«Eh bien, est-elle jolie? Oh! la mienne, mon cher, la rose, est
ravissante!... on l'appelle Douniacha,» s'écria Iline en apercevant son
ami; mais l'expression de sa figure le fit taire immédiatement. Il
devina que son chef et son héros n'était pas d'humeur à plaisanter, car
il en reçut un coup d'oeil irrité, et le vit s'éloigner rapidement dans
la direction du village.
«Je leur en ferai voir, à ces brigands!» murmurait Rostow.
Alpatitch, allongeant le pas, le rejoignit enfin à grand'peine:
«Quelles sont les mesures que vous avez daigné prendre? lui demanda-t-il
humblement.
--Quelles mesures, vieil imbécile? dit le hussard, en le menaçant de ses
poings fermés. Qu'as-tu fait, toi? Les paysans se révoltent, et tu te
bornes à les regarder, tu ne sais même pas te faire obéir! Tu es un
traître.... Je vous connais tous, et tous je vous ferai écorcher vifs!»
Là-dessus, comme s'il eût craint d'épuiser la colère amassée dans son
coeur, il continua brusquement sa route. Alpatitch, refoulant le
sentiment d'une offense imméritée, se mit à le suivre, tant bien que
mal; il lui communiquait en marchant ses réflexions sur les paysans
révoltés, il cherchait à lui faire comprendre que, grâce à leur
opiniâtre endurcissement, il serait dangereux et impolitique d'entrer en
lutte ouverte avec eux sans le secours de la force armée, et que dès
lors il serait préférable de la requérir.
«Je leur en donnerai de la force armée! Ils verront, ils verront!»
répétait Nicolas, sans penser à ce qu'il disait. En proie à une
irritation violente et irréfléchie, il marchait résolument vers la foule
groupée autour de la grange. Bien que Rostow n'eût pas de plan
prémédité, Alpatitch pressentait que cet acte extravagant amènerait un
bon résultat; sa démarche ferme et hardie, son visage contracté par la
colère, firent également comprendre aux paysans que le moment de rendre
compte de leur conduite était venu. Pendant l'entretien de Rostow avec
la princesse Marie, un certain désarroi s'était déjà manifesté parmi
eux; plusieurs, que la peur commençait à gagner, assuraient que les
nouveaux venus étaient bien réellement des Russes et qu'ils se
fâcheraient de ce qu'on osait retenir la demoiselle. Drone, qui était de
cet avis, n'hésita pas à l'exprimer à haute voix, mais Karp et ses
adhérents le prirent aussitôt à partie.
«Pendant combien d'années n'as-tu pas dévoré la commune à belles dents?
s'écria Karp.... Tu t'en moques pas mal.... Tu as enfoui quelque part un
vase plein d'argent, tu le déterreras, tu t'en iras.... Que peut donc te
faire, à toi, le pillage de nos maisons?
--Nous savons qu'il a été ordonné, criait un autre, de ne pas quitter
son village, et de ne rien emporter, pas même un grain de blé, et la
voilà, elle, qui veut partir!
--C'était à ton dadais de fils d'être soldat, mais ça t'a fait de la
peine, et c'est mon Vania, à moi, qui a été rasé, dit à son tour un
petit vieillard avec violence....
--Il ne nous reste plus qu'à mourir!... Oui, à mourir!
--On ne m'a pas encore enlevé mes fonctions, répliqua Drone.
--C'est ça, c'est ça, tu n'es pas encore renvoyé, mais tu t'es repu!»
Aussitôt que Karp vit venir Rostow, accompagné de Lavrouchka, d'Iline et
d'Alpatitch, il alla à sa rencontre, les doigts passés dans sa ceinture,
et le sourire aux lèvres. Drone, au contraire, s'était dissimulé dans
les derniers rangs, et la foule se resserra.
«Hé! vous autres, qui est ici le staroste? demanda Rostow, en marchant
droit sur eux.
--Le staroste? Que lui voulez-vous?» demanda Karp. Il n'eut pas le temps
d'achever sa phrase, que son bonnet vola en l'air et que sa tête vacilla
sous le coup qui l'avait frappé.
--À bas les bonnets, traîtres! cria Rostow d'une voix foudroyante.
--Où est le staroste? répéta-t-il.
--Le staroste? il demande le staroste!... Drone Zakharovitch, on
t'appelle! dirent vivement et tout bas plusieurs voix, et les têtes se
découvrirent une à une.
--Nous ne nous révoltons pas, nous obéissons aux ordres reçus, reprit
Karp, qui se sentait encore soutenu par quelques-uns....
--Nous avons suivi les conseils des anciens.
--Vous osez me répondre, tas de brigands! s'écria Rostow en saisissant
au collet le grand Karp.
--Holà, mes amis, garrottez-le?»
Lavrouchka s'élança sur lui et s'empara de ses mains.
«Il faudrait que les nôtres, qui sont au bas de la montée, vinssent nous
aider, dit-il.
--C'est inutile,» répondit Alpatitch, et, se tournant vers les paysans,
il en appela deux par leur nom et leur commanda de détacher leurs
ceintures pour lier les bras du prisonnier; les paysans obéirent en
silence.
--Où est le staroste?» répétait Rostow.
Drone, le visage pâle et les sourcils froncés, se décida enfin à
paraître.
«C'est toi? Garrotte-le, lui aussi, Lavrouchka!» s'écria Rostow avec
autorité, comme si cet ordre ne pouvait rencontrer de résistance. Et en
effet deux autres hommes du groupe s'approchèrent, et Drone dénoua
lui-même sa ceinture pour se faire attacher les mains.
«Quant à vous, poursuivit Rostow, écoutez-moi tous...: vous allez
retourner chez vous à l'instant, et que je n'entende plus un mot!
--Nous n'avons rien fait de mal, nous avons agi sottement, voilà tout!
--Je vous l'avais bien dit, c'était contre les ordres, murmurèrent
plusieurs paysans à la fois, en s'adressant mutuellement des reproches.
--Je vous en avais prévenu, dit Alpatitch, qui se sentait rentrer en
pleine possession de son droit: c'est mal, très mal à vous, mes enfants!
--Oui, Jakow Alpatitch, la sottise est de notre côté,» lui répondit-on,
et la foule se sépara tranquillement.
Chacun regagna son logis pendant qu'on emmenait les prisonniers dans la
cour de l'habitation de la princesse Marie; les deux ivrognes les
suivirent:
«Cela te va bien, disait l'un d'eux à Karp, je vais te regarder à mon
aise!... A-t-on jamais vu parler ainsi aux maîtres, à quoi songeais-tu?
--Tu es un imbécile, voilà tout, un imbécile!» répétait le second d'un
air gouailleur.
Deux heures plus tard, les chariots pour le bagage étaient attelés, et
les paysans transportaient et emballaient les effets de leurs maîtres,
sous la surveillance de Drone, qui avait été relâché sur la demande de
la princesse.
«Attention à ceci!» disait l'un des paysans, un jeune garçon, de haute
taille et d'une physionomie avenante, à son camarade qui venait de
recevoir une cassette des mains de la femme de chambre.... «Elle vaut
cher... ne va pas la jeter tout bêtement ou la ficeler sans soin, elle
s'éraillera.... Il faut que tout se fasse honnêtement et bien.... Voilà,
comme cela!... recouverte de foin et de nattes, ce sera parfait.
--Oh! les livres, les livres, ce qu'il y en a! disait un autre, pliant
sous le poids des armoires de la bibliothèque.... Ne me pousse pas!...
Dieu que c'est lourd, mes enfants, quels livres, quels gros et beaux
livres!...
--Ma foi, ceux qui les ont écrits n'ont pas flâné!» reprit le jeune
garçon en indiquant des dictionnaires couchés en travers.
Rostow, ne voulant pas s'imposer à la princesse Marie, ne retourna pas
chez elle, mais attendit son départ au village. Lorsque les voitures se
mirent en route, il monta à cheval et l'accompagna à douze verstes de
distance jusqu'à Jankovo, qui était occupé par nos troupes. Arrivé au
relais, il prit respectueusement congé d'elle, et lui baisa la main.
«Vous me remplissez de confusion, lui répondit-il en rougissant aux
effusions de sa reconnaissance. Le premier ispravnik[25] aurait agi de
même.... Si nous n'avions eu que des paysans à combattre, l'ennemi ne se
serait pas avancé aussi loin dans le pays,» ajouta-t-il d'un ton
embarrassé, et, passant à un autre sujet: «Je suis heureux d'avoir eu
l'occasion de faire votre connaissance. Adieu, princesse. Permettez-moi
de vous souhaiter tout le bonheur possible et puissions-nous nous revoir
dans des circonstances plus favorables!»
Le visage de la princesse Marie rayonnait d'une émotion attendrie; elle
sentait qu'il méritait ses remerciements les plus vifs, car sans lui que
serait-elle devenue? N'aurait-elle pas été infailliblement la victime
des paysans révoltés, ou ne serait-elle pas tombée entre les mains des
Français? Pour la sauver, ne s'était-il pas exposé aux plus grands
dangers, et son âme, pleine de noblesse et de bonté, n'avait-elle pas su
compatir à sa position et à sa douleur? Ses yeux, si bons, si honnêtes,
s'étaient remplis de larmes, lorsqu'elle lui avait parlé, et ce souvenir
restait gravé dans son coeur. En lui disant adieu, elle éprouva à son
tour une émotion étrange, et elle se demanda si elle ne l'aimait pas
déjà. Sans doute elle avait honte de s'avouer à elle-même qu'elle
s'était subitement éprise d'un homme qui peut-être ne l'aimerait jamais;
mais elle se consolait à la pensée que personne ne le saurait, et qu'il
n'y avait aucun crime à aimer en secret, toute sa vie, celui qui serait
son premier et son dernier amour. «Il a fallu qu'il arrivât à
Bogoutcharovo pour me rendre service, il a fallu que sa soeur refusât
mon frère,» se disait-elle, en entrevoyant le doigt de Dieu dans cet
enchaînement de circonstances, et en caressant tout bas l'espoir que ce
bonheur, à peine entrevu, pourrait un jour devenir une réalité!
Elle aussi avait fait une douce impression sur Rostow, et lorsque ses
camarades, qui avaient eu vent de ses aventures, se permirent de le
taquiner en le complimentant sur ce qu'en allant chercher du foin il
avait eu le talent de découvrir une des plus riches héritières de
Russie, il se fâcha sérieusement; mais au fond du coeur il s'avouait
qu'il ne pouvait désirer ni faire rien de mieux que d'épouser la
sympathique princesse Marie. Ce mariage ne ferait-il pas le bonheur de
ses parents et le sien,--il le sentait instinctivement,--celui de la
douce créature qui le considérait comme son sauveur!... Et, d'un autre
côté, ne trouverait-il pas dans sa magnifique fortune le moyen de
rétablir celle de son père?... Mais alors que deviendraient Sonia, et le
serment qu'il lui avait fait? C'était précisément ce souvenir qui
l'irritait, lorsqu'on le plaisantait sur son excursion à Bogoutcharovo.