Je commençai par m'embarquer sur un navire qui vogua vers le nord. Je
m'étai laissé dire que le maître queux était un habile homme, qui savait
se tirer d'affaire, et que sur mer, en effet, il fallait pouvoir faire
la cuisine avec peu de chose.» Peut-être, m'étais-je dit, sera-t-il
obligé de faire la soupe avec une brochette; nous verrons alors comme il
s'y prendra.» Mais, pas du tout; il y avait là quantité de tranches de
lard, de gros tonneaux de viande salée et de belle farine. Ma foi, je
vécus dans l'abondance; il ne fut pas question de faire de la soupe à la
brochette. Nous naviguâmes bien des nuits et des jours; le navire
dansait effroyablement. Enfin nous arrivâmes à destination, tout à
l'extrême nord. Je quittai le navire et m'élançai à terre. Je vis devant
moi de grandes et épaisses forêts de sapins et de bouleaux; une forte
odeur de résine s'en dégageait. D'abord je crus que cela sentait le
saucisson; je me précipitai vers le bois; mais tout ce que j'y gagnai,
ce fut un rude éternuement. En m'avançant, je trouvai de grands lacs. De
loin, on croyait que c'était une immense mare d'encre; mais, de près,
l'eau en était claire et limpide. Une troupe de cygnes s'y tenait
immobile. D'abord je pensai que c'était un amas d'écume; mais ils
sortirent de l'eau, et je les reconnus. Moi, je me tins aux bêtes de mon
espèce. Je me liai avec des souris des champs et des bois; mais elles ne
savent pas grand-chose, surtout en matière d'art culinaire. Lorsque je
leur parlai de la soupe à la brochette elles déclarèrent que la chose
était une pure impossibilité; je vis bien qu'elles ne connaissaient pas
le secret que je poursuivais. Mais elles m'apprirent pourquoi l'odeur
était si forte dans la forêt, pourquoi plantes et fleurs étaient si
aromatiques. Nous étions au mois de mai, en plein printemps. Près de la
lisière de la forêt, s'élevait une grande perche, haute comme le mât
d'un navire; tout en haut, des couronnes de fleurs, des rubans de
couleur étaient attachés: c'était l'arbre de mai. Les garçons de ferme
et les servantes dansaient autour, au son d'un violon qu'ils
accompagnaient en chantant à tue-tête. J'allai me blottir à l'écart,
dans une touffe de belle mousse bien douce; la lune donnait en plein sur
ce tapis vert, couleur qui repose les yeux quand on les a fatigués. Tout
à coup je vis surgir autour de moi toute une troupe de charmantes
petites créatures; elles étaient conformées comme des hommes, mais mieux
proportionnées. C'étaient des elfes: ils portaient de magnifiques
habits, taillés dans les feuilles des plus belles fleurs, garnis avec
les ailes des plus brillants scarabées; c'était une délicieuse variété
de couleurs. Ils avaient tous l'air de chercher quelque chose dans
l'herbe; quelques-uns s'approchèrent de moi.
--Voilà juste ce qu'il nous faut, dit un des plus gentils de ces elfes,
en montrant ma brochette, que je tenais dans ma patte. Et, plus il
regardait mon bâton de voyage, plus il en paraissait enchanté.
--Je veux bien le prêter, dis-je, mais il faudra me le rendre.
--Rendre! rendre! s'écrièrent-ils en choeur. Et ils saisirent la
brochette, que je leur abandonnai. Ils s'en allèrent en dansant vers un
endroit où la mousse n'était pas trop touffue. Là ils fichèrent en terre
ma brochette. Maintenant je compris ce qu'ils voulaient: c'était d'avoir
aussi leur arbre de mai. Ils se mirent à le décorer; jamais je ne vis
pareille magnificence. Des petites araignées vinrent couvrir le petit
bâton de fils d'or, et y suspendirent des bannières finement tissées,
qui volaient au vent; au clair de la lune, la blancheur en était si
resplendissante, que j'en eus les yeux éblouis. Puis ces industrieuses
bestioles allèrent prendre les couleurs les plus éclatantes aux ailes
des papillons endormis, et vinrent en barioler leurs charmants tissus.
Quelques pétales de fleurs, quelques gouttes de rosée qui brillaient
comme des diamants, furent placés çà et là avec goût. Je ne
reconnaissais plus ma brochette; jamais il n'y eut sur cette terre
d'arbre de mai comparable à celui-là. On alla quérir les elfes pour qui
on avait préparé toutes ces merveilles, les seigneurs et les belles
dames; ceux que j'avais d'abord vus n'étaient que des serviteurs. On
m'invita à m'approcher pour jouir de la fête, mais pas trop près, car,
en remuant, j'aurais pu écraser de mon poids quelqu'un de la société.
Les danses commencèrent. Quelle délicieuse musique j'entendis alors! À
travers tout le bois résonnaient des chants d'oiseaux. C'était un son
plein et harmonieux, et fort comme celui d'un millier de cloches de
verre. Le tout était accompagné du doux susurrement des branches
d'arbre; je distinguai aussi le tintement des clochettes bleues qui
étaient suspendues à ma brochette, qui, elle-même, frappée avec une tige
de fleur par un des elfes, rendait le son le plus mélodieux. Jamais je
n'aurais cru la chose possible. Ce petit bâton devenait un instrument de
musique: tout dépend de la façon dont on s'y prend. J'étais transportée,
touchée jusqu'aux larmes; quoique je ne sois qu'une petite souris, j'ai
la sensibilité vive, et je pleurai de joie. Que la nuit me parut courte!
Mais en cette saison, il n'y a pas à dire, le soleil se lève de bon
matin. À l'aurore vint un coup de vent, qui emporta dans les airs toute
cette splendide décoration de l'arbre de mai; encore un instant, et tout
cela disparut. Six elfes vinrent poliment me rapporter ma brochette, me
remerciant beaucoup, et ils demandèrent si, en retour du service que je
leur avais rendu, je ne voulais pas exprimer un voeu; que, s'il était en
leur pouvoir de l'accomplir, ils le feraient bien volontiers. Je saisis
la balle au bond, et je les priai de me dire comment se prépare la soupe
à la brochette.
--Mais tu viens de le voir, répondit le chef de la bande. Tu ne
reconnaissais plus ton petit bâton; tu as bien vu tout le parti que nous
en avons tiré.
--Mais je ne parle pas an figuré, répliquai-je. C'est d'une véritable
soupe qu'il s'agit. Et je leur contai toute l'histoire.
--Vous voyez bien, ajoutai-je, que le roi des souris ni son puissant
empire ne sauraient tirer aucun profit de toutes les belles choses dont
vous avez orné ma brochette, même si je pouvais les reproduire; ce
serait un charmant spectacle, mais bon seulement pour le dessert, quand
on n'a plus faim. Alors le petit elfe plongea son petit doigt dans le
calice d'une violette et le promena ensuite sur la brochette:
--Fais attention, dit-il. Quand tu seras de retour auprès de ton roi,
touche son museau de ton bâton, sur lequel tu verras éclore, même au
plus froid de l'hiver, les plus belles violettes. Comme cela je t'aurai
au moins fait un petit don en récompense de ta complaisance, et même j'y
ajouterai encore quelque chose. À ces mots, la souricelle approcha la
brochette de l'auguste museau de son souverain et, en effet, le petit
bâton se trouva entouré du plus joli bouquet de violettes; c'était une
odeur délicieuse; mais elle n'était pas du goût de la gent souricière,
et le roi ordonna aux souris qui étaient près du foyer de mettre leurs
queues sur les restes du feu, pour remplacer cette fade senteur, bonne,
dit-il, pour les hommes tout au plus, par une agréable odeur de roussi.
--Mais, dit alors le roi, le petit elfe n'avait-il pas promis encore
autre chose?
--Oui, répondit la souris, il a tenu parole. C'est encore une jolie
surprise du plus bel effet: «Les violettes, dit-il, c'est pour la vue et
l'odorat, je vais maintenant t'accorder quelque chose pour l'ouïe.» Et
la souris retourna sa brochette. Les fleurs avaient disparu; il ne
restait plus que le petit morceau de bois. Elle se mit à le mouvoir
comme un bâton de chef d'orchestre et à battre la mesure. Dieu! quelle
drôle de musique on entendit! Ce n'étaient plus les sons divins qui
avaient retenti dans la forêt pour le bal des elfes; c'étaient tous les
bruits imaginables qui peuvent se produire dans une cuisine. Les souris
étaient tout oreille. On entendait le pétillement des sarments, le
ronflement du four, le bouillonnement de la soupe, le crépitement de la
graisse, le bruit continu d'une pièce de viande qui rôtit et se rissole.
Soudain on aurait dit qu'un coup de vent venait d'activer le feu, de
façon que pots et casseroles débordèrent, et ce qui en tomba sur les
charbons fit un grand tintamarre. Puis plus rien, silence complet. Peu à
peu commença un léger bruit, comme un chant doux et plaintif; c'est la
bouilloire qui s'échauffe: le son devient plus fort, l'eau entre en
ébullition. C'est de nouveau un bacchanal produit par une douzaine de
casseroles, les unes en majeur, les autres en mineur. La petite souris
brandit son bâton avec une rapidité de plus en plus grande: les pots
écument, jettent de gros bouillons qui produisent un gargouillement
bruyant; tout déborde, tout se sauve, c'est comme un sifflement
infernal. Puis un nouveau coup de vent passe par la cheminée. Hou! hah!
quel fracas! La petite souris, effrayée, laisse tomber son bâton. On
n'entend plus rien.
--En voilà une fameuse cuisson! dit le roi. Allons, qu'on serve la
soupe!
--Mais c'est là tout, répondit la souris; la soupe est partie tout
entière dans le feu.
--C'est une mauvaise plaisanterie, dit le roi. Allons, à la suivante.