II

«Elle est fausse, elle ne vaut rien!» À ces mots, disait le schilling,

je vibrai d'indignation. Ne savais-je pas bien que j'étais de bon

argent, que je sonnais bien et que mon empreinte était loyale et

authentique? Ces gens se trompent, pensais-je; ou plutôt ce n'est pas de

moi qu'ils parlent. Mais non, c'était bien de moi-même qu'il s'agissait,

c'était bien moi qu'ils accusaient d'être une pièce fausse!» Je la

passerai ce soir à la faveur de l'obscurité, «se dit l'homme qui m'avait

ramassé.» C'est ce qu'il fit en effet; le soir on m'accepta sans mot

dire. Mais le lendemain on recommença à m'injurier de plus belle:

«Mauvaise pièce, disait-on, tâchons de nous en débarrasser.» «Je

tremblais entre les doigts des gens qui cherchaient à me glisser

furtivement à autrui.»Malheureux que je suis! m'écriais-je. À quoi me

sert-il d'être si pur de tout alliage, d'avoir été si nettement frappé!

On n'est donc pas estimé, dans le monde, à sa juste valeur, mais d'après

l'opinion qu'on se forme de vous. Ce doit être bien affreux d'avoir la

conscience chargée de fautes, puisque, même innocent, on souffre à ce

point d'avoir seulement l'air coupable!» Chaque fois qu'on me produisait

à la lumière pour me mettre en circulation, je frémissais de crainte. Je

m'attendais à être examiné, scruté, pesé, jeté sur la table, dédaigné et

injurié comme l'oeuvre du mensonge et de la fraude.» J'arrivai ainsi

entre les mains d'une pauvre vieille femme. Elle m'avait reçu pour

salaire d'une rude journée de travail. Impossible de tirer parti de moi!

Personne ne voulait me recevoir. C'était une perte sérieuse pour la

pauvre vieille.» Me voilà donc réduite, se dit-elle, à tromper quelqu'un

en lui faisant accepter cette pièce fausse. C'est bien contre mon gré,

mais je ne possède rien et je ne puis me permettre le luxe de conserver

un mauvais schilling. Ma foi, je vais le donner au boulanger qui est si

riche: cela lui fera moins de tort qu'à n'importe qui. C'est mal

néanmoins ce que je fais.» «Faut-il que j'aie encore le malheur de peser

sur la conscience de cette brave femme! me dis-je en soupirant. Ah! qui

aurait supposé, en me voyant si brillant dans mon jeune temps, qu'un

jour je descendrais si bas?» «La vieille femme entra chez l'opulent

boulanger; celui-ci connaissait trop bien les pièces ayant cours pour se

laisser prendre: il me jeta à la figure de la pauvre vieille, qui s'en

alla honteuse et sans pain. C'était pour moi le comble de l'humiliation!

J'étais désolé et navré, comme peut l'être un schilling méprisé, dont

personne ne veut.» La bonne femme me reprit pourtant, et, de retour chez

elle, elle me regarda de son regard bienveillant: «Non, dit-elle, je ne

veux plus chercher à attraper personne; je vais te trouer pour que

chacun voie bien que tu es une pièce fausse. Mais l'idée m'en vient tout

à coup: qui sait? Ne serais-tu pas une de ces pièces de monnaie qui

portent bonheur? J'en ai comme un pressentiment. Oui, c'est cela, je

vais te percer au milieu, et passer un ruban par le trou; je

t'attacherai au cou de la petite fille de la voisine et tu lui porteras

bonheur.» «Elle me transperça comme elle l'avait dit, et ce ne fut pas

pour moi une sensation agréable. Toutefois, de ceux dont l'intention est

bonne on supporte bien des choses. Elle passa le ruban par le trou: me

voilà transformé en une sorte de médaillon, et l'on me suspend au cou de

la petite qui, toute joyeuse, me sourit et me baise. Je passai la nuit

sur le sein innocent de l'enfant.» Le matin venu, sa mère me prit entre

les doigts, me regarda bien. Elle avait son idée sur moi, je le devinai

aussitôt. Elle prit des ciseaux et coupa le ruban.» Ah! tu es un

schilling qui porte bonheur! dit-elle. C'est ce que nous verrons.» «Elle

me plongea dans du vinaigre. Oh, le bain pénible que je subis! J'en

devins verdâtre. Elle mit ensuite du mastic dans le trou, et, sur le

crépuscule, alla chez le receveur de la loterie afin d'y prendre un

billet. Je m'attendais à un nouvel affront. On allait me rejeter avec

dédain, et cela devant une quantité de pièces fières de leur éclat.

J'échappai à cet affront. Il y avait beaucoup de monde chez le receveur;

il ne savait qui entendre; il me lança parmi les autres pièces, et,

comme je rendis un bon son d'argent, tout fut dit. J'ignore si le billet

de la voisine sortit au premier tirage, mais ce que je sais bien, c'est

que, le lendemain, je fus reconnu de nouveau pour une mauvaise pièce et

mis à part pour être passé en fraude.» Mes misérables pérégrinations

recommencèrent. Je roulai de main en main, de maison en maison, insulté,

mal vu de tout le monde. Personne n'avait confiance en moi, et je finis

par douter de ma propre valeur. Dieu, quel affreux temps ce fut là!»

«Arrive un voyageur étranger. On s'empresse naturellement de lui passer

la mauvaise pièce, qu'il prend sans la regarder. Mais quand il veut me

donner à son tour, chacun se récrie: «Elle est fausse, elle ne vaut

rien!» Voilà les affligeantes paroles que je fus condamné pour la

centième fois à entendre.» On me l'a pourtant donnée pour bonne», dit

l'étranger en me considérant avec attention. Un sourire s'épanouit tout

à coup sur ses lèvres. C'était extraordinaire; toute autre était

l'impression que je produisais habituellement sur ceux qui me

regardaient.»Tiens! s'écria-t-il, c'est une pièce de mon pays, un brave

et honnête schilling. On l'a troué; on l'a traité comme une pièce

fausse. Je vais le garder et je le remporterai chez nous.» «Je fus, à

ces mots, pénétré de la joie la plus vive. Depuis longtemps je n'étais

plus accoutumé à recevoir des marques d'estime. On m'appelait un brave

et honnête schilling, et bientôt je retournerais dans mon pays, où tout

le monde me ferait fête comme autrefois. Je crois que, dans mon

transport, j'aurais lancé des étincelles si ma substance l'avait

permis.» Je fus enveloppé dans du beau papier de soie, afin de ne plus

être confondu avec les autres monnaies; et lorsque mon possesseur

rencontrait des compatriotes, il me montrait à eux; tous disaient du

bien de moi, et l'on prétendait même que mon histoire était

intéressante.» Enfin j'arrivai dans ma patrie. Toutes mes peines furent

finies, et je repris un nouveau plaisir à l'existence. Je n'éprouvais

plus de contrariétés; je ne subissais plus d'affronts. J'avais

l'apparence d'une pièce fausse à cause du trou dont j'étais percé; mais

cela n'y faisait rien; on s'assurait tout de suite que j'étais de bon

aloi et l'on me recevait partout avec plaisir.» Ceci prouve qu'avec la

patience et le temps, on finit toujours par être apprécié à sa véritable

valeur.» C'est vraiment ma conviction», dit le schilling en terminant

son récit.

Contes merveilleux, Tome II · 第 35 / 49 题