Au large dans la mer, l'eau est bleue comme les pétales du plus beau
bleuet et transparente comme le plus pur cristal, mais elle est si
profonde qu'on ne peut y jeter l'ancre et qu'il faudrait mettre l'une
sur l'autre bien des tours d'église pour que la dernière émerge à la
surface. Tout en bas, les habitants des ondes ont leur demeure.
Mais n'allez pas croire qu'il n'y a là que des fonds de sable nu blanc,
non il y pousse les arbres et les plantes les plus étranges dont les
tiges et les feuilles sont si souples qu'elles ondulent au moindre
mouvement de l'eau. On dirait qu'elles sont vivantes. Tous les poissons,
grands et petits, glissent dans les branches comme ici les oiseaux dans
l'air.
À l'endroit le plus profond s'élève le château du Roi de la Mer. Les
murs en sont de corail et les hautes fenêtres pointues sont faites de
l'ambre le plus transparent, mais le toit est en coquillages qui se
ferment ou s'ouvrent au passage des courants. L'effet en est féerique
car dans chaque coquillage il y a des perles brillantes dont une seule
serait un ornement splendide sur la couronne d'une reine.
Le Roi de la Mer était veuf depuis de longues années, sa vieille maman
tenait sa maison. C'était une femme d'esprit, mais fière de sa noblesse;
elle portait douze huîtres à sa queue, les autres dames de qualité
n'ayant droit qu'à six. Elle méritait du reste de grands éloges et cela
surtout parce qu'elle aimait infiniment les petites princesses de la
mer, filles de son fils. Elles étaient six enfants charmantes, mais la
plus jeune était la plus belle de toutes, la peau fine et transparente
tel un pétale de rose blanche, les yeux bleus comme l'océan profond...
mais comme toutes les autres, elle n'avait pas de pieds, son corps se
terminait en queue de poisson.
Le château était entouré d'un grand jardin aux arbres rouges et bleu
sombre, aux fruits rayonnants comme de l'or, les fleurs semblaient de
feu, car leurs tiges et leurs pétales pourpres ondulaient comme des
flammes. Le sol était fait du sable le plus fin, mais bleu comme le
soufre en flammes. Surtout cela planait une étrange lueur bleuâtre, on
se serait cru très haut dans l'azur avec le ciel au-dessus et en dessous
de soi, plutôt qu'au fond de la mer.
Par temps très calme, on apercevait le soleil comme une fleur de
pourpre, dont la corolle irradiait des faisceaux de lumière.
Chaque princesse avait son carré de jardin où elle pouvait bêcher et
planter à son gré, l'une donnait à sa corbeille de fleurs la forme d'une
baleine, l'autre préférait qu'elle figurât une sirène, mais la plus
jeune fit la sienne toute ronde comme le soleil et n'y planta que des
fleurs éclatantes comme lui.
C'était une singulière enfant, silencieuse et réfléchie. Tandis que ses
soeurs ornaient leurs jardinets des objets les plus disparates tombés de
navires naufragés, elle ne voulut, en dehors des fleurs rouges comme le
soleil de là-haut, qu'une statuette de marbre, un charmant jeune garçon
taillé dans une pierre d'une blancheur pure, et échouée, par suite d'un
naufrage, au fond de la mer. Elle planta près de la statue un saule
pleureur rouge qui grandit à merveille. Elle n'avait pas de plus grande
joie que d'entendre parler du monde des humains. La grand-mère devait
raconter tout ce qu'elle savait des bateaux et des villes, des hommes et
des bêtes et, ce qui l'étonnait le plus, c'est que là-haut, sur la
terre, les fleurs eussent un parfum, ce qu'elles n'avaient pas au fond
de la mer, et que la forêt y fût verte et que les poissons voltigeant
dans les branches chantassent si délicieusement que c'en était un
plaisir. C'étaient les oiseaux que la grand-mère appelait poissons,
autrement les petites filles ne l'auraient pas comprise, n'ayant jamais
vu d'oiseaux.
--Quand vous aurez vos quinze ans, dit la grand-mère, vous aurez la
permission de monter à la surface, de vous asseoir au clair de lune sur
les rochers et de voir passer les grands vaisseaux qui naviguent et vous
verrez les forêts et les villes, vous verrez!!!
Au cours de l'année, l'une des soeurs eut quinze ans et comme elles se
suivaient toutes à un an de distance, la plus jeune devait attendre cinq
grandes années avant de pouvoir monter du fond de la mer.
Mais chacune promettait aux plus jeunes de leur raconter ce qu'elle
avait vu de plus beau dès le premier jour, grand-mère n'en disait jamais
assez à leur gré, elles voulaient savoir tant de choses!
Aucune n'était plus impatiente que la plus jeune, justement celle qui
avait le plus longtemps à attendre, la silencieuse, la pensive....
Que de nuits elle passait debout à la fenêtre ouverte, scrutant la
sombre eau bleue que les poissons battaient de leurs nageoires et de
leur queue. Elle apercevait la lune et les étoiles plus pâles il est
vrai à travers l'eau, mais plus grandes aussi qu'à nos yeux. Si parfois
un nuage noir glissait au-dessous d'elles, la petite savait que c'était
une baleine qui nageait dans la mer, ou encore un navire portant de
nombreux hommes, lesquels ne pensaient sûrement pas qu'une adorable
petite sirène, là, tout en bas, tendait ses fines mains blanches vers la
quille du bateau.
Vint le temps où l'aînée des princesses eut quinze ans et put monter à
la surface de la mer.
À son retour, elle avait mille choses à raconter mais le plus grand
plaisir, disait-elle, était de s'étendre au clair de lune sur un banc de
sable par une mer calme et de voir, tout près de la côte, la grande
ville aux lumières scintillantes comme des centaines d'étoiles,
d'entendre la musique et tout ce vacarme des voitures et des gens,
d'apercevoir tant de tours d'églises et de clochers, d'entendre sonner
les cloches. Justement, parce qu'elle ne pouvait y aller, c'était de
cela qu'elle avait le plus grand désir. Oh! comme la plus jeune soeur
l'écoutait passionnément, et depuis lors, le soir, lorsqu'elle se tenait
près de la fenêtre ouverte et regardait en haut à travers l'eau sombre
et bleue, elle pensait à la grande ville et à ses rumeurs, et il lui
semblait entendre le son des cloches descendant jusqu'à elle.
L'année suivante, il fut permis à la deuxième soeur de monter à la
surface et de nager comme elle voudrait. Elle émergea juste au moment du
coucher du soleil et ce spectacle lui parut le plus merveilleux.
Tout le ciel semblait d'or et les nuages--comment décrire leur
splendeur?--pourpres et violets, ils voguaient au-dessus d'elle, mais,
plus rapide qu'eux, comme un long voile blanc, une troupe de cygnes
sauvages volaient très bas au-dessus de l'eau vers le soleil qui
baissait. Elle avait nagé de ce côté, mais il s'était enfoncé, il avait
disparu et la lueur rose s'était éteinte sur la mer et sur les nuages.
L'année suivante, ce fut le tour de la troisième soeur. Elle était la
plus hardie de toutes, aussi remonta-t-elle le cours d'un large fleuve
qui se jetait dans la mer. Elle vit de jolies collines vertes couvertes
de vignes, des châteaux et des fermes apparaissaient au milieu des
forêts, elle entendait les oiseaux chanter et le soleil ardent
l'obligeait souvent à plonger pour rafraîchir son visage brûlant.
Dans une petite anse, elle rencontra un groupe d'enfants qui couraient
tout nus et barbotaient dans l'eau. Elle aurait aimé jouer avec eux,
mais ils s'enfuirent effrayés, et un petit animal noir--c'était un
chien, mais elle n'en avait jamais vu--aboya si férocement après elle
qu'elle prit peur et nagea vers le large.
La quatrième n'était pas si téméraire, elle resta au large et raconta
que c'était là précisément le plus beau. On voyait à des lieues autour
de soi et le ciel, au-dessus, semblait une grande cloche de verre. Elle
avait bien vu des navires, mais de très loin, ils ressemblaient à de
grandes mouettes, les dauphins avaient fait des culbutes et les immenses
baleines avaient fait jaillir l'eau de leurs narines, des centaines de
jets d'eau.
Vint enfin le tour de la cinquième soeur. Son anniversaire se trouvait
en hiver, elle vit ce que les autres n'avaient pas vu. La mer était
toute verte, de-ci de-là flottaient de grands icebergs dont chacun avait
l'air d'une perle.
Elle était montée sur l'un d'eux et tous les voiliers s'écartaient
effrayés de l'endroit où elle était assise, ses longs cheveux flottant
au vent, mais vers le soir les nuages obscurcirent le ciel, il y eut des
éclairs et du tonnerre, la mer noire élevait très haut les blocs de
glace scintillant dans le zigzag de la foudre. Sur tous les bateaux, on
carguait les voiles dans l'angoisse et l'inquiétude, mais elle, assise
sur l'iceberg flottant, regardait la lame bleue de l'éclair tomber dans
la mer un instant illuminée.
La première fois que l'une des soeurs émergeait à la surface de la mer,
elle était toujours enchantée de la beauté, de la nouveauté du
spectacle, mais, devenues des filles adultes, lorsqu'elles étaient
libres d'y remonter comme elles le voulaient, cela leur devenait
indifférent, elles regrettaient leur foyer et, au bout d'un mois, elles
disaient que le fond de la mer c'était plus beau et qu'on était si bien
chez soi!
Lorsque le soir les soeurs, se tenant par le bras, montaient à travers
l'eau profonde, la petite dernière restait toute seule et les suivait
des yeux; elle aurait voulu pleurer, mais les sirènes n'ont pas de
larmes et n'en souffrent que davantage.
--Hélas! que n'ai-je quinze ans! soupirait-elle. Je sais que moi
j'aimerais le monde de là-haut et les hommes qui y construisent leurs
demeures.
--Eh bien, tu vas échapper à notre autorité, lui dit sa grand-mère, la
vieille reine douairière. Viens, que je te pare comme tes soeurs. Elle
mit sur ses cheveux une couronne de lys blancs dont chaque pétale était
une demi-perle et elle lui fit attacher huit huîtres à sa queue pour
marquer sa haute naissance.
--Cela fait mal, dit la petite.
--Il faut souffrir pour être belle, dit la vieille.
Oh! que la petite aurait aimé secouer d'elle toutes ces parures et
déposer cette lourde couronne! Les fleurs rouges de son jardin lui
seyaient mille fois mieux, mais elle n'osait pas à présent en changer.
--Au revoir, dit-elle, en s'élevant aussi légère et brillante qu'une
bulle à travers les eaux.
Le soleil venait de se coucher lorsqu'elle sortit sa tête à la surface,
mais les nuages portaient encore son reflet de rose et d'or et, dans
l'atmosphère tendre, scintillait l'étoile du soir, si douce et si belle!
L'air était pur et frais, et la mer sans un pli.
Un grand navire à trois mâts se trouvait là, une seule voile tendue, car
il n'y avait pas le moindre souffle de vent, et tous à la ronde sur les
cordages et les vergues, les matelots étaient assis. On faisait de la
musique, on chantait, et lorsque le soir s'assombrit, on alluma des
centaines de lumières de couleurs diverses. On eût dit que flottaient
dans l'air les drapeaux de toutes les nations.
La petite sirène nagea jusqu'à la fenêtre du salon du navire et, chaque
fois qu'une vague la soulevait, elle apercevait à travers les vitres
transparentes une réunion de personnes en grande toilette. Le plus beau
de tous était un jeune prince aux yeux noirs ne paraissant guère plus de
seize ans. C'était son anniversaire, c'est pourquoi il y avait grande
fête.
Les marins dansaient sur le pont et lorsque Le jeune prince y apparut,
des centaines de fusées montèrent vers le ciel et éclatèrent en
éclairant comme en plein jour. La petite sirène en fut tout effrayée et
replongea dans l'eau, mais elle releva bien vite de nouveau la tête et
il lui parut alors que toutes les étoiles du ciel tombaient sur elle.
Jamais elle n'avait vu pareille magie embrasée. De grands soleils
flamboyants tournoyaient, des poissons de feu s'élançaient dans l'air
bleu et la mer paisible réfléchissait toutes ces lumières. Sur le
navire, il faisait si clair qu'on pouvait voir le moindre cordage et
naturellement les personnes. Que le jeune prince était beau, il serrait
les mains à la ronde, tandis que la musique s'élevait dans la belle
nuit!
Il se faisait tard mais la petite sirène ne pouvait détacher ses regards
du bateau ni du beau prince. Les lumières colorées s'éteignirent, plus
de fusées dans l'air, plus de canons, seulement, dans le plus profond de
l'eau un sourd grondement. Elle flottait sur l'eau et les vagues la
balançaient, en sorte qu'elle voyait l'intérieur du salon. Le navire
prenait de la vitesse, l'une après l'autre on larguait les voiles, la
mer devenait houleuse, de gros nuages parurent, des éclairs sillonnèrent
au loin le ciel. Il allait faire un temps épouvantable! Alors, vite les
matelots replièrent les voiles. Le grand navire roulait dans une course
folle sur la mer démontée, les vagues, en hautes montagnes noires,
déferlaient sur le grand mât comme pour l'abattre, le bateau plongeait
comme un cygne entre les lames et s'élevait ensuite sur elles.
Les marins, eux, si la petite sirène s'amusait de cette course,
semblaient ne pas la goûter, le navire craquait de toutes parts, les
épais cordages ployaient sous les coups. La mer attaquait. Bientôt le
mât se brisa par le milieu comme un simple roseau, le bateau prit de la
bande, l'eau envahit la cale.
Alors seulement la petite sirène comprit qu'il y avait danger, elle
devait elle-même se garder des poutres et des épaves tourbillonnant dans
l'eau.
Un instant tout fut si noir qu'elle ne vit plus rien et, tout à coup, le
temps d'un éclair, elle les aperçut tous sur le pont. Chacun se sauvait
comme il pouvait. C'était le jeune prince qu'elle cherchait du regard
et, lorsque le bateau s'entrouvrit, elle le vit s'enfoncer dans la mer
profonde.
Elle en eut d'abord de la joie à la pensée qu'il descendait chez elle,
mais ensuite elle se souvint que les hommes ne peuvent vivre dans l'eau
et qu'il ne pourrait atteindre que mort le château de son père.
Non! il ne fallait pas qu'il mourût! Elle nagea au milieu des épaves qui
pouvaient l'écraser, plongea profondément puis remonta très haut au
milieu des vagues, et enfin elle approcha le prince. Il n'avait presque
plus la force de nager, ses bras et ses jambes déjà s'immobilisaient,
ses beaux yeux se fermaient, il serait mort sans la petite sirène.
Quand vint le matin, la tempête s'était apaisée, pas le moindre débris
du bateau n'était en vue; le soleil se leva, rouge et étincelant et
semblant ranimer les joues du prince, mais ses yeux restaient clos. La
petite sirène déposa un baiser sur son beau front élevé et repoussa ses
cheveux ruisselants.
Elle voyait maintenant devant elle la terre ferme aux hautes montagnes
bleues couvertes de neige, aux belles forêts vertes descendant jusqu'à
la côte. Une église ou un cloître s'élevait là--elle ne savait au juste,
mais un bâtiment.
Des citrons et des oranges poussaient dans le jardin et devant le
portail se dressaient des palmiers. La mer creusait là une petite crique
à l'eau parfaitement calme, mais très profonde, baignant un rivage
rocheux couvert d'un sable blanc très fin. Elle nagea jusque-là avec le
beau prince, le déposa sur le sable en ayant soin de relever sa tête
sous les chauds rayons du soleil.
Les cloches se mirent à sonner dans le grand édifice blanc et des jeunes
filles traversèrent le jardin. Alors la petite sirène s'éloigna à la
nage et se cacha derrière quelque haut récif émergeant de l'eau, elle
couvrit d'écume ses cheveux et sa gorge pour passer inaperçue et se mit
à observer qui allait venir vers le pauvre prince.
Une jeune fille ne tarda pas à s'approcher, elle eut d'abord grand-peur,
mais un instant seulement, puis elle courut chercher du monde. La petite
sirène vit le prince revenir à lui, il sourit à tous à la ronde, mais
pas à elle, il ne savait pas qu'elle l'avait sauvé. Elle en eut
grand-peine et lorsque le prince eut été porté dans le grand bâtiment,
elle plongea désespérée et retourna chez elle au palais de son père.
Elle avait toujours été silencieuse et pensive, elle le devint bien
davantage. Ses soeurs lui demandèrent ce qu'elle avait vu là-haut, mais
elle ne raconta rien.
Bien souvent le soir et le matin elle montait jusqu'à la place où elle
avait laissé le prince. Elle vit mûrir les fruits du jardin et elle les
vit cueillir, elle vit la neige fondre sur les hautes montagnes, mais le
prince, elle ne le vit pas, et elle retournait chez elle toujours plus
désespérée.
À la fin elle n'y tint plus et se confia à l'une de ses soeurs. Aussitôt
les autres furent au courant, mais elles seulement et deux ou trois
autres sirènes qui ne le répétèrent qu'à leurs amies les plus intimes.
L'une d'elles savait qui était le prince, elle avait vu aussi la fête à
bord, elle savait d'où il était, où se trouvait son royaume.
--Viens, petite soeur, dirent les autres princesses.
Et, s'enlaçant, elles montèrent en une longue chaîne vers la côte où
s'élevait le château du prince.
Par les vitres claires des hautes fenêtres on voyait les salons
magnifiques où pendaient de riches rideaux de soie et de précieuses
portières. Les murs s'ornaient, pour le plaisir des yeux, de grandes
peintures. Dans la plus grande salle chantait un jet d'eau jaillissant
très haut vers la verrière du plafond.
Elle savait maintenant où il habitait et elle revint souvent, le soir et
la nuit. Elle s'avançait dans l'eau bien plus près du rivage qu'aucune
de ses soeurs n'avait osé le faire, oui, elle entra même dans l'étroit
canal passant sous le balcon de marbre qui jetait une longue ombre sur
l'eau et là elle restait à regarder le jeune prince qui se croyait seul
au clair de lune.
Bien des nuits, lorsque les pêcheurs étaient en mer avec leurs torches,
elle les entendit dire du bien du jeune prince, elle se réjouissait de
lui avoir sauvé la vie lorsqu'il roulait à demi mort dans les vagues.
Lui ne savait rien de tout cela, il ne pouvait même pas rêver d'elle. De
plus en plus elle en venait à chérir les humains, de plus en plus elle
désirait pouvoir monter parmi eux, leur monde, pensait-elle, était bien
plus vaste que le sien. Ne pouvaient-ils pas sur leurs bateaux sillonner
les mers, escalader les montagnes bien au-dessus des nuages et les pays
qu'ils possédaient ne s'étendaient-ils pas en forêts et champs bien
au-delà de ce que ses yeux pouvaient saisir?
Elle voulait savoir tant de choses pour lesquelles ses soeurs n'avaient
pas toujours de réponses, c'est pourquoi elle interrogea sa vieille
grand-mère, bien informée sur le monde d'en haut, comme elle appelait
fort justement les pays au-dessus de la mer.
--Si les hommes ne se noient pas, demandait la petite sirène,
peuvent-ils vivre toujours et ne meurent-ils pas comme nous autres ici
au fond de la mer?
--Si, dit la vieille, il leur faut mourir aussi et la durée de leur vie
est même plus courte que la nôtre. Nous pouvons atteindre trois cents
ans, mais lorsque nous cessons d'exister ici nous devenons écume sur les
flots, sans même une tombe parmi ceux que nous aimons. Nous n'avons pas
d'âme immortelle, nous ne reprenons jamais vie, pareils au roseau vert
qui, une fois coupé, ne reverdit jamais.
Les hommes au contraire ont une âme qui vit éternellement, qui vit
lorsque leur corps est retourné en poussière. Elle s'élève dans l'air
limpide jusqu'aux étoiles scintillantes.
De même que nous émergeons de la mer pour voir les pays des hommes, ils
montent vers des pays inconnus et pleins de délices que nous ne pourrons
voir jamais.
--Pourquoi n'avons-nous pas une âme éternelle? dit la petite, attristée;
je donnerais les centaines d'années que j'ai à vivre pour devenir un
seul jour un être humain et avoir part ensuite au monde céleste!
--Ne pense pas à tout cela, dit la vieille, nous vivons beaucoup mieux
et sommes bien plus heureux que les hommes là-haut.
--Donc, il faudra que je meure et flotte comme écume sur la mer et
n'entende jamais plus la musique des vagues, ne voit plus les fleurs
ravissantes et le rouge soleil. Ne puis-je rien faire pour gagner une
vie éternelle?
--Non, dit la vieille, à moins que tu sois si chère à un homme que tu
sois pour lui plus que père et mère, qu'il s'attache à toi de toutes ses
pensées, de tout son amour, qu'il fasse par un prêtre mettre sa main
droite dans la tienne en te promettant fidélité ici-bas et dans
l'éternité. Alors son âme glisserait dans ton corps et tu aurais part au
bonheur humain. Il te donnerait une âme et conserverait la sienne. Mais
cela ne peut jamais arriver. Ce qui est ravissant ici dans la mer, ta
queue de poisson, il la trouve très laide là-haut sur la terre. Ils n'y
entendent rien, pour être beau, il leur faut avoir deux grossières
colonnes qu'ils appellent des jambes.
La petite sirène soupira et considéra sa queue de poisson avec
désespoir.
--Allons, un peu de gaieté, dit la vieille, nous avons trois cents ans
pour sauter et danser, c'est un bon laps de temps. Ce soir il y a bal à
la cour. Il sera toujours temps de sombrer dans le néant.
Ce bal fut, il est vrai, splendide, comme on n'en peut jamais voir sur
la terre. Les murs et le plafond, dans la grande salle, étaient d'un
verre épais, mais clair. Plusieurs centaines de coquilles roses et vert
pré étaient rangées de chaque côté et jetaient une intense clarté de feu
bleue qui illuminait toute la salle et brillait à travers les murs de
sorte que la mer, au-dehors, en était tout illuminée. Les poissons
innombrables, grands et petits, nageaient contre les murs de verre,
luisants d'écailles pourpre ou étincelants comme l'argent et l'or.
Au travers de la salle coulait un large fleuve sur lequel dansaient
tritons et sirènes au son de leur propre chant délicieux. La voix de la
petite sirène était la plus jolie de toutes, on l'applaudissait et son
coeur en fut un instant éclairé de joie car elle savait qu'elle avait la
plus belle voix sur terre et sous l'onde.
Mais très vite elle se reprit à penser au monde au-dessus d'elle, elle
ne pouvait oublier le beau prince ni son propre chagrin de ne pas avoir
comme lui une âme immortelle. C'est pourquoi elle se glissa hors du
château de son père et, tandis que là tout était chants et gaieté, elle
s'assit, désespérée, dans son petit jardin. Soudain elle entendit le son
d'un cor venant vers elle à travers l'eau.
--Il s'embarque sans doute là-haut maintenant, celui que j'aime plus que
père et mère, celui vers lequel vont toutes mes pensées et dans la main
de qui je mettrais tout le bonheur de ma vie. J'oserais tout pour les
gagner, lui et une âme immortelle. Pendant que mes soeurs dansent dans
le château de mon père, j'irai chez la sorcière marine, elle m'a
toujours fait si peur, mais peut-être pourra-t-elle me conseiller et
m'aider!
Alors la petite sirène sortit de son jardin et nagea vers les
tourbillons mugissants derrière lesquels habitait la sorcière. Elle
n'avait jamais été de ce côté où ne poussait aucune fleur, aucune herbe
marine, il n'y avait là rien qu'un fond de sable gris et nu s'étendant
jusqu'au gouffre. L'eau y bruissait comme une roue de moulin,
tourbillonnait et arrachait tout ce qu'elle pouvait atteindre et
l'entraînait vers l'abîme. Il fallait à la petite traverser tous ces
terribles tourbillons pour arriver au quartier où habitait la sorcière,
et sur un long trajet il fallait passer au-dessus de vases chaudes et
bouillonnantes que la sorcière appelait sa tourbière. Au-delà s'élevait
sa maison au milieu d'une étrange forêt. Les arbres et les buissons
étaient des polypes, mi-animaux mi-plantes, ils avaient l'air de
serpents aux centaines de têtes sorties de terre. Toutes les branches
étaient des bras, longs et visqueux, aux doigts souples comme des vers
et leurs anneaux remuaient de la racine à la pointe. Ils s'enroulaient
autour de tout ce qu'ils pouvaient saisir dans la mer et ne lâchaient
jamais prise.
Debout dans la forêt la petite sirène s'arrêta tout effrayée, son coeur
battait d'angoisse et elle fut sur le point de s'en retourner, mais elle
pensa au prince, à l'âme humaine et elle reprit courage. Elle enroula,
bien serrés autour de sa tête, ses longs cheveux flottants pour ne pas
donner prise aux polypes, croisa ses mains sur sa poitrine et s'élança
comme le poisson peut voler à travers l'eau, au milieu des hideux
polypes qui étendaient vers elle leurs bras et leurs doigts.
Elle arriva dans la forêt à un espace visqueux où s'ébattaient de
grandes couleuvres d'eau montrant des ventres jaunâtres, affreux et
gras. Au milieu de cette place s'élevait une maison construite en
ossements humains. La sorcière y était assise et donnait à manger à un
crapaud sur ses lèvres, comme on donne du sucre à un canari.
--Je sais bien ce que tu veux, dit la sorcière, et c'est bien bête de ta
part! Mais ta volonté sera faite car elle t'apportera le malheur, ma
charmante princesse. Tu voudrais te débarrasser de ta queue de poisson
et avoir à sa place deux moignons pour marcher comme le font les hommes
afin que le jeune prince s'éprenne de toi, que tu puisses l'avoir, en
même temps qu'une âme immortelle. À cet instant, la sorcière éclata d'un
rire si bruyant et si hideux que le crapaud et les couleuvres tombèrent
à terre et grouillèrent.
--Tu viens juste au bon moment, ajouta-t-elle, demain matin, au lever du
soleil, je n'aurais plus pu t'aider avant une année entière. Je vais te
préparer un breuvage avec lequel tu nageras, avant le lever du jour,
jusqu'à la côte et là, assise sur la grève, tu le boiras. Alors ta queue
se divisera et se rétrécira jusqu'à devenir ce que les hommes appellent
deux jolies jambes, mais cela fait mal, tu souffriras comme si la lame
d'une épée te traversait. Tous, en te voyant, diront que tu es la plus
ravissante enfant des hommes qu'ils aient jamais vue. Tu garderas ta
démarche ailée, nulle danseuse n'aura ta légèreté, mais chaque pas que
tu feras sera comme si tu marchais sur un couteau effilé qui ferait
couler ton sang. Si tu veux souffrir tout cela, je t'aiderai.
--Oui, dit la petite sirène d'une voix tremblante en pensant au prince
et à son âme immortelle.
--Mais n'oublie pas, dit la sorcière, que lorsque tu auras une apparence
humaine, tu ne pourras jamais redevenir sirène, jamais redescendre
auprès de tes soeurs dans le palais de ton père. Et si tu ne gagnes pas
l'amour du prince au point qu'il oublie pour toi son père et sa mère,
qu'il s'attache à toi de toutes ses pensées et demande au pasteur d'unir
vos mains afin que vous soyez mari et femme, alors tu n'auras jamais une
âme immortelle. Le lendemain matin du jour où il en épouserait une
autre, ton coeur se briserait et tu ne serais plus qu'écume sur la mer.
--Je le veux, dit la petite sirène, pâle comme une morte.
--Mais moi, il faut aussi me payer, dit la sorcière, et ce n'est pas peu
de chose que je te demande. Tu as la plus jolie voix de toutes ici-bas
et tu crois sans doute grâce à elle ensorceler ton prince, mais cette
voix, il faut me la donner. Le meilleur de ce que tu possèdes, il me le
faut pour mon précieux breuvage! Moi, j'y mets de mon sang afin qu'il
soit coupant comme une lame à deux tranchants.
--Mais si tu prends ma voix, dit la petite sirène, que me restera-t-il?
--Ta forme ravissante, ta démarche ailée et le langage de tes yeux,
c'est assez pour séduire un coeur d'homme. Allons, as-tu déjà perdu
courage? Tends ta jolie langue, afin que je la coupe pour me payer et je
te donnerai le philtre tout puissant.
--Qu'il en soit ainsi, dit la petite sirène, et la sorcière mit son
chaudron sur le feu pour faire cuire la drogue magique.
--La propreté est une bonne chose, dit-elle en récurant le chaudron avec
les couleuvres dont elle avait fait un noeud.
Elle s'égratigna le sein et laissa couler son sang épais et noir. La
vapeur s'élevait en silhouettes étranges, terrifiantes. À chaque instant
la sorcière jetait quelque chose dans le chaudron et la mixture se mit à
bouillir, on eût cru entendre pleurer un crocodile. Enfin le philtre fut
à point, il était clair comme l'eau la plus pure!
--Voilà, dit la sorcière et elle coupa la langue de la petite sirène.
Muette, elle ne pourrait jamais plus ni chanter, ni parler.
--Si les polypes essayent de t'agripper, lorsque tu retourneras à
travers la forêt, jette une seule goutte de ce breuvage sur eux et leurs
bras et leurs doigts se briseront en mille morceaux.
La petite sirène n'eut pas à le faire, les polypes reculaient effrayés
en voyant le philtre lumineux qui brillait dans sa main comme une
étoile. Elle traversa rapidement la forêt, le marais et le courant
mugissant.
Elle était devant le palais de son père. Les lumières étaient éteintes
dans la grande salle de bal, tout le monde dormait sûrement, et elle
n'osa pas aller auprès des siens maintenant qu'elle était muette et
allait les quitter pour toujours. Il lui sembla que son coeur se brisait
de chagrin. Elle se glissa dans le jardin, cueillit une fleur du
parterre de chacune de ses soeurs, envoya de ses doigts mille baisers au
palais et monta à travers l'eau sombre et bleue de la mer. Le soleil
n'était pas encore levé lorsqu'elle vit le palais du prince et gravit
les degrés du magnifique escalier de marbre. La lune brillait
merveilleusement claire. La petite sirène but l'âpre et brûlante
mixture, ce fut comme si une épée à deux tranchants fendait son tendre
corps, elle s'évanouit et resta étendue comme morte. Lorsque le soleil
resplendit au-dessus des flots, elle revint à elle et ressentit une
douleur aiguë. Mais devant elle, debout, se tenait le jeune prince, ses
yeux noirs fixés si intensément sur elle qu'elle en baissa les siens et
vit qu'à la place de sa queue de poisson disparue, elle avait les plus
jolies jambes blanches qu'une jeune fille pût avoir. Et comme elle était
tout à fait nue, elle s'enveloppa dans sa longue chevelure.
Le prince demanda qui elle était, comment elle était venue là, et elle
leva vers lui doucement, mais tristement, ses grands yeux bleus puis
qu'elle ne pouvait parler.
Alors il la prit par la main et la conduisit au palais. À chaque pas,
comme la sorcière l'en avait prévenue, il lui semblait marcher sur des
aiguilles pointues et des couteaux aiguisés, mais elle supportait son
mal. Sa main dans la main du prince, elle montait aussi légère qu'une
bulle et lui-même et tous les assistants s'émerveillèrent de sa démarche
gracieuse et ondulante.
On lui fit revêtir les plus précieux vêtements de soie et de mousseline,
elle était au château la plus belle, mais elle restait muette. Des
esclaves ravissantes, parées de soie et d'or, venaient chanter devant le
prince et ses royaux parents. L'une d'elles avait une voix plus belle
encore que les autres. Le prince l'applaudissait et lui souriait, alors
une tristesse envahit la petite sirène, elle savait qu'elle-même aurait
chanté encore plus merveilleusement et elle pensait: «Oh! si seulement
il savait que pour rester près de lui, j'ai renoncé à ma voix à tout
jamais!»
La petite sirène n'eut pas à le faire, les polypes reculaient effrayés
en voyant le philtre lumineux qui brillait dans sa main comme une
étoile. Elle traversa rapidement la forêt, le marais et le courant
mugissant.
Elle était devant le palais de son père. Les lumières étaient éteintes
dans la grande salle de bal, tout le monde dormait sûrement, et elle
n'osa pas aller auprès des siens maintenant qu'elle était muette et
allait les quitter pour toujours. Il lui sembla que son coeur se brisait
de chagrin. Elle se glissa dans le jardin, cueillit une fleur du
parterre de chacune de ses soeurs, envoya de ses doigts mille baisers au
palais et monta à travers l'eau sombre et bleue de la mer. Le soleil
n'était pas encore levé lorsqu'elle vit le palais du prince et gravit
les degrés du magnifique escalier de marbre. La lune brillait
merveilleusement claire. La petite sirène but l'âpre et brûlante
mixture, ce fut comme si une épée à deux tranchants fendait son tendre
corps, elle s'évanouit et resta étendue comme morte. Lorsque le soleil
resplendit au-dessus des flots, elle revint à elle et ressentit une
douleur aiguë. Mais devant elle, debout, se tenait le jeune prince, ses
yeux noirs fixés si intensément sur elle qu'elle en baissa les siens et
vit qu'à la place de sa queue de poisson disparue, elle avait les plus
jolies jambes blanches qu'une jeune fille pût avoir. Et comme elle était
tout à fait nue, elle s'enveloppa dans sa longue chevelure.
Le prince demanda qui elle était, comment elle était venue là, et elle
leva vers lui doucement, mais tristement, ses grands yeux bleus puis
qu'elle ne pouvait parler.
Alors il la prit par la main et la conduisit au palais. À chaque pas,
comme la sorcière l'en avait prévenue, il lui semblait marcher sur des
aiguilles pointues et des couteaux aiguisés, mais elle supportait son
mal. Sa main dans la main du prince, elle montait aussi légère qu'une
bulle et lui-même et tous les assistants s'émerveillèrent de sa démarche
gracieuse et ondulante.
On lui fit revêtir les plus précieux vêtements de soie et de mousseline,
elle était au château la plus belle, mais elle restait muette. Des
esclaves ravissantes, parées de soie et d'or, venaient chanter devant le
prince et ses royaux parents. L'une d'elles avait une voix plus belle
encore que les autres. Le prince l'applaudissait et lui souriait, alors
une tristesse envahit la petite sirène, elle savait qu'elle-même aurait
chanté encore plus merveilleusement et elle pensait: «Oh! si seulement
il savait que pour rester près de lui, j'ai renoncé à ma voix à tout
jamais!»
Puis les esclaves commencèrent à exécuter au son d'une musique
admirable, des danses légères et gracieuses. Alors la petite sirène,
élevant ses beaux bras blancs, se dressa sur la pointe des pieds et
dansa avec plus de grâce qu'aucune autre. Chaque mouvement révélait
davantage le charme de tout son être et ses yeux s'adressaient au coeur
plus profondément que le chant des esclaves.
Tous en étaient enchantés et surtout le prince qui l'appelait sa petite
enfant trouvée.
Elle continuait à danser et danser mais chaque fois que son pied
touchait le sol. C'était comme si elle avait marché sur des couteaux
aiguisés. Le prince voulut l'avoir toujours auprès de lui, il lui permit
de dormir devant sa porte sur un coussin de velours.
Il lui fit faire un habit d'homme pour qu'elle pût le suivre à cheval.
Ils chevauchaient à travers les bois embaumés où les branches vertes lui
battaient les épaules, et les petits oiseaux chantaient dans le frais
feuillage. Elle grimpa avec le prince sur les hautes montagnes et quand
ses pieds si délicats saignaient et que les autres s'en apercevaient,
elle riait et le suivait là-haut d'où ils admiraient les nuages défilant
au-dessous d'eux comme un vol d'oiseau migrateur partant vers des cieux
lointains.
La nuit, au château du prince, lorsque les autres dormaient, elle
sortait sur le large escalier de marbre et, debout dans l'eau froide,
elle rafraîchissait ses pieds brûlants. Et puis, elle pensait aux siens,
en bas, au fond de la mer.
Une nuit elle vit ses soeurs qui nageaient enlacées, elles chantaient
tristement et elle leur fit signe. Ses soeurs la reconnurent et lui
dirent combien elle avait fait de peine à tous. Depuis lors, elles lui
rendirent visite chaque soir, une fois même la petite sirène aperçut au
loin sa vieille grand-mère qui depuis bien des années n'était montée à
travers la mer et même le roi, son père, avec sa couronne sur la tête.
Tous deux lui tendaient le bras mais n'osaient s'approcher autant que
ses soeurs.
De jour en jour, elle devenait plus chère au prince; il l'aimait comme
on aime un gentil enfant tendrement chéri, mais en faire une reine! Il
n'en avait pas la moindre idée, et c'est sa femme qu'il fallait qu'elle
devînt, sinon elle n'aurait jamais une âme immortelle et, au matin qui
suivrait le jour de ses noces, elle ne serait plus qu'écume sur la mer.
--Ne m'aimes-tu pas mieux que toutes les autres? semblaient dire les
yeux de la petite sirène quand il la prenait dans ses bras et baisait
son beau front.
--Oui, tu m'es la plus chère, disait le prince, car ton coeur est le
meilleur, tu m'est la plus dévouée et tu ressembles à une jeune fille
une fois aperçue, mais que je ne retrouverai sans doute jamais. J'étais
sur un vaisseau qui fit naufrage, les vagues me jetèrent sur la côte
près d'un temple desservi par quelques jeunes filles; la plus jeune me
trouva sur le rivage et me sauva la vie. Je ne l'ai vue que deux fois et
elle est la seule que j'eusse pu aimer d'amour en ce monde, mais toi tu
lui ressembles, tu effaces presque son image dans mon âme puisqu'elle
appartient au temple. C'est ma bonne étoile qui t'a envoyée à moi. Nous
ne nous quitterons jamais.
«Hélas! il ne sait pas que c'est moi qui ai sauvé sa vie! pensait la
petite sirène. Je l'ai porté sur les flots jusqu'à la forêt près de
laquelle s'élève le temple, puis je me cachais derrière l'écume et
regardais si personne ne viendrait. J'ai vu la belle jeune fille qu'il
aime plus que moi.»
La petite sirène poussa un profond soupir. Pleurer, elle ne le pouvait
pas.
--La jeune fille appartient au lieu saint, elle n'en sortira jamais pour
retourner dans le monde, ils ne se rencontreront plus, moi, je suis chez
lui, je le vois tous les jours, je le soignerai, je l'adorerai, je lui
dévouerai ma vie.
Mais voilà qu'on commence à murmurer que le prince va se marier, qu'il
épouse la ravissante jeune fille du roi voisin, que c'est pour cela
qu'il arme un vaisseau magnifique.... On dit que le prince va voyager
pour voir les États du roi voisin, mais c'est plutôt pour voir la fille
du roi voisin et une grande suite l'accompagnera.... Mais la petite
sirène secoue la tête et rit, elle connaît les pensées du prince bien
mieux que tous les autres.
--Je dois partir en voyage, lui avait-il dit. Je dois voir la belle
princesse, mes parents l'exigent, mais m'obliger à la ramener ici, en
faire mon épouse, cela ils n'y réussiront pas, je ne peux pas l'aimer
d'amour, elle ne ressemble pas comme toi à la belle jeune fille du
temple. Si je devais un jour choisir une épouse ce serait plutôt toi,
mon enfant trouvée qui ne dis rien, mais dont les yeux parlent.
Et il baisait ses lèvres rouges, jouait avec ses longs cheveux et posait
sa tête sur son coeur qui se mettait à rêver de bonheur humain et d'une
âme immortelle.
--Toi, tu n'as sûrement pas peur de la mer, ma petite muette chérie! lui
dit-il lorsqu'ils montèrent à bord du vaisseau qui devait les conduire
dans le pays du roi voisin.
Il lui parlait de la mer tempétueuse et de la mer calme, des étranges
poissons des grandes profondeurs et de ce que les plongeurs y avaient
vu. Elle souriait de ce qu'il racontait, ne connaissait-elle pas mieux
que quiconque le fond de l'océan? Dans la nuit, au clair de lune, alors
que tous dormaient à bord, sauf le marin au gouvernail, debout près du
bastingage elle scrutait l'eau limpide, il lui semblait voir le château
de son père et, dans les combles, sa vieille grand-mère, couronne
d'argent sur la tête, cherchant des yeux à travers les courants la
quille du bateau. Puis ses soeurs arrivèrent à la surface, la regardant
tristement et tordant leurs mains blanches. Elle leur fit signe, leur
sourit, voulut leur dire que tout allait bien, qu'elle était heureuse,
mais un mousse s'approchant, les soeurs replongèrent et le garçon
demeura persuadé que cette blancheur aperçue n'était qu'écume sur l'eau.
Le lendemain matin le vaisseau fit son entrée dans le port splendide de
la capitale du roi voisin. Les cloches des églises sonnaient, du haut
des tours on soufflait dans les trompettes tandis que les soldats sous
les drapeaux flottants présentaient les armes.
Chaque jour il y eut fête; bals et réceptions se succédaient mais la
princesse ne paraissait pas encore. On disait qu'elle était élevée au
loin, dans un couvent où lui étaient enseignées toutes les vertus
royales.
Elle vint, enfin!
La petite sirène était fort impatiente de juger de sa beauté. Il lui
fallut reconnaître qu'elle n'avait jamais vu fille plus gracieuse. Sa
peau était douce et pâle et derrière les longs cils deux yeux fidèles,
d'un bleu sombre, souriaient. C'était la jeune fille du temple....
--C'est toi! dit le prince, je te retrouve--toi qui m'as sauvé lorsque
je gisais comme mort sur la grève! Et il serra dans ses bras sa fiancée
rougissante. Oh! je suis trop heureux, dit-il à la petite sirène. Voilà
que se réalise ce que je n'eusse jamais osé espérer. Toi qui m'aimes
mieux que tous les autres, tu te réjouiras de mon bonheur.
La petite sirène lui baisait les mains, mais elle sentait son coeur se
briser. Ne devait-elle pas mourir au matin qui suivrait les noces?
Mourir et n'être plus qu'écume sur la mer!
Des hérauts parcouraient les rues à cheval proclamant les fiançailles.
Bientôt toutes les cloches des églises sonnèrent, sur tous les autels
des huiles parfumées brûlaient dans de précieux vases d'argent, les
prêtres balancèrent les encensoirs et les époux se tendirent la main et
reçurent la bénédiction de l'évêque.
La petite sirène, vêtue de soie et d'or, tenait la traîne de la mariée
mais elle n'entendait pas la musique sacrée, ses yeux ne voyaient pas la
cérémonie sainte, elle pensait à la nuit de sa mort, à tout ce qu'elle
avait perdu en ce monde.
Le soir même les époux s'embarquèrent aux salves des canons, sous les
drapeaux flottants.
Au milieu du pont, une tente d'or et de pourpre avait été dressée,
garnie de coussins moelleux où les époux reposeraient dans le calme et
la fraîcheur de la nuit.
Les voiles se gonflèrent au vent et le bateau glissa sans effort et sans
presque se balancer sur la mer limpide. La nuit venue on alluma des
lumières de toutes les couleurs et les marins se mirent à danser.
La petite sirène pensait au soir où, pour la première fois, elle avait
émergé de la mer et avait aperçu le même faste et la même joie. Elle se
jeta dans le tourbillon de la danse, ondulant comme ondule un cygne
pourchassé et tout le monde l'acclamait et l'admirait: elle n'avait
jamais dansé si divinement. Si des lames aiguës transperçaient ses pieds
délicats, elle ne les sentait même pas, son coeur était meurtri d'une
bien plus grande douleur. Elle savait qu'elle le voyait pour la dernière
fois, lui, pour lequel elle avait abandonné les siens et son foyer,
perdu sa voix exquise et souffert chaque jour d'indicibles tourments,
sans qu'il en eût connaissance. C'était la dernière nuit où elle
respirait le même air que lui, la dernière fois qu'elle pouvait admirer
cette mer profonde, ce ciel plein d'étoiles.
La nuit éternelle, sans pensée et sans rêve, l'attendait, elle qui
n'avait pas d'âme et n'en pouvait espérer.
Sur le navire tout fut plaisir et réjouissance jusque bien avant dans la
nuit. Elle dansait et riait mais la pensée de la mort était dans son
coeur. Le prince embrassait son exquise épouse qui caressait les cheveux
noirs de son époux, puis la tenant à son bras il l'amena se reposer sous
la tente splendide.
Alors, tout fut silence et calme sur le navire. Seul veillait l'homme à
la barre. La petite sirène appuya ses bras sur le bastingage et chercha
à l'orient la première lueur rose de l'aurore, le premier rayon du
soleil qui allait la tuer.
Soudain elle vit ses soeurs apparaître au-dessus de la mer. Elles
étaient pâles comme elle-même, leurs longs cheveux ne flottaient plus au
vent, on les avait coupés.
--Nous les avons sacrifiés chez la sorcière pour qu'elle nous aide, pour
que tu ne meures pas cette nuit. Elle nous a donné un couteau. Le voici.
Regarde comme il est aiguisé.... Avant que le jour ne se lève, il faut
que tu le plonges dans le coeur du prince et lorsque son sang tout chaud
tombera sur tes pieds, ils se réuniront en une queue de poisson et tu
redeviendras sirène. Tu pourras descendre sous l'eau jusque chez nous et
vivre trois cents ans avant de devenir un peu d'écume salée. Hâte-toi!
L'un de vous deux doit mourir avant l'aurore. Notre vieille grand-mère a
tant de chagrin qu'elle a, comme nous, laissé couper ses cheveux blancs
par les ciseaux de la sorcière. Tue le prince, et reviens-nous.
Hâte-toi! Ne vois-tu pas déjà cette traînée rose à l'horizon? Dans
quelques minutes le soleil se lèvera et il te faudra mourir.
Un soupir étrange monta à leurs lèvres et elles s'enfoncèrent dans les
vagues. La petite sirène écarta le rideau de pourpre de la tente, elle
vit la douce épousée dormant la tête appuyée sur l'épaule du prince.
Alors elle se pencha et posa un baiser sur le beau front du jeune homme.
Son regard chercha le ciel de plus en plus envahi par l'aurore, puis le
poignard pointu, puis à nouveau le prince, lequel, dans son sommeil,
murmurait le nom de son épouse qui occupait seule ses pensées, et le
couteau trembla dans sa main. Alors, tout à coup, elle le lança au loin
dans les vagues qui rougirent à l'endroit où il toucha les flots comme
si des gouttes de sang jaillissaient à la surface. Une dernière fois,
les yeux voilés, elle contempla le prince et se jeta dans la mer où elle
sentit son corps se dissoudre en écume.
Maintenant le soleil surgissait majestueusement de la mer. Ses rayons
tombaient doux et chauds sur l'écume glacée et la petite sirène ne
sentait pas la mort. Elle voyait le clair soleil et, au-dessus d'elle,
planaient des centaines de charmants êtres transparents. À travers eux,
elle apercevait les voiles blanches du navire, les nuages roses du ciel,
leurs voix étaient mélodieuses, mais si immatérielles qu'aucune oreille
terrestre ne pouvait les capter, pas plus qu'aucun regard humain ne
pouvait les voir. Sans ailes, elles flottaient par leur seule légèreté à
travers l'espace. La petite sirène sentit qu'elle avait un corps comme
le leur, qui s'élevait de plus en plus haut au-dessus de l'écume.
--Où vais-je? demanda-t-elle. Et sa voix, comme celle des autres êtres,
était si immatérielle qu'aucune musique humaine ne peut l'exprimer.
--Chez les filles de l'air, répondirent-elles. Une sirène n'a pas d'âme
immortelle, ne peut jamais en avoir, à moins de gagner l'amour d'un
homme. C'est d'une volonté étrangère que dépend son existence éternelle.
Les filles de l'air n'ont pas non plus d'âme immortelle, mais elles
peuvent, par leurs bonnes actions, s'en créer une. Nous nous envolons
vers les pays chauds où les effluves de la peste tuent les hommes, nous
y soufflons la fraîcheur. Nous répandons le parfum des fleurs dans
l'atmosphère et leur arôme porte le réconfort et la guérison. Lorsque
durant trois cents ans nous nous sommes efforcées de faire le bien, tout
le bien que nous pouvons, nous obtenons une âme immortelle et prenons
part à l'éternelle félicité des hommes. Toi, pauvre petite sirène, tu as
de tout coeur cherché le bien comme nous, tu as souffert et supporté de
souffrir, tu t'es haussée jusqu'au monde des esprits de l'air,
maintenant tu peux toi-même, par tes bonnes actions, te créer une âme
immortelle dans trois cents ans.
Alors, la petite sirène leva ses bras transparents vers le soleil de
Dieu et, pour la première fois, des larmes montèrent à ses yeux.
Sur le bateau, la vie et le bruit avaient repris, elle vit le prince et
sa belle épouse la chercher de tous côtés, elle les vit fixer tristement
leurs regards sur l'écume dansante, comme s'ils avaient deviné qu'elle
s'était précipitée dans les vagues. Invisible elle baisa le front de
l'époux, lui sourit et avec les autres filles de l'air elle monta vers
les nuages roses qui voguaient dans l'air.
--Dans trois cents ans, nous entrerons ainsi au royaume de Dieu.
Nous pouvons même y entrer avant, murmura l'une d'elles. Invisibles nous
pénétrons dans les maisons des hommes où il y a des enfants et, chaque
fois que nous trouvons un enfant sage, qui donne de la joie à ses
parents et mérite leur amour, Dieu raccourcit notre temps d'épreuve.
Lorsque nous voltigeons à travers la chambre et que de bonheur nous
sourions, l'enfant ne sait pas qu'un an nous est soustrait sur les trois
cents, mais si nous trouvons un enfant cruel et méchant, il nous faut
pleurer de chagrin et chaque larme ajoute une journée à notre temps
d'épreuve.