Pierre retourna chez les Rostow dans la soirée pour remplir sa mission.
Natacha était au lit, le comte au club; il remit les lettres à Sonia, et
passa chez Marie Dmitrievna, qui était très désireuse de savoir comment
le prince André avait supporté sa déception. Sonia entra un instant
après:
«Natacha tient à voir le comte, dit-elle.
--Mais comment le mener chez elle, où tout est en désordre? demanda
Marie Dmitrievna.
--Elle s'est levée, et attend le comte au salon,» répliqua Sonia.
Marie Dmitrievna haussa les épaules:
«Quand sa mère arrivera-t-elle? Je suis à bout de forces. Quant à toi,
ménage-la, ne lui dis pas tout; elle fait tellement pitié, qu'on n'a pas
le coeur de l'accabler.»
Natacha, amaigrie, pâle, mais n'ayant nullement l'air humilié, comme
Pierre s'y attendait, le reçut debout au milieu du salon. Elle hésita en
le voyant entrer, ne sachant si elle devait avancer ou rester en place.
Il pressa le pas, pensant que, comme toujours, elle allait lui tendre la
main, mais elle s'arrêta tout à coup en suffoquant, et laissa retomber
ses bras le long de son corps: c'était, sans qu'elle y songeât, sa pose
habituelle, lorsque autrefois elle se préparait à chanter au milieu de
la salle; mais aujourd'hui, comme l'expression de sa figure était
changée!
«Pierre Kirilovitch, lui dit-elle précipitamment, le prince Bolkonsky
était votre ami... est votre ami, ajouta-t-elle en se reprenant, car il
lui semblait, au milieu de ce chaos, que rien de ce qui avait été
n'existait plus. Il m'a dit de m'adresser à vous si...»
Pierre la regardait en silence; jusqu'à ce moment il l'avait, à part
lui, accablée de reproches sanglants, il avait même essayé de la
mépriser dans le fond de son coeur; mais à présent, à mesure qu'il
sentait grandir la compassion qu'elle lui inspirait, ses reproches
s'envolaient un à un.
«Il est ici, dites-lui que je le prie de... me pardonner!» Sa voix se
brisa, elle était vaincue par l'émotion, mais elle ne pleurait pas.
«Oui, je le lui dirai,» murmura Pierre, ne sachant que lui répondre.
Natacha, effrayée de l'intention qu'il pouvait prêter à ses paroles,
reprit vivement:
«Oh! je sais que tout est fini, et que cela ne peut plus se renouer,
mais je suis tourmentée du mal que je lui ai fait. Dites-lui qu'il me
pardonne, qu'il me pardonne!... ajouta-t-elle en tremblant
convulsivement, et en se laissant tomber sur un fauteuil.
--Oui, je lui dirai tout, répondit Pierre avec une profonde émotion,
mais j'aurais désiré savoir une chose....
--Laquelle?
--J'aurais voulu savoir si vous avez aimé ce... (il rougit, ne sachant
comment qualifier Anatole...) si vous avez aimé ce vilain homme?
--Oh! ne l'appelez pas ainsi! Je ne sais pas... je ne sais plus rien!»
Une pitié, telle qu'il n'en avait jamais ressenti une pareille, un
sentiment de profonde et ineffable tendresse, envahit si violemment
l'âme de Pierre, que les larmes jaillirent de ses yeux: il les sentait
couler sous les verres de ses lunettes, et espérait qu'elle ne les
remarquerait pas:
«N'en parlons plus, mon enfant,» lui dit-il en se remettant peu à peu.
Natacha fut frappée de la douceur et de la sincérité de sa voix. «N'en
parlons plus, mon enfant, répéta-t-il; je lui dirai tout, mais au moins
accordez-moi une chose: considérez-moi comme votre ami; si jamais il
vous faut un conseil, un appui, ou simplement si vous avez besoin
d'épancher votre coeur dans un autre... pas à présent, mais lorsque vous
verrez clair au dedans de vous-même, souvenez-vous de moi!...» Et, lui
prenant la main, il la baisa. «Je serais heureux de pouvoir vous être
utile....
--Ne me parlez pas ainsi, je ne le mérite pas!» s'écria Natacha, en se
levant pour s'en aller; mais Pierre la retint: il avait encore quelque
chose à lui dire, et lorsqu'il le lui eut dit, il s'étonna de sa
hardiesse:
--C'est à vous que je redirai de ne pas parler ainsi, poursuivit-il, car
vous avez encore toute une vie devant vous!
--Non, je n'ai plus rien, tout est perdu pour moi! s'écria-t-elle.
--Non, tout n'est pas perdu, continua Pierre en s'animant: si j'étais
un autre que moi, si j'étais le plus beau, le plus intelligent, le
meilleur des hommes, si j'étais libre, je vous aurais demandé, à genoux,
à l'instant même, votre main et votre amour!»
Natacha, qui n'avait pas encore pu pleurer, fondit en larmes à ces
paroles, et quitta l'appartement en le remerciant d'un regard
reconnaissant et attendri.
Retenant ses pleurs avec peine, il sortit également en toute hâte et,
après avoir passé sa pelisse tant bien que mal, il se jeta dans son
traîneau.
«Où faut-il vous mener? demanda le cocher.
--Où? se dit Pierre à lui-même, mais où peut-on aller à présent?
Certainement pas au club, pour y voir cette foule d'indifférents? ...»
Tout lui semblait maintenant si misérable, comparé au sentiment
d'affection et d'amour qui l'avait envahi, à ce long et doux regard
qu'elle avait attaché sur lui à travers ses larmes!
«À la maison!» cria Pierre, en rejetant derrière lui, malgré les dix
degrés de froid, sa grosse fourrure d'ours, et en découvrant sa large
poitrine qui se soulevait de bonheur.
Le temps était admirablement clair: au-dessus des rues sales et
obscures, au-dessus des toits qui s'enchevêtraient les uns dans les
autres, s'étendait la voûte foncée du ciel toute constellée d'étoiles.
En contemplant ces hautes et mystérieuses sphères, si bien en harmonie
avec l'état de son âme, il oubliait l'outrageante abjection de la terre.
Au moment où il débouchait sur l'Arbatskaïa, un large espace du sombre
horizon s'ouvrit devant ses yeux. Tout au milieu rayonnait une pure
lumière, dont la brillante chevelure, entourée d'astres scintillants, se
déployait majestueusement sur l'extrême limite de notre globe: c'était
la fameuse comète de 1811, celle-là même qui, au dire de chacun,
annonçait des calamités sans nombre et la fin du monde. Mais elle
n'éveilla aucune terreur superstitieuse dans le coeur de Pierre, et ses
yeux humides de pleurs l'admiraient au contraire avec extase. Ne
semblait-elle pas être venue s'enfoncer dans ce coin de la terre comme
une flèche dont la parabole aurait franchi avec une rapidité
vertigineuse l'incommensurable espace, et qui maintenant, relevant
au-dessus d'elle son long et lumineux panache, se jouait au loin dans
l'infini! Il lui sembla que sa céleste lueur dissipait les ténèbres de
son âme, et lui laissait entrevoir les clartés divines d'une nouvelle
existence!