces trois qualités; je me dirigeai vers l'ouest.
L'intelligence, m'étais-je dit, est la principale des trois; les deux
autres sont bien moins estimées dans ce monde: donc je m'attachai à
acquérir d'abord l'intelligence. Mais où la trouver?» Regarde la fourmi,
et tu apprendras la sagesse», a dit un certain roi des Israélites, comme
ma grand-mère l'avait encore entendu lire. Donc je marchai sans
m'arrêter, jusqu'à ce que j'eusse rencontré la première grande
fourmilière. Là, je me mis aux aguets, pour saisir la sagesse au gîte.
Les fourmis sont un petit peuple bien respectable; elles ne sont
qu'intelligence d'outre en outre. Tout, chez elles, se passe comme un
problème de mathématique qui se résout bien méthodiquement. Travailler,
travailler sans cesse et pondre des oeufs, c'est là, disent-elles,
remplir ses devoirs vis-à-vis du présent et de l'avenir, et elles ne
font pas autre chose. Elles se divisent en supérieures et en
inférieures; le rang est marqué par un numéro d'ordre; la reine porte le
numéro un. Son opinion est la seule vraie; elle possède infuse la
quintessence de la sagesse. C'était de la plus haute importance pour
moi; il ne s'agissait plus que de reconnaître la reine au milieu de ces
milliers de petites bêtes. J'entendis rapporter plusieurs propos d'elle
qui témoignaient en effet d'une raison supérieure; car ils apparurent
absurdes à ma pauvre cervelle. Elle prétendait que sa fourmilière était
ce qu'il y avait de plus élevé dans ce monde. Cependant, tout à côté se
trouvait un arbre qui dépassait la fourmilière d'une centaine de pieds;
mais on n'en parlait jamais et, comme les fourmis sont aveugles, le dire
de la reine passait pour la vérité même. Un soir, une fourmi égarée se
mit à grimper sur l'arbre et, sans monter jusqu'à la cime, parvint
cependant plus haut qu'aucune de ses soeurs n'était jamais montée.
Lorsqu'elle fut de retour, elle parla de son ascension, et déclara que
l'arbre lui semblait bien plus élevé que la fourmilière; cela fut
regardé comme une offense à l'honneur de la communauté, et la pauvre
fourmi se vit condamnée aux travaux les plus pénibles, tels que charrier
les insectes morts, etc. Mais quelque temps après, une autre fourmi se
fourvoya également sur l'arbre. Rentrée au bercail, elle parla de son
excursion avec prudence et amphibologie, laissant cependant deviner, à
qui voulait comprendre, que l'arbre était plus haut que la fourmilière.
Comme elle était très considérée, qu'elle était une des dignitaires de
la cour, loin de la persécuter comme la première, on plaça sur sa tombe,
lorsqu'elle mourut, une coquille d'oeuf en guise de monument, pour
éterniser le souvenir de son courage et de sa science. Avec tout cela,
je n'avais pu encore découvrir la reine, et j'étais toujours en
observation. Je remarquai que les fourmis portaient de temps en temps
leurs oeufs à l'air pour les mettre au soleil. Un jour j'en vis une qui
ne pouvait plus ramasser son oeuf pour le rentrer. Deux autres
accoururent pour l'aider; mais elles étaient elles-mêmes chargées
chacune d'un oeuf; en secourant leur compagne, elles faillirent laisser
tomber leur fardeau. Aussitôt elles s'en furent, laissant la pauvrette
dans l'embarras.
--Voilà qui est bien agi, c'est la sagesse même, entendis-je une voix
s'écrier; chacun est son plus proche prochain. Nous autres fourmis, nous
ne nous y trompons jamais; nous naissons toutes raisonnables. Cependant,
parmi nous toutes, c'est moi qui ai la plus haute raison. À ces mots je
vis, au milieu de la foule qui grouillait, une fourmi se dresser
orgueilleusement sur ses pattes de derrière. Il n'y avait pas à s'y
tromper, c'était la reine. Je la happai d'un coup de langue et je
l'avalai. Je possédais donc la sagesse et l'intelligence. Ce n'était pas
assez. Je me mis à mon tour à grimper sur l'arbre qui ombrageait la
fourmilière: c'était un beau chêne, déjà plus que séculaire; il avait à
sa cime une magnifique couronne. Je savais par ma grand-mère que les
arbres sont habités par des êtres particuliers, des dryades, une nymphe
qui naît avec l'arbre et qui meurt avec lui. En effet, au sommet, dans
un creux de l'arbre, se trouvait une jeune fille d'une beauté
surhumaine, ce qui ne l'empêcha pas de pousser un cri d'effroi en
m'apercevant. Comme toutes les femmes, elle avait peur des souris; de
plus, elle savait que j'aurais pu ronger l'écorce de l'arbre auquel son
existence était attachée. Je lui dis de bonnes paroles et la rassurai
sur mes intentions; elle me prit dans la main et me caressa doucement.
Je lui contai pourquoi je m'étais hasardée à courir le monde. Elle me
promit que le soir même, peut-être, je posséderais une des deux choses
qui me manquaient pour devenir poète.
--Le beau Phantasus, dit-elle, le dieu de l'imagination, vient souvent
se reposer sur ce chêne, dont il aime le tronc noueux et puissant, les
fortes racines, la majestueuse couronne qui, en hiver, brave la tempête
et les neiges, et en été, forme ce magnifique dôme de verdure d'où l'on
domine le vaste paysage que tu vois devant toi. Les oiseaux, qui y
abondent, chantent leurs aventures dans les contrées lointaines; la
cigogne dont le nid est accroché là-bas, à la seule branche morte, nous
raconte même les merveilles du pays des Pyramides.» Tout cela plaît à
Phantasus; il aime aussi à m'entendre faire le récit de ma vie. Tout à
l'heure il doit venir me voir. Cache-toi en bas, sous cette touffe de
muguet; je trouverai bien moyen, pendant qu'il sera perdu dans ses
rêveries, de lui arracher une petite plume de son aile; jamais poète
n'en aura eu de pareille.» Et, en effet, le brillant Phantasus arriva;
la bonne dryade lui enleva une plume de ses ailes aux mille couleurs, et
me la donna. Je la mis dans l'eau pour la rendre moins coriace, puis,
avec assez de peine encore, je la rongeai. Je me trouvai donc posséder
intelligence et imagination; restait le sentiment. Je retournai à la
bibliothèque; je savais qu'elle contenait beaucoup de ces bons romans
qui sont destinés à délivrer les humains de leur trop plein de larmes,
et qui sont comme des éponges pour pomper les sentiments. Je me
souvenais qu'on les reconnaissait à l'air appétissant du papier. J'en
attaquai un, puis un second; je commençai à ressentir dans tout mon être
des tressaillements étranges. J'en dévorai un troisième: j'étais poète;
il n'y avait plus à en douter. J'avais des maux de tête, des maux de
ventre, des douleurs partout; j'étais dans une agitation continuelle.
Et, maintenant, comment faire la soupe à la brochette? Mon imagination
me fournit force situations, histoires, anecdotes, proverbes où se
trouve une brochette, ou ce qui y ressemble, un bâtonnet, un petit
morceau de bois. Rien de plus amusant et de plus récréatif; c'est bien
mieux qu'une vraie soupe. Ainsi, je vais commencer par narrer à Votre
Majesté le conte où, d'un coup d'une petite baguette, la bonne fée
transforma Cendrillon et tous les objets de la cuisine; demain ce sera
une autre histoire, et ainsi de suite.
--Assez de toutes ces fadaises, ce sont viandes creuses! s'écria le roi.
À la suivante!
--Psch, psch! entendit-on tout à coup. Une petite souris, la quatrième
de la bande, celle qu'on avait crue morte, venait d'entrer dans la
cuisine. Elle se précipita comme une flèche au milieu de l'assemblée,
renversant la brochette couverte d'un crêpe, qui avait été placée là en
son souvenir.