Depuis le jour où Pierre avait emporté l'impression du regard
reconnaissant de Natacha, depuis le jour où il avait contemplé la comète
brillant dans l'espace, un horizon nouveau s'était entr'ouvert devant
lui: le problème du néant et de la sottise humaine, qui le tourmentait
toujours, cessa de le préoccuper. Les terribles énigmes qui à tout
moment surgissaient menaçantes dans son esprit s'effacèrent comme par
enchantement devant son image. Causait-il ou écoutait-il les propos les
plus indifférents, entendait-il citer une action lâche ou une absurdité
monstrueuse, il ne s'en effrayait plus comme jadis: il ne se demandait
plus pourquoi les hommes s'agitaient ainsi, lorsque à la vie déjà si
courte succédait l'inconnu. Mais il se la représentait, elle, telle
qu'il venait de la voir, et ses doutes s'envolaient; son souvenir
relevait et le transportait dans le monde idéal et pur, où il ne
trouvait plus ni pécheurs ni justes, mais où régnaient la beauté et
l'amour, ces deux seules raisons d'être de l'existence. Quelque grandes
que fussent les misères morales qu'il venait à découvrir, il se disait:
«Que m'importe, après tout, que celui qui a volé l'État et l'Empereur
soit comblé d'honneurs, puisqu'_elle_ m'a souri hier, qu'_elle_ m'a prié
de retourner chez eux aujourd'hui, que je l'aime, et que personne n'en
saura jamais rien!»
Pierre continuait à fréquenter le monde, à boire comme par le passé, et
à mener une vie complètement désoeuvrée. Mais lorsque les nouvelles du
théâtre de la guerre devinrent de jour en jour plus alarmantes, lorsque
la santé de Natacha se rétablit et qu'elle cessa de lui inspirer
l'inquiète sollicitude qui servait de prétexte à ses visites, une vague
agitation, sans cause apparente, s'empara de lui; il pressentait que le
courant de sa vie allait changer de direction, qu'une catastrophe était
imminente, il cherchait avec impatience à en découvrir les signes
avant-coureurs. Un des frères de son ordre lui fit part d'une prophétie
relative à Napoléon, et tirée de l'Apocalypse.
Dans le verset 18 du chapitre, 13, il est dit: «Ici est la sagesse: que
celui qui a de l'intelligence compte le nombre de la Bête, car c'est un
nombre d'homme, et son nombre est six cent soixante-six.» Et au verset 5
du même chapitre: «Et il lui fut donné une bouche qui proférait de
grandes choses et des blasphèmes, et il lui fut aussi donné le pouvoir
d'accomplir quarante-deux mois.»
En appliquant les lettres françaises au calcul hébraïque, en donnant aux
dix premières la valeur d'unités, et aux autres celle de dizaine:
a b c d e f g h i k l m n o
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50
p q r s t u v w x y z
60 70 80 90 100 110 120 130 140 150 160
on obtenait, en écrivant d'après cette clef, ces deux mots: «L'Empereur
Napoléon,» et, en additionnant le total, le chiffre 666; Napoléon était
par conséquent la Bête dont parle l'Apocalypse. Ensuite la somme du
chiffre quarante-deux, limite indiquée à son pouvoir, équivalait de
nouveau, en suivant ce système, au même nombre 666, ce qui indiquait que
l'année 1812, la quarante-deuxième de son âge, serait la dernière de sa
puissance. Cette prophétie avait frappé l'imagination de Pierre: souvent
il cherchait à deviner ce qui mettrait un terme à la puissance de la
Bête, autrement dit de Napoléon, et il s'ingéniait même à découvrir dans
les différentes combinaisons de ces nombres une réponse à cette
mystérieuse question. Il essaya d'y arriver en les combinant avec
«l'Empereur Alexandre» ou «la nation russe», mais l'addition de leurs
lettres ne donnait plus le nombre fatal. Un jour qu'il travaillait,
toujours sans résultat, sur son propre nom, en en changeant
l'orthographe, et en en supprimant le titre, l'idée lui vint enfin que,
dans une prophétie de ce genre, l'indication de sa nationalité devait y
trouver place, mais il n'obtînt encore une fois que le numéro 671, 5 de
trop; le 5 figurait la lettre «_e_»: il la supprima dans l'article, et
alors son émotion fut profonde lorsque, écrit de la sorte, _l'Russe
Bésuhof_, son nom lui donna exactement le nombre 666.
Comment, et pourquoi se trouvait-il ainsi rattaché au grand événement
annoncé par l'Apocalypse?... Bien qu'il n'y pût rien comprendre, il n'en
douta pas un seul instant! Son amour pour Natacha, l'Antéchrist, la
comète, l'invasion de la Russie par Napoléon, le chiffre 666 découvert
dans son nom et dans le sien, tout cet ensemble de faits étranges
provoqua en lui un travail moral plein de trouble, qui, arrivé à sa
maturité, devait éclater et l'arracher violemment à la vie futile dont
les chaînes lui pesaient, pour l'amener à accomplir une action héroïque
et à atteindre un grand bonheur!
Pierre, qui avait promis aux Rostow de leur communiquer le manifeste, se
rendit le lendemain dimanche chez le comte Rostoptchine, pour lui en
demander un exemplaire, et s'y rencontra avec un courrier qui arrivait
en droite ligne de l'armée; c'était une ancienne connaissance à lui, et
l'un des danseurs les plus infatigables des bals de Moscou.
«Rendez-moi, je vous en prie, un service, lui dit le courrier; j'ai ma
sacoche pleine de lettres, aidez-moi à les distribuer.»
Pierre y consentit, et, dans le nombre, en trouva une que Nicolas Rostow
adressait à ses parents. Le comte Rostoptchine lui remit ensuite la
proclamation de l'Empereur, les ordres du jour envoyés à l'armée et la
dernière affiche[21] qu'il venait de publier. En parcourant les ordres
du jour, il remarqua, dans la longue nomenclature des hommes tués,
blessés ou récompensés, le nom de Nicolas Rostow, décoré du
Saint-Georges de 4ème classe, pour sa bravoure à l'affaire d'Ostrovna,
et, quelques lignes plus bas, la nomination de Bolkonsky comme chef du
régiment des chasseurs. Désirant faire savoir au plus tôt à ses amis la
bonne nouvelle du glorieux fait d'armes de leur fils, il s'empressa de
leur envoyer sa lettre et l'ordre du jour, bien que le nom du prince
André se trouvât sur la même page; il se réservait de leur porter plus
tard la proclamation et l'affiche du comte Rostoptchine.
Sa conversation avec ce dernier, dont l'air soucieux et affairé
trahissait les graves préoccupations, le récit du courrier qui apportait
avec insouciance de mauvaises nouvelles de l'armée, le bruit que l'on
avait découvert des espions à Moscou même, la lecture d'un imprimé
anonyme qu'on se passait de main en main, et qui annonçait pour
l'automne la présence de Napoléon dans les deux capitales, l'attente de
l'arrivée de l'Empereur fixée au lendemain, tout continuait à entretenir
la surexcitation de Pierre, dont l'agitation ne faisait que croître
depuis la nuit de la comète et le commencement de la guerre.
S'il n'eût été membre d'une société qui prêchait la paix éternelle, il
aurait pris du service sans balancer, la vue même des Moscovites devenus
militaires et chauvins exaltés, tout en lui inspirant une certaine
fausse honte, ne l'eût pas empêché de suivre leur exemple. Toutefois son
abstention était principalement motivée par la conviction où il était
que lui «l'Russe Bésuhof», dont le nombre égalait celui de la Bête, et
qui était prédestiné de toute éternité à la grande oeuvre de sa
destruction, devait se borner à attendre et à voir venir.