Nicolas Rostow reçut, un peu avant l'ouverture de la campagne, une
lettre de ses parents; ils l'informaient, en quelques mots, de la
maladie de Natacha et de la rupture de son mariage, «qu'elle-même avait
rompu,» disaient-ils; ils l'engageaient de nouveau à quitter le service
et à revenir auprès d'eux. Il leur exprima dans sa réponse tous les
regrets que lui causaient la maladie et le mariage manqué de sa soeur,
les assura qu'il ferait son possible pour réaliser leur souhait, mais se
garda bien de demander un congé.
«Amie adorée de mon âme, écrivit-il en particulier à Sonia, l'honneur
seul m'empêche de retourner auprès des miens, car aujourd'hui, à la
veille de la guerre, je me croirais déshonoré non seulement aux yeux de
mes camarades, mais aux miens propres, si je préférais mon bonheur à mon
devoir et à mon dévouement pour la patrie. Ce sera, crois-le bien, notre
dernière séparation! La campagne à peine finie, si je suis en vie et
toujours aimé, je quitterai tout, et je volerai vers toi, pour te serrer
à tout jamais sur mon coeur ardent et passionné!»
Il disait vrai. La guerre seule empêchait son retour et son mariage.
L'automne d'Otradnoë avec ses chasses, l'hiver avec ses plaisirs de
carnaval, et son amour pour Sonia lui avaient fait entrevoir une série
de joies paisibles et de jours tranquilles qu'il avait ignorés
jusque-là, et dont la douce perspective l'attirait plus que jamais: «Une
femme parfaite, des enfants, une excellente meute de chiens courants,
dix à douze laisses de lévriers rapides, le bien à administrer, les
voisins à recevoir, et une part active dans les fonctions dévolues à la
noblesse: voilà une bonne existence, se disait-il!» Mais il n'y avait
pas à y songer: la guerre lui commandait de rester au régiment, et son
caractère était ainsi fait, qu'il se soumit à cette nécessité sans en
éprouver le moindre ennui, et pleinement satisfait de la vie qu'il
menait et qu'il avait su se rendre agréable.
Reçu avec joie par ses camarades à l'expiration de son congé, on
l'envoya acheter des chevaux pour la remonte, et en amena d'excellents
de la Petite-Russie; on en fut enchanté, et ils lui valurent force
compliments de la part de ses chefs. Nommé capitaine pendant cette
courte absence, il fut appelé, lorsque le régiment se prépara à entrer
en campagne, à commander son ancien escadron.
La campagne s'ouvrit, les appointements furent doublés; le régiment,
envoyé en Pologne, vit arriver de nouveaux officiers, de nouveaux
soldats, de nouveaux chevaux, et il y régna cette joyeuse animation qui
se manifeste toujours au début de toute guerre. Rostow, qui savait
apprécier les avantages de sa position, s'adonna tout entier aux
plaisirs et aux devoirs de son service, bien qu'il sût parfaitement
qu'un jour viendrait où il le quitterait.
Les troupes quittèrent Vilna, par suite d'une foule de raisons
politiques, de raisons d'État, et d'autres motifs, et chaque pas
qu'elles faisaient en arrière donnait lieu, au sein de l'état-major, à
de nouvelles complications d'intérêts, de combinaisons et de passions de
toute sorte.
Quant aux hussards de Pavlograd, ils firent cette retraite par la plus
belle des saisons, avec des vivres en abondance, et toute la facilité et
l'agrément d'une partie de plaisir. Se désespérer, se décourager, et
surtout intriguer, était le fait du quartier général, mais à l'armée on
ne s'inquiétait pas de savoir où on allait et pourquoi on marchait. Les
regrets causés par la retraite ne s'adressaient qu'au logement où l'on
avait gaiement vécu, et à la jolie Polonaise qu'on abandonnait. S'il
arrivait par hasard à un officier de penser que l'avenir ne promettait
rien de bon, il s'empressait aussitôt, comme il convient à un vrai
militaire, d'écarter cette crainte, de reprendre sa gaieté, et de
reporter toute son attention sur ses occupations immédiates, afin
d'oublier la situation générale. On campa d'abord aux environs de Vilna:
on s'y amusa en compagnie des propriétaires polonais avec qui on avait
noué connaissance, et en se préparant constamment à des revues passées
par l'Empereur ou par d'autres chefs militaires. On reçut l'ordre de se
replier jusqu'à Sventziany, et de détruire les vivres qu'on ne pouvait
emporter. Les hussards n'avaient point oublié cet endroit, qui, pendant
leur dernier séjour, avait été baptisé par l'armée du nom de «Camp des
ivrognes». La conduite des troupes, qui, en réquisitionnant
l'approvisionnement nécessaire, prenaient où elles pouvaient des
chevaux, des voitures, des tapis, et tout ce qui leur tombait sous la
main, y avait soulevé de nombreuses plaintes. Rostow se souvenait fort
bien de Sventziany pour y avoir mis à pied le maréchal des logis le jour
même de leur arrivée, et n'avoir pu venir à bout des hommes de son
escadron, soûls comme des grives parce qu'ils avaient, à son insu,
emporté avec eux cinq tonnes de vieille bière! De Sventziany, la
retraite se continua jusqu'à la Drissa, et de la Drissa encore plus
loin, en se rapprochant des frontières russes.
Le 13/25 juillet, le régiment de Pavlograd eut une sérieuse rencontre
avec l'ennemi. La veille au soir, il avait été assailli par une
épouvantable bourrasque accompagnée de grêle et de pluie, prélude des
tempêtes et des bourrasques qui se renouvelèrent si souvent en l'année
1812.
Deux escadrons bivouaquaient dans un camp de seigle, dont les épis,
foulés et piétinés par le bétail et les chevaux, ne contenaient plus un
atome de grain. La pluie tombait à verse; Rostow et Iline, un jeune
officier qu'il avait pris sous sa protection, s'abritaient dans une
hutte de branchages élevée à la hâte. Un autre officier, dont les joues
disparaissaient littéralement sous une énorme paire de moustaches, entra
chez eux, surpris par l'orage.
«Je viens de l'état-major! dit-il. Connaissez-vous, comte, l'exploit de
Raïevsky?...» Et il lui conta les détails du combat de Saltanovka.
L'officier aux grosses moustaches, nommé Zdrginsky, leur en fit un récit
emphatique. À l'entendre, la digue de Saltanovka ne rappelait rien moins
que le défilé des Thermopyles, et la conduite du général Raïevsky,
s'avançant avec ses deux fils sur la digue, sous un feu terrible, pour
commander l'attaque, était comparable à celle des héros de l'antiquité.
Rostow l'écouta sans lui prêter grande attention; il fumait sa pipe,
faisait des contorsions chaque fois que l'eau lui glissait le long de la
nuque, et regardait Iline du coin de l'oeil; entre lui et cet officier
de seize ans, il y avait aujourd'hui les mêmes rapports que ceux qui
avaient existé sept ans auparavant entre lui et Denissow. Iline avait
pour Rostow une adoration toute féminine: c'était son Dieu et son
modèle! Zdrginsky ne parvint pas à communiquer son enthousiasme à
Nicolas, qui garda un morne silence, et l'on pouvait deviner à
l'expression de son visage que ce récit lui était souverainement
désagréable. Ne savait-il pas, par sa propre expérience, après
Austerlitz et la guerre de 1807, qu'on mentait toujours en citant des
faits militaires, et que lui-même mentait aussi en racontant ses
prouesses? Ne savait-il pas également qu'à la guerre rien ne se passe
comme on se le figure, et comme on le raconte après coup? Le récit ne
lui plaisait donc en aucune façon, le narrateur encore moins; car en
parlant il avait la fâcheuse habitude de se pencher sur la figure de son
voisin, jusqu'à la toucher presque de ses lèvres, et d'occuper en outre
beaucoup trop de place dans l'étroite hutte! «D'abord, se disait Rostow,
les yeux fixés sur lui, la confusion et la presse devaient être telles
sur cette digue, que si vraiment Raïevsky s'y est élancé avec ses deux
fils, il n'a pu produire d'effet que sur les dix ou douze hommes tout
au plus qui le serraient de près.... Quant aux autres, ils n'auront
certainement pas remarqué avec qui il était, et s'ils s'en sont aperçus,
ils s'en seront d'autant moins émus, qu'ils avaient dans ce moment à
songer à leur propre peau, et que, par suite, le sacrifice de sa
tendresse paternelle leur importait fort peu... et d'ailleurs, le sort
de la patrie ne dépendait pas de cette digue...! La prendre ou la
laisser à l'ennemi revenait au même, et, quoi qu'en puisse dire
Zdrginsky, ce n'étaient pas les Thermopyles! Pourquoi alors ce
sacrifice? Pourquoi mettre en avant ses propres enfants? Je n'aurais
certainement pas exposé ainsi Pétia, ni même Iline, qui est un étranger
pour moi, mais un brave garçon.... J'aurais au contraire tâché de les
placer loin du danger.» Il se garda bien cependant de faire part à ses
deux camarades de ses réflexions: l'expérience lui avait appris que
c'était inutile, car, comme toute cette histoire devait contribuer à
glorifier nos armées, il fallait feindre d'y ajouter une foi entière, et
c'est ce qu'il fit sans hésiter.
«On ne peut plus y tenir, s'écria Iline, qui devinait la mauvaise humeur
de Rostow: je suis mouillé jusqu'aux os.... Voilà la pluie qui diminue,
je vais m'abriter ailleurs.» Iline et Zdrginsky sortirent.
Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que le premier revint en
pataugeant dans la boue:
«Hourra! Rostow, allons vite, j'ai trouvé! Il y a un cabaret à deux
cents pas d'ici, et les nôtres y sont déjà établis. Nous nous sècherons,
et Marie Henrikovna y est aussi.»
Marie Henrikovna était une jeune et jolie Allemande que le docteur du
régiment avait épousée en Pologne et qu'il menait partout avec lui.
Était-ce parce qu'il n'avait pas les moyens de l'installer ailleurs, ou
parce qu'il ne voulait pas s'en séparer pendant les premiers mois de
leur mariage? On l'ignorait. Le fait est que la jalousie du docteur
était devenue, parmi les officiers de hussards, un thème de
plaisanteries inépuisable. Rostow s'enveloppa de son manteau, appela
Lavrouchka, lui donna de transporter ses effets, et suivit Iline; ils
glissaient, à qui mieux mieux, dans la boue, et s'éclaboussaient dans
les flaques d'eau; la pluie diminuait, l'orage s'éloignait, et la lueur
blafarde des éclairs à l'horizon ne perçait plus les ténèbres qu'à de
longs intervalles.
«Rostow, où es-tu? criait Iline.
--Par ici, répondait Rostow.... Vois donc, quels éclairs!»