Prince et princesse

Encore une fois, Gerda dut se reposer, elle s'assit. Alors sur la neige

une corneille sautilla auprès d'elle, une grande corneille qui la

regardait depuis un bon moment en secouant la tête. Elle fit Kra! Kra!

bonjour, bonjour. Elle ne savait dire mieux, mais avait d'excellentes

intentions. Elle demanda à la petite fille où elle allait ainsi, toute

seule, à travers le monde.

Le mot seule, Gerda le comprit fort bien, elle sentait mieux que

quiconque tout ce qu'il pouvait contenir, elle raconta toute sa vie à la

corneille et lui demanda si elle n'avait pas vu Kay.

La corneille hochait la tête et semblait réfléchir.

--Mais, peut-être bien, ça se peut....

--Vraiment! tu le crois? cria la petite fille.

Elle aurait presque tué la corneille tant elle l'embrassait.

--Doucement, doucement, fit la corneille. Je crois que ce pourrait bien

être Kay, mais il t'a sans doute oubliée pour la princesse.

--Est-ce qu'il habite chez une princesse? demanda Gerda.

--Oui, écoute, mais je m'exprime si mal dans ta langue. Si tu comprenais

le parler des corneilles, ce me serait plus facile.

--Non, ça je ne l'ai pas appris, dit Gerda, mais grand-mère le savait,

elle savait tout. Si seulement je l'avais appris!

--Ça ne fait rien, je raconterai comme je pourrai, très mal sûrement.

Et elle se mit à raconter.

Dans ce royaume où nous sommes, habite une princesse d'une intelligence

extraordinaire.

L'autre jour qu'elle était assise sur le trône--ce n'est pas si amusant

d'après ce qu'on dit-elle se mit à fredonner «Pourquoi ne pas me

marier?»

--Tiens, ça me donne une idée! s'écria-t-elle. Et elle eut envie de se

marier, mais elle voulait un mari capable de répondre avec esprit quand

on lui parlait de toutes choses.

--Chaque mot que je dis est la pure vérité, interrompit la corneille.

J'ai une fiancée qui est apprivoisée et se promène librement dans le

château, c'est elle qui m'a tout raconté.

Sa fiancée était naturellement aussi une corneille, car une corneille

mâle cherche toujours une fiancée de son espèce.

Tout de suite les journaux parurent avec une bordure de coeurs et

l'initiale de la princesse. On y lisait que tout jeune homme de bonne

apparence pouvait monter au château et parler à la princesse, et celui

qui parlerait de façon que l'on comprenne tout de suite qu'il était bien

à sa place dans un château, que celui enfin qui parlerait le mieux, la

princesse le prendrait pour époux.

--Oui! oui! tu peux m'en croire, c'est aussi vrai que me voilà, dit la

corneille, les gens accouraient, quelle foule, quelle presse, mais sans

succès le premier, ni le second jour. Ils parlaient tous très facilement

dans la rue, mais quand ils avaient dépassé les grilles du palais, vu

les gardes en uniforme brodé d'argent, les laquais en livrée d'or sur

les escaliers et les grands salons illuminés, ils étaient tout

déconcertés, ils se tenaient devant le trône où la princesse était

assise et ne savaient que dire sinon répéter le dernier mot qu'elle

avait prononcé, et ça elle ne se souciait nullement de l'entendre

répéter. On aurait dit que tous ces prétendants étaient tombés en

léthargie--jusqu'à ce qu'ils se retrouvent dehors, dans la rue, alors

ils retrouvaient la parole. Il y avait queue depuis les portes de la

ville jusqu'au château, affirma la corneille. Quand ils arrivaient au

château, on ne leur offrait même pas un verre d'eau.

Les plus avisés avaient bien apporté des tartines mais ils ne

partageaient pas avec leurs voisins, ils pensaient:

«S'il a l'air affamé, la princesse ne le prendra pas.»

--Mais Kay, mon petit Kay, quand m'en parleras-tu? Était-il parmi tous

ces gens-là?--Patience! patience! nous y sommes. Le troisième jour

arriva un petit personnage sans cheval ni voiture, il monta d'un pas

décidé jusqu'au château, ses yeux brillaient comme les tiens, il avait

de beaux cheveux longs, mais ses vêtements étaient bien pauvres.

--C'était Kay, jubila Gerda. Enfin je l'ai trouvé.

Et elle battit des mains.

--Il avait un petit sac sur le dos, dit la corneille.

--Non, c'était sûrement son traîneau, dit Gerda, il était parti avec.

--Possible, répondit la corneille, je n'y ai pas regardé de si près,

mais ma fiancée apprivoisée m'a dit que lorsqu'il entra par le grand

portail, qu'il vit les gardes en uniforme brodé d'argent, les laquais

des escaliers vêtus d'or, il ne fut pas du tout intimidé, il les salua,

disant:

--Comme ce doit être ennuyeux de rester sur l'escalier, j'aime mieux

entrer. Les salons étaient brillamment illuminés, les Conseillers

particuliers et les Excellences marchaient pieds nus et portaient des

plats en or, c'était quelque chose de très imposant. Il avait des

souliers qui craquaient très fort, mais il ne se laissa pas

impressionner.

--C'est sûrement Kay, dit Gerda, je sais qu'il avait des souliers neufs

et je les entendais craquer dans la chambre de grand-maman.

Mais plein d'assurance, il s'avança jusque devant la princesse qui était

assise sur une perle grande comme une roue de rouet.

Toutes les dames de la cour avec leurs servantes et les servantes de

leurs servantes, et tous les chevaliers avec leurs serviteurs et les

serviteurs de leurs serviteurs qui eux-mêmes avaient droit à un petit

valet, se tenaient debout tout autour et plus ils étaient près de la

porte, plus ils avaient l'air fier. Le valet du domestique du premier

serviteur qui se promène toujours en pantoufles, on ose à peine le

regarder tellement il a l'air fier debout devant la porte.

--Mais est-ce que Kay a tout de même eu la princesse?

--Si je n'étais pas corneille, je l'aurais prise. Il était décidé et

charmant, il n'était pas venu en prétendant mais seulement pour juger de

l'intelligence de la princesse et il la trouva remarquable... et elle le

trouva très bien aussi.

--C'était lui, c'était Kay, s'écria Gerda, il était si intelligent, il

savait calculer de tête même avec les chiffres décimaux. Oh! conduis-moi

au château....

--C'est vite dit, répartit la corneille, mais comment? J'en parlerai à

ma fiancée apprivoisée, elle saura nous conseiller car il faut bien que

je te dise qu'une petite fille comme toi ne peut pas entrer là

régulièrement.

--Si, j'irai, dit Gerda. Quand Kay entendra que je suis là il sortira

tout de suite pour venir me chercher.

--Attends-moi là près de l'escalier.

Elle secoua la tête et s'envola.

Il faisait nuit lorsque la corneille revint.

--Kra! Kra! fit-elle. Ma fiancée te fait dire mille choses et voici pour

toi un petit pain qu'elle a pris à la cuisine. Ils ont assez de pain

là-dedans et tu dois avoir faim. Il est impossible que tu entres au

château--tu n'as pas de chaussures--les gardes en argent et les laquais

en or ne le permettraient pas, mais ne pleure pas, tu vas tout de même y

aller. Ma fiancée connaît un petit escalier dérobé qui conduit à la

chambre à coucher et elle sait où elle peut en prendre la clé.

Alors la corneille et Gerda s'en allèrent dans le jardin, dans les

grandes allées où les feuilles tombaient l'une après l'autre, puis au

château où les lumières s'éteignaient l'une après l'autre et la

corneille conduisit Gerda jusqu'à une petite porte de derrière qui était

entrebâillée.

Oh! comme le coeur de Gerda battait d'inquiétude et de désir, comme si

elle faisait quelque chose de mal, et pourtant elle voulait seulement

savoir s'il s'agissait bien de Kay--oui, ce ne pouvait être que lui,

elle pensait si intensément à ses yeux intelligents, à ses longs

cheveux, elle le voyait vraiment sourire comme lorsqu'ils étaient à la

maison sous les roses. Il serait sûrement content de la voir, de savoir

quel long chemin elle avait fait pour le trouver.

Les voilà dans l'escalier où brûlait une petite lampe sur un buffet; au

milieu du parquet se tenait la corneille apprivoisée qui tournait la

tête de tous les côtés et considérait Gerda, laquelle fit une révérence

comme grand-mère le lui avait appris.

--Mon fiancé m'a dit tant de bien de vous, ma petite demoiselle, dit la

corneille apprivoisée, du reste votre curriculum vitae, comme on dit,

est si touchant. Voulez-vous tenir la lampe, je marcherai devant. Nous

irons tout droit, ici nous ne rencontrerons personne.

--Il me semble que quelqu'un marche juste derrière nous, dit Gerda.

Quelque chose passa près d'elle en bruissant, sur les murs glissaient

des ombres: chevaux aux crinières flottantes et aux jambes fines, jeunes

chasseurs, cavaliers et cavalières.

--Rêves que tout cela, dit la corneille. Ils viennent seulement orienter

vers la chasse les rêves de nos princes, nous pourrons d'autant mieux

les contempler dans leur lit. Mais autre chose: si vous entrez en grâce

et prenez de l'importance ici, vous montrerez-vous reconnaissante?

--Ne parlons pas de ça, dit la corneille de la forêt.

Ils entrèrent dans la première salle tendue de satin rose à grandes

fleurs, les rêves les avaient dépassés et couraient si vite que Gerda ne

put apercevoir les hauts personnages. Les salles se succédaient l'une

plus belle que l'autre, on en était impressionné... et ils arrivèrent à

la chambre à coucher.

Le plafond ressemblait à un grand palmier aux feuilles de verre

précieux, et au milieu du parquet se trouvaient, accrochés à une tige

d'or, deux lits qui ressemblaient à des lis, l'un était blanc et la

princesse y était couchée, l'autre était rouge et c'est dans celui-là

que Gerda devait chercher le petit Kay. Elle écarta quelques pétales

rouges et aperçut une nuque brune.

--Oh! c'est Kay! cria-t-elle tout haut en élevant la lampe vers lui.

Les rêves à cheval bruissaient dans la chambre. Il s'éveilla, tourna la

tête vers elle--et ce n'était pas le petit Kay....

Le prince ne lui ressemblait que par la nuque mais il était jeune et

beau.

Alors la petite Gerda se mit à pleurer, elle raconta toute son histoire

et ce que les corneilles avaient fait pour l'aider.

--Pauvre petite, s'exclamèrent le prince et la princesse. Ils louèrent

grandement les corneilles, déclarant qu'ils n'étaient pas du tout fâchés

mais qu'elles ne devaient tout de même pas recommencer. Cependant ils

voulaient leur donner une récompense.

--Voulez-vous voler librement? demanda la princesse, ou voulez-vous

avoir la charge de corneilles de la cour ayant droit à tous les déchets

de la cuisine?

Les deux corneilles firent la révérence et demandèrent une charge fixe;

elles pensaient à leur vieillesse et qu'il est toujours bon d'avoir

quelque chose de sûr pour ses vieux jours.

Le prince se leva de son lit et permit à Gerda d'y dormir. Il ne pouvait

vraiment faire plus. Elle joignit ses petites mains et pensa:

«Comme il y a des êtres humains et aussi des animaux qui sont bons!»

Là-dessus elle ferma les yeux et s'endormit délicieusement.

Tous les rêves voltigèrent à nouveau autour d'elle, cette fois ils

avaient l'air d'anges du Bon Dieu, ils portaient un petit traîneau sur

lequel était assis Kay qui saluait. Mais tout ceci n'était que rêve et

disparut dès qu'elle s'éveilla.

Le lendemain on la vêtit de la tête aux pieds de soie et de velours,

elle fut invitée à rester au château et à couler des jours heureux mais

elle demanda seulement une petite voiture attelée d'un cheval et une

paire de petites bottines, elle voulait repartir de par le monde pour

retrouver Kay.

On lui donna de petites bottines et un manchon, on l'habilla à ravir et

au moment de partir un carrosse d'or pur attendait devant la porte. La

corneille de la forêt, mariée maintenant, les accompagna pendant trois

lieues, assise à côté de la petite fille car elle ne pouvait supporter

de rouler à reculons, la deuxième corneille, debout à la porte, battait

des ailes, souffrant d'un grand mal de tête pour avoir trop mangé depuis

qu'elle avait obtenu un poste fixe, elle ne pouvait les accompagner. Le

carrosse était bourré de craquelins sucrés, de fruits et de pains

d'épice.

--Adieu! Adieu! criaient le prince et la princesse.

Gerda pleurait, la corneille pleurait, les premières lieues passèrent

ainsi, puis la corneille fit aussi ses adieux et ce fut la plus dure

séparation. Elle s'envola dans un arbre et battit de ses ailes noires

aussi longtemps que fut en vue la voiture qui rayonnait comme le soleil

lui-même.

Contes merveilleux, Tome II · 第 25 / 49 题