Pendant la conférence que le prince avait eue avec son majordome,
Dessalles était allé chez la princesse Marie, et lui avait exposé
respectueusement, en s'appuyant sur la lettre du prince André, qui
laissait entrevoir le danger du séjour à Lissy-Gory, situé à soixante
verstes seulement de Smolensk et à trois verstes de la grande route de
Moscou, que, la santé de son père l'empêchant de prendre les mesures
nécessaires à leur sécurité, elle ferait sagement d'envoyer, par
Alpatitch, une lettre au gouverneur de la province, avec prière de
l'informer de la véritable situation des choses, et de lui dire
franchement s'il y avait péril à rester à la campagne. Dessalles écrivit
la lettre, la princesse Marie la signa, et la remit à Alpatitch, avec
ordre de revenir sans perdre une minute.
Alpatitch, muni de toutes ces instructions, fut enfin prêt à partir, et,
après avoir reçu les adieux des gens de la maison, monta dans une grande
kibitka à capote de cuir, attelée d'une troïka de vigoureux chevaux
rouans.
Les clochettes de l'attelage, bourrées de papiers, étaient muettes, car
le prince ne permettait à personne d'en faire usage dans sa propriété;
mais Alpatitch, qui aimait à les entendre tinter, comptait bien leur
rendre la liberté dès qu'il serait à quelque distance du château. Son
entourage, composé du teneur de livres, de sa cuisinière, de deux
vieilles femmes et d'un enfant habillé en cosaque, s'empressait autour
de lui.
Sa fille disposait dans la kibitka des oreillers en édredon, recouverts
de taies de perse, et une des vieilles y glissa en tapinois un gros
paquet au moment où Alpatitch se disposait à y monter, avec l'aide
respectueuse d'un des cochers.
«Eh, eh! qu'est-ce que tout cela? Provisions de femmes!... Oh! les
femmes, les femmes!» s'écria-t-il en s'asseyant, et en parlant d'une
voix aussi essoufflée et aussi brusque que celle de son maître. Après
avoir fait ses dernières recommandations au sujet des travaux et des
constructions, il se découvrit, et fit trois fois de suite le signe de
la croix (en cela, il faut l'avouer, il s'écartait singulièrement des
habitudes du prince).
«S'il y a la moindre des choses, vous nous reviendrez bien vite,
n'est-ce pas, Jakow Alpatitch?» lui cria sa femme, à qui les bruits de
guerre causaient une frayeur indicible. «Ayez pitié de nous, au nom du
ciel!
--Oh! les femmes, les femmes!» murmurait-il encore, pendant que la
kibitka roulait le long des champs, qu'il examinait en passant d'un
oeil connaisseur. Là-bas le seigle commençait déjà à jaunir; ici
l'avoine encore verte s'élançait en touffes fortes et serrées. Les blés
d'été, exceptionnellement beaux cette année, réjouissaient la vue du
vieil Alpatitch, qui les contemplait avec orgueil. On moissonnait de
côté et d'autre, et chemin faisant il récapitulait dans sa tête son
programme de travaux de semailles et de moisson, tout en se demandant
avec inquiétude s'il n'avait pas par malheur oublié quelque commission
de son maître.
Deux fois il s'arrêta pour faire manger et reposer ses chevaux, et
enfin, dans la soirée du 16 août, il arriva à la ville. Pendant le
trajet il avait dépassé plusieurs trains de bagages et même des troupes
en marche. En approchant de Smolensk, il lui sembla entendre des coups
de feu à une grande distance, mais il n'y prêta aucune attention. Ce
qui lui causa une bien autre surprise, ce fut de voir un camp établi
dans un superbe champ d'avoine, que des soldats fauchaient sans doute
pour la nourriture de leurs chevaux; mais, absorbé comme il l'était par
ses affaires et par ses calculs, il oublia bientôt ce singulier
incident.
Il y avait environ trente ans que tout l'intérêt de son existence se
concentrait dans l'exécution de la volonté de son maître; aussi ce qui
ne s'y rapportait pas directement ne l'occupait guère, et n'existait
même pas pour lui.
Arrivé dans le faubourg de la ville, il s'arrêta devant une espèce
d'auberge, tenue par un certain Férapontow, chez qui il logeait
d'habitude. Ce Férapontow avait acheté autrefois, de la main légère
d'Alpatitch, un bois appartenant au prince, et la vente en détail lui
avait si bien profité que de fil en aiguille il s'était bâti une maison,
une auberge, et faisait maintenant un commerce considérable de farine.
Ce paysan à cheveux noirs, à physionomie avenante, âgé de quarante ans
environ, avait un gros ventre, des lèvres épaisses, un nez camard, et
deux bosses au-dessus de ses deux gros sourcils, qu'il fronçait presque
constamment. Il se tenait debout contre la porte de sa boutique, en
chemise de couleur, avec un gilet par-dessus.
«Sois le bienvenu, Jakow Alpatitch; tu viens en ville, lorsque les
autres la quittent.
--Comment cela?
--Est-il bête, ce peuple? Il craint les Français!
--Bavardages de femmes! reprit Alpatitch.
--C'est ce que je leur répète. Je leur ai dit aussi que l'ordre a été
donné de ne pas «le» laisser entrer; donc c'est sûr, il n'entrera
pas!... Et croirais-tu que ces brigands de paysans profitent de la
panique pour demander trois roubles par chariot de transport.»
Jakow Alpatitch, qui l'écoutait avec distraction, l'interrompit pour
faire donner du foin à ses chevaux et préparer le samovar; puis il se
coucha, après avoir savouré une bonne tasse de thé.
Pendant toute la nuit, des régiments passèrent devant l'auberge, mais
Alpatitch ne les entendit pas: le lendemain, il alla, selon son
habitude, vaquer à ses affaires. Le soleil brillait, et il faisait déjà
chaud à huit heures du matin: «Quelle belle journée pour la moisson!» se
disait le voyageur. Le bruit de la fusillade et le grondement du canon
s'entendaient dès l'aube en dehors de la ville. Les rues étaient pleines
d'une foule de soldats, et d'izvostchiks qui allaient et venaient comme
toujours, tandis que les marchands se tenaient paresseusement à l'entrée
de leurs boutiques; dans les églises on disait la messe. Alpatitch fit
sa tournée accoutumée, se rendit aux différents tribunaux, à la poste,
et chez le gouverneur, partout on parlait de la guerre, et de l'ennemi
qui attaquait la ville, on se questionnait les uns les autres, et chacun
faisait son possible pour rassurer son voisin.
Devant la maison du gouverneur, Alpatitch vit un grand rassemblement,
un groupe de cosaques, et la voiture de voyage de ce haut fonctionnaire,
qui évidemment l'attendait. Sur le perron il rencontra deux messieurs
dont il connaissait l'un, qui était un ancien chef de district.
«Ce ne sont pas des plaisanteries! disait-il avec violence, pour un
célibataire, c'est une autre affaire! Une tête, une misère... mais avec
treize enfants, et toute sa fortune en jeu?... Que dites-vous de nos
autorités, qui laissent venir les choses au point qu'il ne nous reste
plus qu'à crever!... Il faudrait les pendre, ces scélérats!
--Voyons, voyons, du calme!
--Qu'est-ce que cela me fait? Qu'ils m'entendent, s'ils veulent, nous
ne sommes pas des chiens!
--Tiens, Jakow Alpatitch! que fais-tu ici?
--Je suis venu, par ordre de Son Excellence, voir M. le gouverneur,»
répondit ce dernier en relevant fièrement la tête, et en fourrant sa
main dans son gilet, ce qu'il faisait toujours lorsqu'il parlait de son
maître: J'ai ordre de m'informer de la situation.
--Va l'informer, tu sauras qu'il n'y a plus ni un chariot ni aucun moyen
de transport. Tu entends ce bruit là-bas.... Eh bien, voilà! Ces
brigands nous ont conduits à notre porte!»
Alpatitch secoua la tête et monta l'escalier. Des marchands, des femmes
et des employés se trouvaient dans le salon d'attente. La porte du
cabinet s'ouvrit: tous se levèrent et firent un pas en avant; un
fonctionnaire civil sortit d'un air effaré, échangea quelques mots avec
un marchand, appela un gros employé décoré d'une croix au cou, et, sans
répondre aux questions et aux regards interrogateurs qu'on lui adressait
de tous côtés, il l'entraîna vivement et disparut avec lui. Alpatitch se
plaça en avant, et, lorsque le même fonctionnaire reparut une seconde
fois, il lui tendit ses deux lettres, après avoir préalablement fourré
sa main gauche dans son gilet:
«À Monsieur le baron Asch, de la part du général prince Bolkonsky,»
dit-il d'une façon si solennelle et si significative, que l'employé se
retourna et prit les lettres qu'il lui présentait. Quelques secondes
après, le gouverneur fit appeler Alpatitch.
«Tu répondras au prince et à la princesse, dit-il avec hâte, que je ne
sais rien, et que, selon mes instructions supérieures.... Tiens,
voici!...» et il lui donna un imprimé. «Le prince est souffrant, je lui
conseille d'aller à Moscou; j'y vais moi-même: tu lui diras aussi que je
n'ai agi...» mais il n'acheva pas: un officier couvert de poussière et
de sueur se précipita dans la chambre, lui dit quelques mots en
français, et la figure du gouverneur prit une expression d'épouvante.
--Va, va!» ajouta-t-il en congédiant Alpatitch d'un signe de tête. Ce
dernier sortit aussitôt, et tous les regards, avides de nouvelles, se
portèrent sur lui avec une inquiétude marquée. Retournant en toute hâte
à son auberge, il prêta cette fois l'oreille au bruit de la fusillade,
qui se rapprochait. L'imprimé contenait ce qui suit:
«Je puis vous assurer qu'aucun danger ne menace encore la ville de
Smolensk, et il n'est pas probable qu'elle y soit jamais exposée. Moi
d'un côté, le prince Bagration de l'autre, nous marchons vers la ville
pour nous y réunir, le 22 de ce mois, et les armées défendront alors
conjointement, et leurs compatriotes, et le gouvernement confié à vos
soins, jusqu'à ce que leurs efforts aient repoussé les ennemis de la
patrie, ou jusqu'à ce qu'il ne nous reste plus un seul soldat. Vous
voyez donc que vous pouvez, en toute sécurité, rassurer les habitants de
Smolensk, car, lorsqu'on est défendu par deux armées aussi vaillantes
que les nôtres, on peut être sûr de la victoire! (Ordre du jour de
Barclay de Tolly au gouverneur de Smolensk baron Asch.--1812).»
Le peuple inquiet errait dans les rues.
On voyait à tout instant des chariots pleins de meubles, d'armoires et
d'ustensiles de toute sorte, sortir des cours des maisons et se diriger
vers les portes de la ville. Quelques-uns, prêts à partir, stationnaient
devant la boutique qui touchait à celle de Férapontow; les femmes
criaient et pleuraient en échangeant leurs dernières recommandations, et
un roquet aboyait en sautant à la tête des chevaux.
Alpatitch entra dans la cour, et s'approcha avec une vivacité
inaccoutumée de sa voiture et de son attelage: le cocher dormait; il le
réveilla, lui ordonna de mettre les chevaux à la kibitka et alla
chercher ses effets dans la maison. On entendait dans la chambre du
propriétaire des braillements d'enfants, des cris de femmes, que
dominait la voix irritée et rauque de Férapontow. La cuisinière,
pareille à une poule effarée, courait en tous sens dans la pièce
d'entrée.
«Il l'a battue, battue! not'maîtresse, jusqu'à la mort! criait-elle.
--Pourquoi? demanda Alpatitch.
--Parce qu'elle l'a supplié de la laisser partir! «Emmène-moi, lui
disait-elle... ne me laisse pas mourir, moi et mes enfants... tu vois
bien que tout le monde s'en va, pourquoi restons-nous?» Et il l'a
battue, battue!... Oh! oh! mon Dieu!»
Alpatitch, peu curieux d'en entendre davantage, se contenta de faire un
mouvement de tête affirmatif, passa outre et ouvrit la porte de la
chambre qui contenait ses emplettes.
«Scélérat! monstre!» s'écria en ce moment une femme pâle, maigre, qui,
les vêtements déchirés, et tenant un enfant sur son sein, se précipita
sur le palier et descendit l'escalier en courant. Férapontow la
poursuivait, mais, à la vue d'Alpatitch, il s'arrêta brusquement,
arrangea son gilet, bâilla, s'étira les bras, et entra avec lui dans sa
chambre:
«Comment, tu pars?»
Sans lui répondre, Alpatitch examina ses emplettes, et lui demanda son
compte.
«Plus tard, nous verrons! Mais, dis-moi, que fait le gouverneur?
Qu'a-t-on décidé?»
Alpatitch lui conta comme quoi le gouverneur s'était exprimé très
vaguement.
«Notre commerce s'en trouvera peut-être bien, sais-tu? Sélivanow a vendu
l'autre jour de la farine à l'armée, à neuf roubles le sac....
Prendrez-vous du thé?»
Pendant qu'on attelait, Alpatitch et Férapontow en avalèrent quelques
tasses, en causant amicalement sur le prix du blé, sur la moisson à
venir, et sur la belle apparence de la récolte.
«Il me semble, dit Férapontow, que le bruit s'est calmé; les nôtres
auront eu le dessus, bien sûr! On a déclaré qu'on ne le laisserait pas
entrer: donc nous sommes forts! L'autre jour Maiveï Ivanovitch Platow en
a jeté à l'eau dix-huit mille!»
Alpatitch régla ses comptes avec son hôte; le tintement des clochettes
de sa kibitka, qui sortait de la cour de l'auberge et venait se placer
devant la porte de la maison, l'attira à la fenêtre; il regarda dans la
rue, dont le soleil éclairait d'aplomb un côté: il était midi passé.
Tout à coup un sifflement lointain et étrange, suivi d'un coup sec,
fendit l'air, et un roulement ininterrompu fit trembler les vitres.
Alpatitch quitta la fenêtre, et descendit dans la rue, au moment où deux
hommes passaient en courant dans la direction du pont. On n'entendait de
tous côtés que des sifflets stridents, le bruit sourd des boulets qui
tombaient, et l'explosion des grenades qui pleuvaient en masse sur la
ville; mais les habitants n'y prêtaient qu'une mince attention, la
fusillade en dehors des murs les intéressait davantage.... C'était le
bombardement de la ville, ordonné par Napoléon! Depuis cinq heures du
matin, cent trente bouches à feu tiraient sans relâche.
La femme de Férapontow, qui n'avait pas encore cessé de pleurer dans un
coin de la remise, se calma subitement... s'avança sous la porte
cochère, pour mieux se rendre compte de tout ce brouhaha, et regarder
les passants, dont la curiosité s'éveillait de plus en plus à l'aspect
des boulets et des obus.
La cuisinière et le marchand d'à côté se joignirent à elle, et tous
trois suivirent des yeux avec un vif intérêt la course des projectiles
qui passaient au-dessus de leurs têtes. Quelques hommes apparurent au
tournant de la rue: ils causaient avec vivacité.
«Quelle force! disait l'un; le toit, les plafonds, tout a été réduit en
miettes!...
--Et il a labouré la terre comme un pourceau avec son groin, ajoutait un
autre.
--J'ai heureusement sauté de côté à temps, autrement il m'aurait
aplati,» dit un troisième.
La foule les arrêta, et ils racontèrent comment des boulets étaient
tombés tout près d'eux. Pendant ce temps, les sifflements aigus des
boulets et le son moins perçant des grenades et des obus redoublaient
d'intensité: presque tous les projectiles volaient par-dessus les toits.
Alpatitch monta enfin dans la voiture, et son hôte suivait de l'oeil ses
derniers préparatifs, lorsqu'il vit sa cuisinière, les manches
retroussées, et se balançant sur ses hanches, s'avancer jusqu'au coin de
la rue pour écouter ce qu'il s'y disait, et s'émerveiller, elle aussi,
du spectacle.
«Que diable vas-tu regarder là?» lui cria-t-il rudement. Au son de cette
voix impérieuse, elle se retourna et revint sur ses pas, en laissant
retomber son jupon rouge, qu'elle avait relevé.
À ce moment, un nouveau sifflement traversa l'air à une si faible
distance, qu'on aurait cru entendre le vol rapide d'un oiseau rasant la
terre et l'effleurant de son aile; quelque chose brilla au milieu de la
rue, une violente détonation eut lieu, et il s'éleva aussitôt une
épaisse fumée. La cuisinière tomba en gémissant au milieu d'un cercle de
gens pâles et épouvantés. Férapontow courut à elle; les femmes
s'enfuyaient en criant, les enfants pleuraient, mais les cris de la
pauvre blessée dominaient toutes les voix.
Cinq minutes plus tard, la rue était déserte. La malheureuse femme, dont
les côtes avaient été brisées par un éclat d'obus, avait été transportée
dans la cuisine de l'auberge. Alpatitch, son cocher, la femme de
Férapontow, ses enfants, le dvornik se réfugièrent, épouvantés, dans la
cave. Le grondement sourd du canon, le sifflement des grenades, mêlés
aux gémissements de la cuisinière, ne discontinuaient pas. La femme de
Férapontow essayait en vain de calmer et d'endormir son enfant, et
questionnait avec effroi les survenants, pour savoir ce qu'était devenu
son mari: il était allé, lui dit-on, à la cathédrale, où le peuple se
portait en masse pour demander qu'on fît une procession avec l'image
miraculeuse de la Sainte Vierge.
La canonnade diminua à la tombée du jour; le ciel du soir se dérobait
sous un épais rideau de fumée, dont les déchirures laissaient entrevoir
de temps à autre le croissant argenté de la nouvelle lune. Au roulement
continu des bouches à feu succéda pendant quelques minutes un semblant
de calme, mais un bruit semblable au piétinement d'une foule en marche,
des gémissements, des cris et le craquement sinistre des incendies ne
tardèrent pas à l'interrompre de toutes parts. La pauvre cuisinière
avait cessé de se plaindre. Des soldats passaient en courant dans la
rue, non plus en files bien alignées, mais comme des fourmis qui
s'échappent en désordre d'une fourmilière envahie. Quelques-uns
entrèrent dans la cour de l'auberge pour éviter un régiment qui leur
barrait le chemin, en revenant brusquement sur ses pas. Alpatitch, qui
avait quitté la cave, se tenait sous la porte cochère.
«La ville se rend!... partez au plus vite,» lui cria un officier, et,
apercevant les soldats qui sortaient de la cour: «Je vous défends
d'entrer dans les maisons,» ajouta-t-il avec colère. Alpatitch appela
son cocher, et lui ordonna de monter sur le siège. Toute la famille de
Férapontow arriva successivement dans la cour, mais, lorsque les femmes
aperçurent les lueurs sinistres des incendies, que le crépuscule rendait
encore plus visibles, elles éclatèrent en lamentations, auxquelles
répondirent aussitôt des cris de douleur partis de la rue. Alpatitch et
son cocher dénouaient sous l'auvent, de leurs mains tremblantes, les
rênes et les brides emmêlées de l'attelage; enfin tout fut prêt, la
voiture s'ébranla doucement, et Alpatitch, en passant devant la boutique
ouverte de Férapontow, put y voir encore une dizaine de soldats
bruyamment occupés à remplir de grands sacs de farine, de froment et de
graines de tournesol. Le propriétaire, survenant sur ces entrefaites,
fut sur le point de se jeter sur eux, mais il s'arrêta subitement, se
prit les cheveux à poignées, et sa colère se changea en un rire plein de
sanglots.
«Prenez, prenez, enfants, que cela ne tombe pas entre les mains de ces
possédés!...» et, saisissant lui-même les sacs, il les jetait dans la
rue. Quelques soldats effrayés s'enfuirent, d'autres continuèrent
tranquillement leur besogne.
«Eh bien, Alpatitch, s'écria Férapontow, la Russie est perdue, elle est
perdue!... je vais, moi aussi, allumer le feu!...» Et il se précipita
d'un air égaré dans sa cour.
La route était tellement encombrée, qu'Alpatitch ne parvenait pas à
avancer, et la femme de Férapontow et ses enfants, assis sur une
charrette, attendaient comme lui le moment favorable.
Il faisait sombre et les étoiles brillaient au ciel, lorsqu'ils
arrivèrent enfin, pas à pas, à la descente vers le Dnièpre, où ils
furent forcés de s'arrêter: les soldats et les voitures barraient le
passage. Près du carrefour où ils firent balte, les derniers débris
d'une maison et de quelques boutiques brûlaient encore: la flamme,
s'éteignant tout à coup dans la noire fumée, se rallumait ensuite plus
brillante, et éclairait d'un reflet sinistre, jusque dans leurs moindres
détails, les figures silencieuses et terrifiées de la foule. Des ombres
passaient et repassaient devant le feu; des pleurs, des cris se mêlaient
au craquement incessant du bois, qui éclatait. Des soldats allaient et
venaient au milieu du brasier; deux d'entre eux, aidés d'un homme en
manteau, traînèrent une poutre flambante dans la cour d'une maison
voisine, et d'autres y portèrent des brassées de foin.
Alpatitch, descendu de sa voiture, se joignit à un groupe qui regardait
brûler un magasin de blé, dont les flammes léchaient les murs: l'un
d'eux s'écroula sous l'action du feu, la toiture s'effondra, et les
poutres incandescentes roulèrent à terre.
À ce moment, une voix connue l'appela par son nom:
«Mon Dieu, Excellence!» répondit-il en reconnaissant avec stupeur son
jeune maître.
Le prince André, monté sur un cheval noir, se tenait un peu en arrière
de la foule.
«Que fais-tu ici?
--Votre Excellence, reprit Alpatitch, en fondant en larmes, je, je...
sommes-nous donc perdus?
--Que fais-tu ici?» répéta le prince André.
Une gerbe de flammes, ravivée pour une seconde, laissa voir à Alpatitch
sa figure pâle et défaite. Il lui raconta en peu de mots pourquoi il
avait été envoyé, et la difficulté qu'il éprouvait à sortir de la ville.
«Dites-moi, Excellence, répéta-t-il, sommes-nous donc perdus?»
Le prince André, sans lui répondre, tira son calepin, en arracha un
feuillet, le posa sur son genou, et griffonna au crayon ces quelques
mots à sa soeur:
«Smolensk se rend.... Lissy-Gory sera occupé par l'ennemi dans une
semaine, quittez-le au plus vite, allez à Moscou.... Réponds-moi de
suite par un exprès à Ousviage, et informe-moi de votre départ.» Il
venait à peine de remettre ce billet à Alpatitch et d'y ajouter des
instructions verbales, qu'un chef d'état-major à cheval, accompagné de
sa suite, l'interpella.
«Vous êtes colonel, lui dit-il avec un accent allemand, des plus
prononcés... on met le feu aux maisons en votre présence, et vous
laissez faire!... Qu'est-ce que cela veut dire? Vous en répondrez!»
poursuivit Berg, car c'était Berg lui-même, qui, devenu adjoint au chef
de l'état-major du commandant en chef de l'infanterie du flanc gauche de
la première armée, occupait là une place fort agréable et très en vue,
comme il disait souvent.
Le prince André le regarda sans dire mot, et, se retournant vers
Alpatitch:
«Tu leur diras donc, continua-t-il, que j'attendrai une réponse jusqu'au
10; si alors j'apprends qu'ils ne sont pas partis, je serai forcé de
tout quitter et de courir à Lissy-Gory.
--Mille excuses, prince, dit Berg qui venait de le reconnaître; j'ai
reçu des ordres: c'est pour cela que je me suis permis... et vous savez
que je les exécute ponctuellement, mille excuses!»
Un formidable craquement éclata, le feu s'éteignit subitement, de gros
tourbillons de fumée s'élevèrent de dessous le toit... et un second
craquement ébranla l'énorme masse, qui s'écroula avec fracas! C'était la
toiture du magasin qui s'effondrait, aux acclamations frénétiques de la
foule surexcitée. Le feu se ralluma avec une nouvelle vigueur, et
éclaira de nouveau les visages pâles et fatigués de ceux qui l'avaient
si laborieusement activé! L'homme au manteau leva le bras et s'écria:
«Hourra! hourra!... C'est fait, mes enfants, la voilà qui flambe!...
--C'est le propriétaire lui-même qui parle ainsi, chuchotèrent quelques
voix.
--Ainsi donc, Alpatitch, poursuivit le prince André, sans faire
attention à Berg, qui restait pétrifié à ses côtés, transmets-leur ce
que je t'ai dit... adieu!» Et, donnant un coup d'éperon à son cheval, il
s'éloigna.
V
Après Smolensk, les troupes continuèrent leur retraite, suivies de près
par l'ennemi. Le 10 août, le régiment commandé par le prince André
arrivait, en suivant la grand'route, à la hauteur de Lissy-Gory, et
dépassait l'avenue qui conduisait au château. Une chaleur accablante et
une effroyable sécheresse duraient depuis trois semaines. Quelques gros
nuages cachaient de temps à autre le soleil, mais il s'en dégageait
aussitôt, et se couchait tous les soirs au milieu d'épaisses vapeurs
d'un brun rougeâtre. Les blés non moissonnés s'égrenaient et séchaient
sur pied dans les champs, et le bétail, mugissant de faim, cherchait en
vain pour l'apaiser un brin d'herbe dans les prairies et dans les marais
brûlés par l'ardeur du soleil. On ne respirait un peu de fraîcheur que
la nuit, dans les forêts, mais l'action bienfaisante de la rosée ne
s'étendait guère au delà de cette limite. Sur la grand'route poudreuse,
d'énormes colonnes de poussière aveuglaient le soldat, dont la marche
commençait au point du jour; les trains de bagages et l'artillerie
tenaient le milieu du chemin, tandis que l'infanterie s'avançait sur les
bas côtés, dans la poussière suffocante et chaude que la rosée de la
nuit n'avait pas abattue. Elle s'attachait par plaques aux pieds des
soldats, aux roues des fourgons, s'étendait comme un nuage au-dessus des
troupes, et pénétrait dans les yeux, dans les narines, et surtout dans
les poumons des hommes et des animaux. Plus le soleil s'élevait, et plus
s'élevait ce nuage sablonneux et brûlant, à travers lequel on
entrevoyait le soleil comme un globe de feu rouge sang! Pas un souffle
d'air n'agitait cette lourde atmosphère, et les hommes, accablés de
fatigue, se bouchaient le nez et la bouche pour ne pas y succomber.
Lorsqu'on entrait dans un village, tous se précipitaient vers le puits:
on se battait pour une goutte d'eau boueuse et sale, et on l'avalait
avec avidité.
Le prince André s'occupait activement de son régiment, de la santé de
ses soldats, de leur bien-être. L'incendie de Smolensk et l'abandon de
la ville, en éveillant en lui la haine contre l'envahisseur, firent
époque dans sa vie, et la force de cette haine lui fit oublier parfois
ses propres douleurs. Son affabilité et sa bienveillance l'avaient rendu
cher à ses subordonnés, qui ne l'appelaient pas autrement que «notre
prince». Il était bon et affectueux avec ses soldats et ses officiers,
parce qu'ils ne connaissaient pas son passé, et qu'il les rencontrait
dans un milieu différent du sien; mais, dès que le hasard lui faisait
retrouver une de ses anciennes connaissances, il se hérissait au moral
et redevenait hautain et dédaigneux. Dans ses relations habituelles il
se bornait au strict accomplissement de son devoir dans les limites de
la plus stricte justice.
Il voyait tout, il est vrai, sous l'aspect le plus sombre: d'un côté,
Smolensk que, selon lui, on aurait dû et pu défendre, abandonné le 18
août; de l'autre, son père, malade, forcé de fuir et de quitter
Lissy-Gory, ce Lissy-Gory que le vieux prince avait construit, arrangé à
sa guise, et qu'il aimait par-dessus toutes choses. Heureusement pour le
prince André, les soins à donner à son régiment, en l'obligeant à
s'occuper des moindres détails du service, le détournaient de ces
tristes pensées. Son détachement arriva à Lissy-Gory le. 22 du mois
d'août: deux jours auparavant, il avait appris que son père et sa soeur
l'avaient quitté pour aller se réfugier à Moscou. Rien ne l'attirait
plus en ces lieux, mais le désir de goûter une amère jouissance, en
ravivant sa douleur, le décida à y pousser une pointe.
Montant à cheval, il quitta ses soldats en marche, et prit le chemin du
village qui l'avait vu, naître et grandir. En passant devant l'étang où
d'ordinaire des femmes chantaient et bavardaient en lavant et en battant
leur linge, il fut étonné de n'y voir personne; le petit radeau, enfoncé
en partie dans l'eau, se balançait, à moitié couché sur le bord; il n'y
avait âme qui vive dans la loge du garde, et la porte d'entrée était
grande ouverte; les mauvaises herbes envahissaient les allées du jardin;
des veaux et des poulains se promenaient à leur aise dans le parc
anglais; les vitres de l'orangerie étaient brisées, quelques arbres
renversés avec leurs caisses; quelques autres étaient complètement
desséchés. Il appela Tarass le jardinier, personne ne répondit. Tournant
l'angle de la serre, il remarqua que la clôture de planches était
brisée, et que des branches de pruniers dépouillées de leurs fruits
jonchaient la terre. Un vieux paysan, qu'il avait de temps immémorial vu
assis devant l'entrée du jardin, s'était installé maintenant sur le banc
favori du vieux prince. Il tressait des chaussons, et sur le tronc d'un
beau magnolia, à moitié mort, pendait, à portée de sa main, l'écorce
destinée à cette fabrication. Comme il était complètement sourd, il
n'entendit pas venir le prince André. Celui-ci arriva enfin à la maison;
devant la façade quelques vieux tilleuls avaient été abattus, une jument
pie et son poulain, caracolaient devant le perron au milieu du parterre
et des massifs de rosiers. Les volets étaient fermés à toutes les
fenêtres, à l'exception d'une seule au rez-de-chaussée: un gamin, qui
semblait y être aux aguets, aperçut le cavalier, et disparut aussitôt
dans l'intérieur de la maison.
Alpatitch était resté seul à Lissy-Gory après en avoir renvoyé sa
famille, et lisait «la Vie des Saints» au moment où l'enfant vint
l'avertir de la venue de son jeune maître. Boutonnant vivement son
habit, il courut à sa rencontre, les lunettes encore sur le nez, et,
sans prononcer une parole, se précipita sur le prince André, en fondant
en larmes. Se détournant aussitôt comme s'il était honteux de s'être
laissé aller à ce mouvement de faiblesse, il surmonta son émotion, et
lui rendit compte de l'état des choses. Ce que le château contenait de
précieux avait été expédié à Bogoutcharovo, ainsi que cent tchetverts
environ de froment tirés de la réserve; mais le foin et les blés d'été,
d'une beauté extraordinaire cette année-là, avaient été fauchés avant
leur maturité par les troupes. Les paysans étaient ruinés, et
quelques-uns d'entre eux s'étaient même retirés à Bogoutcharovo.
«Quand mon père et ma soeur sont-ils partis? demanda le prince André,
qui avait écouté avec distraction ses doléances, et qui supposait les
siens déjà à Moscou.
--Ils sont partis le 7,» reprit Alpatitch, persuadé qu'il les savait à
Bogoutcharovo, et, reprenant sa conversation sur les affaires courantes,
il lui demanda de nouvelles instructions. «Il nous reste encore une
certaine quantité de blé. Faut-il le livrer aux troupes contre reçu?
--Que dois-je répondre,» se disait le prince André, les yeux fixés sur
le vieillard, dont le crâne chauve reluisait au soleil; il voyait, à
l'expression de sa physionomie, qu'il comprenait lui-même l'inutilité de
ces questions, et ne les lui adressait que pour lui faire oublier un
instant sa douleur.
--Oui, donne-le, répondit-il.
--Vous aurez remarqué le désordre du jardin; il a été impossible, de
l'empêcher: trois régiments ont couché ici; les dragons, surtout se sont
permis de.... J'ai inscrit le rang et le nom du commandant, pour porter
plainte et....
--Que feras-tu à présent? lui demanda son maître: vas-tu rester ici?»
Alpatitch le regarda, et, levant le bras vers le ciel d'un air
recueilli:
«Il est mon, protecteur, répondit-il avec solennité. Que sa volonté soit
faite!
--Eh bien, adieu! dit le prince André, en se penchant vers son vieux
serviteur. Va-t'en, toi aussi, emporte ce que tu pourras, et dis aux
paysans de se réfugier dans la terre de Riazan, ou bien dans celle qui
est près de Moscou!»
Alpatitch, pleurant à chaudes larmes, se serra contre lui; le prince
André l'écarta doucement, et partit au galop par la grande avenue.
Il passa de nouveau devant le vieux paysan, toujours assis à la même
place, et toujours absorbé par son ouvrage, comme une mouche sur la
figure d'un mort. Deux petites filles, qui sortaient sans doute de la
serre, s'arrêtèrent tout court à la vue du cavalier: elles tenaient
dans leurs jupons retroussés des prunes arrachées aux espaliers. Leur
terreur fut si vive que la plus grande, saisissant la main de sa
compagne, l'entraîna brusquement, et se cacha avec elle derrière un
bouleau, sans même ramasser les fruits encore verts qui avaient roulé de
leurs tabliers. Le prince André tourna la tête, et feignit de ne pas les
apercevoir... afin de ne pas les effaroucher davantage. Cette jolie
fillette effarée lui faisait de la peine! La vue de ces deux enfants
venait d'éveiller en lui un sentiment tout nouveau qui le calmait et le
reposait pour ainsi dire, en lui faisant entrevoir et comprendre qu'il
existait d'autres intérêts dans la vie, des intérêts complètement
étrangers aux siens, mais tout aussi humains et tout aussi naturels. Ces
petites filles ne songeaient évidemment qu'à pouvoir emporter et manger
leurs prunes à moitié mûres, et surtout à ne pas se laisser
surprendre.... Pourquoi dès lors s'opposer au succès de leur entreprise?
Il ne put cependant se refuser le plaisir de les regarder encore une
fois, et il les vit, se croyant hors de danger, s'élancer hors de leur
cachette et traverser en courant la pelouse, pieds nus, les jupons
relevés, en riant et en babillant de leurs voix enfantines et grêles. Le
prince André, que cette course loin de la poussière de la grand'route
avait rafraîchi, rejoignit bientôt son régiment qui avait fait halte
près d'un étang. Il était deux heures de l'après-midi; un soleil ardent
grillait le dos des soldats à travers leur uniforme de drap noir, et la
poussière, qui continuait à s'étendre sur eux en une couche immobile et
dense, assourdissait le bruit de leurs voix. Il n'y avait pas de vent.
Comme il longeait la digue, une bouffée d'air frais et marécageux lui
caressa la figure, et lui donna l'envie de se plonger dans l'eau,
quelque bourbeuse qu'elle fût. Le petit étang d'où partaient des rires
et des cris était couvert d'herbes de toutes sortes, et l'eau débordait
jusque sur la chaussée, à cause de la quantité de soldats qui le
remplissaient jusqu'aux bords; leurs corps blancs, leurs mains, leurs
figures et leurs cous d'un rouge brique, frétillaient dans cette mare
verte et boueuse comme des poissons dans un arrosoir. Ce joyeux
trémoussement, accompagné de bruyants éclats de rire, inspirait un
sentiment de vague tristesse.
Un jeune soldat blond, du troisième escadron, une courroie nouée
au-dessous du mollet, se signa, recula d'un pas pour mieux prendre son
élan, et piqua une tête dans l'eau; un sous-officier, à la chevelure
ébouriffée, y étirait ses membres fatigués, s'y ébrouait comme un
cheval, et de ses mains noires jusqu'au poignet faisait de copieuses
ablutions. On n'entendait partout que le bruit de l'eau, et des
plongeons, entremêlés de cris et d'exclamations; on ne voyait de tous
côtés, dans l'étang comme sur la berge, qu'une masse de chair humaine,
blanche, saine, avec des muscles d'acier! Timokhine, dont le nez était
plus rouge que jamais, s'essuyait avec soin sur le talus: honteux d'être
ainsi surpris par son colonel, il se décida pourtant à lui vanter les
délices du bain.
«C'est fort agréable, Excellence, vous devriez vous baigner aussi.
--L'eau est sale, répliqua le prince André, en faisant la grimace.
--On vous fera place, on la nettoiera, s'écria Timokhine, et, s'élançant
tout nu vers les baigneurs:
«Le prince désire se baigner, mes enfants!
--Quel prince?
--Mais le nôtre, que diable!
--Notre prince!» s'écrièrent plusieurs voix, et tous se mirent à
s'agiter à tel point en tous sens, que le prince André eut toutes les
peines du monde à les calmer, et à leur faire entendre qu'il se
contenterait de prendre une douche dans la grange.
«De la chair, de la chair à canon!» se disait-il en se regardant de la
tête aux pieds, et en frissonnant à la pensée de cette foule de corps
humains qui se trémoussaient gaiement dans l'eau trouble, sans pouvoir
se rendre compte de l'impression, pleine de terreur et de dégoût, que ce
tableau lui faisait éprouver.
La lettre suivante, écrite le 7 du mois d'août par le prince Bagration,
et datée de son campement à Mikhaïlovka sur la route de Smolensk, était
adressée à Araktchéïew. Sachant fort bien d'avance que cette lettre
serait lue par l'Empereur, il en avait pesé chaque mot, autant du moins
que ses capacités intellectuelles le lui avaient permis:
«Monsieur le comte Alexis Andréïévitch, le ministre vous aura sans doute
rendu compte de l'abandon de Smolensk à l'ennemi; chacun en est affligé
au delà de toute expression, et l'armée entière est au désespoir de ce
qu'on ait ainsi livré, sans utilité aucune, une place de cette
importance. De mon côté, je l'ai supplié personnellement de la façon la
plus pressante, je lui ai même écrit, mais rien n'y a fait. Napoléon se
trouvait, je vous en donne ma parole d'honneur, pris comme dans un sac,
et si l'on m'avait écouté, au lieu de s'emparer de Smolensk, il aurait
perdu la moitié de son armée. Nos troupes se sont battues et se battent
comme toujours. J'ai résisté avec 15 000 hommes plus de trente-cinq
heures, et j'ai écrasé l'ennemi, mais «Lui» n'a même pas voulu tenir
quatorze heures; c'est une honte et une flétrissure pour nos armées, et
après cela «Il» ne devait plus être digne de vivre. S'»Il» vous a
annoncé que les pertes sont grandes, c'est faux.... Il y a tout au plus
4 000 morts et blessés... c'est tout! L'ennemi, en revanche, a fait des
pertes énormes!
«Qu'est-ce que cela lui aurait coûté de tenir encore deux jours? Les
Français se seraient certainement retirés les premiers, car ils
n'avaient pas une goutte d'eau. «Il» m'avait solennellement juré de ne
pas battre en retraite, et tout à coup «Il» m'envoie dire qu'il se
retire la nuit même.
«On ne fait pas la guerre ainsi; nous amènerons de la sorte l'ennemi aux
portes mêmes de Moscou....
«On me dit que vous pensez à faire la paix. Que Dieu vous en garde!
Après tant de sacrifices, après tant de retraites incompréhensibles, il
n'est pas permis d'y songer: vous vous mettrez toute la Russie à dos, et
tous nous aurons honte de porter l'uniforme.... Il faut, puisqu'il en
est ainsi, se battre tant que la Russie le pourra, tant qu'il y aura
des hommes!
«Un seul doit commander au lieu de deux! Votre ministre peut être
excellent dans son ministère, mais comme général ce n'est pas assez dire
qu'il est mauvais... _Il est détestable!_... et cependant c'est à lui
que le sort de la patrie a été confié! La colère me monte à la tête,
excusez la hardiesse de mes paroles! Il est évident que celui qui
conseille en ce moment la paix, et qui soutient le ministre, n'aime pas
l'Empereur, et veut notre perte à tous. Je vous écris la vérité...
organisez donc au plus tôt les milices! M. l'aide de camp Woltzogen ne
jouit pas de la confiance de l'armée, au contraire.... On le soupçonne
de pencher pour Napoléon, et il est le grand conseiller du ministre.
Quant à moi, j'obéis à ce dernier comme le premier caporal venu, quoique
je sois plus ancien que lui! Cela me blesse profondément, mais, dévoué,
comme je le suis, à mon bienfaiteur et, à mon Souverain, je m'y soumets,
en Le plaignant toutefois d'avoir mis sa belle armée entre de telles
mains. Figurez-vous que, grâce à notre retraite, nous avons perdu de
fatigue, et disséminé dans les hôpitaux, environ 15 000 hommes; si nous
avions marché en avant, cela n'aurait pas été le cas. Dites-leur là-bas
que notre mère, la Russie, nous accusera de lâcheté, car nous livrons la
patrie à la racaille, et nous attisons de la sorte dans le coeur de
chacun la haine et le dépit. De quoi et de qui avons-nous peur? Ce n'est
pas ma faute si le ministre, indécis, craintif, absurde et lambin,
réunit en lui seul tous les défauts. L'armée pleure, et l'accable
d'injures!...»