L'Empereur envoya ensuite chercher Balachow, lui lut sa lettre, le
chargea d'aller la remettre en personne à l'Empereur des Français, et,
lui répétant de nouveau les paroles qu'il lui avait dites au bal, lui
ordonna de les rapporter telles quelles à Napoléon. Il ne les avait pas
mises dans sa lettre, comprenant, avec son tact habituel, qu'il n'était
pas convenable de les prononcer au moment où il faisait une dernière
tentative pour le maintien de la paix; mais il réitéra l'ordre à
Balachow de les redire textuellement à Napoléon lui-même. Partant
aussitôt avec un trompette et deux cosaques, Balachow arriva, au point
du jour, au village de Rykonty, occupé par des avant-postes de cavalerie
française, en deçà du Niémen.
Un sous-officier de hussards, en uniforme amarante et coiffé d'un
colback, lui cria de s'arrêter; Balachow se borna à ralentir le pas; le
sous-officier s'avança vers lui en marmottant un juron d'un air irrité,
et, tirant son sabre, lui demanda grossièrement s'il était sourd!
Balachow se nomma: le Français, envoyant alors un de ses hommes chercher
l'officier qui commandait le poste, reprit sa causerie avec ses
camarades, sans plus faire attention à l'envoyé russe, qui éprouva un
sentiment étrange en subissant, personnellement et dans son pays, cette
manifestation irrespectueuse de la force brutale, si nouvelle pour lui,
habitué aux honneurs et en rapports constants avec le pouvoir suprême,
pour lui qui venait de causer pendant rois longues heures avec
l'Empereur!
Le soleil perçait les nuages, l'air était frais et imprégné de rosée. Le
troupeau du village s'en allait aux champs, où les alouettes s'élevaient
dans l'espace, en gazouillant, l'une après autre comme des bulles d'air
qui montent à la surface de l'eau. Balachow, en attendant l'officier,
suivait leur vol d'un égard distrait, pendant que les cosaques et les
hussards changeaient en silence des clins d'oeil furtifs.
Le colonel français, qui venait évidemment de se lever, parut enfin,
suivi de deux de ses hussards, et monté sur un beau cheval gris bien
soigné et bien nourri: les cavaliers et leurs chevaux avaient une
tournure élégante et respiraient le bien-être.
Ce n'était encore que la première période de la guerre, la période de la
tenue d'ordonnance, la période de l'ordre comme en temps de paix, à
laquelle se mêlaient pourtant une allure plus guerrière que de coutume,
et cet entrain et cette gaieté qui sont l'accompagnement habituel des
débuts d'une campagne!
Le colonel étouffait avec peine des bâillements, mais il fut poli envers
Balachow, car il se rendait compte de son importance. Il lui fit
franchir les avant-postes, et l'assura que, vu la proximité du quartier
général de l'Empereur, son désir de lui être immédiatement présenté ne
souffrirait aucune difficulté.
Traversant ensuite le village, au milieu de piquets de hussards, de
soldats et d'officiers qui leur faisaient le salut militaire et
regardaient avec curiosité l'uniforme russe, ils sortirent par
l'extrémité opposée; à deux verstes de là campait le général de division
qui devait se charger de conduire l'envoyé d'Alexandre jusqu'à sa
destination.
Le soleil était levé et éclairait gaiement les champs et les prairies.
À peine eurent-ils dépassé le cabaret situé sur la hauteur, qu'ils
virent venir à eux plusieurs militaires, en avant desquels s'avançait,
monté sur un cheval noir, dont le harnachement étincelait au soleil, un
homme de haute taille; un manteau rouge jeté sur les épaules, les jambes
tendues en avant à la manière française, il était coiffé d'un énorme
chapeau par dessous les bords duquel s'échappaient des boucles de
cheveux noirs: l'air faisait onduler le plumet multicolore de sa
coiffure, et les galons d'or de son uniforme scintillaient aux rayons
ardents du soleil de juin.
Balachow ne se trouvait plus qu'à quelques pas de distance de ce
cavalier à l'aspect théâtral, tout chamarré d'or et couvert de bracelets
et de bijoux de toutes sortes, lorsque le colonel Julner lui murmura à
l'oreille: «Le roi de Naples!»
C'était en effet Murat, qu'on appelait ainsi, bien qu'il fût impossible
de comprendre pourquoi dans ce moment il était «le roi de Naples».
Lui-même du reste se prenait tellement au sérieux, que lorsque, la
veille de son départ de Naples, en se promenant dans les rues avec sa
femme, il entendit quelques Italiens crier: «Viva il Re!» il dit avec
tristesse: «Les malheureux! ils ne savent pas que je les quitte demain!»
Malgré son intime conviction qu'il était bien toujours le roi de Naples,
et que ses sujets pleuraient son absence, il reprit gaiement, au premier
signal de son auguste beau-frère, la besogne qui lui avait été
familière:
«Je vous ai fait roi pour régner à ma manière et non pas à la vôtre,»
lui avait dit ce dernier à Danzig, et, pareil à un bel étalon qui
folâtre même sous le harnais, il galopait sur les routes de la Pologne,
paré des couleurs les plus voyantes et des plus riches bijoux, sans
s'inquiéter, dans sa bruyante bonne humeur, de savoir où il allait.
En apercevant le général russe, il rejeta majestueusement sa tête
bouclée en arrière d'une façon toute royale, et regarda le colonel
français en le questionnant du regard. Celui-ci expliqua
respectueusement à Sa Majesté ce que voulait Balachow, dont il ne
parvenait pas à prononcer correctement le nom.
«De Balmacheve?» dit le roi en surmontant, avec sa résolution
habituelle, la difficulté qu'avait éprouvée le colonel de hussards.
«Charmé de faire votre connaissance, général,» ajouta-t-il d'un geste
plein de grâce; mais, dès que la voix de Sa Majesté devint plus haute et
plus vive, elle perdit subitement toute sa dignité royale, et passa sans
transition au ton qui lui était naturel, celui d'une bienveillante
bonhomie. Posant la main sur le garrot du cheval de Balachow:
«Eh bien, général, tout est à la guerre, à ce qu'il paraît!» comme s'il
regrettait la nécessité de ce fait, qu'il ne se permettait pas de juger.
«Sire, l'Empereur mon maître ne désire pas la guerre, et comme Votre
Majesté le voit...» poursuivit Balachow en lui donnant exprès à chaque
mot, avec une affectation marquée, une qualification royale qu'il
sentait lui être particulièrement agréable dans sa nouveauté, à en
juger par la joie comique qui se peignait sur son visage. «Royauté
oblige,» aussi Murat crut-il de son devoir de deviser avec Monsieur de
Balachow, ambassadeur de l'Empereur Alexandre sur les affaires de
l'État. Descendant de cheval et lui prenant le bras, il se mit à causer
et à marcher avec lui de long en large, en s'efforçant de donner de
l'importance à ses paroles. Il lui dit entre autres choses que
l'Empereur Napoléon, offensé par la demande qu'on lui avait adressée de
retirer ses troupes de la Prusse, l'était surtout de la publicité donnée
à cette exigence, qui froissait la dignité de la France. Balachow lui
répondit que cette exigence n'avait rien de blessant parce que..., mais
Murat ne lui donna pas le temps d'achever:
«L'instigateur n'est donc point, selon vous, l'Empereur Alexandre?»
demanda-t-il subitement et avec un sourire gauche.
Balachow lui expliqua les raisons qui le forçaient à considérer Napoléon
comme le fauteur de la guerre.
«Eh! mon cher général, je souhaite de tout mon coeur que les Empereurs
s'arrangent entre eux, et que cette guerre, commencée malgré moi, se
termine le plus tôt possible,» poursuivit Murat, à la façon des
serviteurs qui désirent rester amis malgré la querelle de leurs maîtres.
Il s'informa ensuite de la santé du grand-duc, parla du temps qu'ils
avaient si joyeusement passé ensemble à Naples, puis, se ressouvenant de
sa haute dignité, il se redressa avec solennité, se posa comme il
l'avait fait le jour de son couronnement, et faisant un geste de la
main:
«Je ne vous retiens plus, général, je vous souhaite tout le succès
possible!» dit-il en rejoignant sa suite, qui l'attendait
respectueusement à quelques pas en arrière... et le manteau rouge brodé
d'or, les plumes flottant au vent, et les pierres fines jetant mille
feux au soleil, disparurent dans le lointain!
Balachow, croyant trouver Napoléon à peu de distance de là, continua son
chemin, mais, arrivé au premier village, il fut arrêté cette fois par
les sentinelles du corps d'infanterie de Davout, et l'aide de camp du
chef de corps le conduisit jusqu'à l'habitation du maréchal.
V
Davout, l'Araktchéïew de l'Empereur Napoléon, en avait, avec la
poltronnerie en moins, toute la sévérité, et toute l'exactitude dans le
service, et, comme lui, ne savait témoigner son dévouement à son maître
que par des actes de cruauté.
Les hommes de cette trempe sont aussi nécessaires dans les rouages de
l'administration que les loups dans l'économie de la nature: ils
existent, se manifestent et se maintiennent toujours, par le fait,
quelque puéril qu'il puisse paraître, de leurs rapports constants avec
le chef de l'État. Comment expliquer autrement que par son absolue
nécessité, la présence et l'influence d'un être cruel, grossier, mal
élevé, tel qu'Araktchéïew, qui tirait la moustache aux grenadiers dans
les rangs, et qui s'éclipsait au moindre danger, auprès d'Alexandre,
dont l'âme était tendre et le caractère d'une noblesse chevaleresque?
Balachow trouva le maréchal Davout, avec son aide de camp à ses côtés,
dans une grange de paysan, assis sur un tonneau, occupé à examiner et à
régler des comptes. Il aurait pu sans doute se procurer une installation
plus commode, mais il appartenait à la catégorie des gens qui aiment à
se rendre les conditions de la vie difficiles, pour avoir le droit
d'être sombres et taciturnes, et à feindre, à tout propos, une grande
hâte, et un travail accablant:
«Y a-t-il moyen, je vous le demande, de voir la vie par ses côtés
aimables, lorsqu'on est comme moi harassé de soucis et assis sur un
tonneau dans une mauvaise grange?» semblait dire la figure du maréchal.
Le plus grand plaisir de cette sorte de personnages, lorsqu'ils en
rencontrent un autre sur leur chemin dans des conditions différentes de
mouvement et de vie, consiste à faire parade de leur activité incessante
et morose: c'est ce qui arriva à Davout à la vue de Balachow, et de sa
physionomie animée par la course, la belle matinée et sa conversation
avec Murat. Lui jetant un coup d'oeil par-dessus ses lunettes, il sourit
dédaigneusement, et, sans même le saluer, se replongea dans ses calculs,
en fronçant méchamment les sourcils.
L'impression désagréable produite sur le nouveau venu par cette
singulière façon de le recevoir n'échappa point au maréchal, qui releva
la tête et lui demanda froidement ce qu'il voulait.
Ne pouvant attribuer cette réception qu'à l'ignorance de Davout sur sa
double qualité d'aide de camp général et de représentant de l'Empereur
Alexandre, Balachow s'empressa de lui faire part de l'objet de sa
mission, mais, à sa grande surprise, Davout n'en devint que plus raide
et plus grossier.
«Où est votre paquet? Donnez-le-moi, je l'enverrai à l'Empereur.»
Balachow lui répondit qu'il avait l'ordre de ne le remettre qu'en mains
propres.
«Les ordres de votre Empereur s'exécutent dans votre armée, mais ici,
vous devez vous soumettre à nos règlements!...» Et, afin de faire mieux
comprendre au général russe dans quelle dépendance de force brutale il
se trouvait, il envoya chercher l'officier de service.
Balachow déposa le paquet contenant la lettre de l'Empereur sur la
table, qui n'était autre qu'un battant de porte, auquel pendaient encore
les gonds, placé en travers sur un tonneau. Davout prit connaissance de
l'adresse écrite sur la dépêche.
«Vous avez pleinement le droit de me traiter avec ou sans politesse, dit
Balachow, mais permettez-moi de vous faire observer que j'ai l'honneur
de compter parmi les aides de camp généraux de Sa Majesté...»
Davout le regarda sans dire un mot: l'irritation empreinte sur les
traits de l'envoyé lui causait évidemment un vif contentement:
«On vous rendra les honneurs qui vous sont dus,» reprit-il, et, mettant
l'enveloppe dans sa poche, il le laissa seul dans la grange.
Un moment après, M. de Castries, son aide de camp, vint chercher
Balachow, pour le conduire au logement qui lui était destiné; le général
russe dîna ensuite dans la grange avec le maréchal Davout; Davout lui
annonça qu'il partait le lendemain et l'engagea à rester avec le train
des bagages: il devait le suivre, s'il recevait l'ordre d'avancer, et ne
communiquer avec personne, sauf avec M. de Castries.
Au bout de quatre jours de solitude et d'ennui, pendant lesquels il
s'était forcément rendu compte de sa nullité et de son impuissance à
agir, d'autant plus sensible pour lui, qu'hier encore il était dans une
sphère toute puissante; après quelques étapes faites à la suite des
bagages personnels du maréchal Davout et au milieu des troupes
françaises, qui occupaient toute la localité, Balachow fut ramené à
Vilna, et y rentra par la même barrière qu'il avait franchie quatre
jours auparavant.
Le lendemain matin, un chambellan de l'Empereur, M. de Turenne, vint lui
annoncer de la part de son maître qu'il lui accordait une audience.
Peu de jours auparavant, des sentinelles du régiment de Préobrajensky
avaient monté la garde à l'entrée de la maison où l'on conduisit
Balachow: il y avait maintenant deux grenadiers français, aux uniformes
gros-bleu à revers et en bonnets à poils, une escorte de hussards, de
lanciers, et une brillante suite d'aides de camp attendant la sortie de
Napoléon. Ils étaient groupés au bas du perron près de son cheval de
selle, dont le mamelouk Roustan tenait les brides. Ainsi, Napoléon le
recevait dans la même maison où Alexandre lui avait confié son message.