Les Rostow ne sortirent pas le lendemain, et personne ne vint les voir.
Marie Dmitrievna s'entretint longuement et en secret avec le comte: ils
se concertèrent sur une démarche à tenter auprès du vieux prince;
Natacha devina leur projet et en fut blessée et inquiète. Elle attendait
d'heure en heure le retour du prince André, et envoya deux fois dans la
journée un de leurs gens pour s'en informer. Vain espoir! L'attente ne
faisait qu'accroître son accablement, et le pénible souvenir de son
entrevue avec la princesse Marie et son père ajoutait à sa fiévreuse
impatience le sentiment d'une terreur indéfinissable. Il lui semblait
parfois que le prince André ne reviendrait jamais, ou bien qu'il lui
arriverait, à elle, quelque chose de fatal! Il ne lui était plus
possible de rêver à lui comme par le passé, car ses récentes impressions
venaient aussitôt se mêler à ses pensées; elle se redemandait pour la
centième fois si elle n'avait pas été coupable, si sa fidélité était
toujours la même, et elle se retraçait, en dépit d'elle-même, les
moindres détails de la soirée du théâtre, les moindres nuances de la
physionomie de cet homme, qui avait su lui inspirer un sentiment aussi
redoutable qu'incompréhensible! À en juger par son extérieur, elle
semblait être devenue plus vive et plus gaie que jamais, tandis qu'au
fond elle avait perdu son bonheur et son repos d'autrefois!
Marie Dmitrievna proposa, le dimanche matin, à tout son jeune monde
d'aller à l'église de sa paroisse: «Car je n'aime pas, disait-elle, les
églises à la mode, Dieu est le même partout! Le prêtre y est excellent
et officie d'une manière parfaite, le diacre aussi, et je ne vois pas
que les choeurs et les morceaux d'ensemble qui se chantent ailleurs
fassent ressortir davantage la sainteté du lieu!... Je n'aime pas
cela... c'est se donner trop d'aises!»
Marie Dmitrievna aimait et fêtait religieusement le dimanche; chaque
samedi, sa maison était lavée du haut en bas; ni elle ni ses domestiques
ne travaillaient le jour du Seigneur, et chacun allait entendre la
messe. Elle faisait ajouter un plat de plus à son dîner, et donner de
l'eau-de-vie aux gens de l'office, en y joignant pour rôti une oie, ou
un petit cochon de lait.
Nulle part la solennité de ce jour ne se traduisait aussi visiblement
que sur la figure large et pleine, et habituellement sérieuse, de la
maîtresse de la maison.
Lorsqu'après la messe on eut servi le café dans le salon, dont les
meubles étaient débarrassés de leurs housses, on vint lui annoncer que
sa voiture était avancée; drapée dans son châle des grands jours de
fête, elle se leva et annonça qu'elle allait faire une visite au vieux
prince Bolkonsky, afin de s'expliquer avec lui à propos de Natacha.
Bientôt après, Mme Aubert Chalmé, la fameuse couturière, vint essayer
des robes à cette dernière, qui, acceptant avec joie cette diversion, se
retira avec elle dans sa chambre. Au moment où, la tête penchée en
arrière, elle examinait dans la psyché le dos du corsage, qui était
seulement faufilé et sans manches, elle entendit la voix de son père et
celle d'une dame, qu'elle reconnut, non sans une vive émotion: c'était
la voix d'Hélène. Elle n'avait pas eu encore le temps de passer sa robe,
que la porte s'ouvrit, et que la comtesse Besoukhow entra, plus
souriante que jamais, vêtue d'une robe de velours violet à larges
revers:
«Ah! ma charmante, ma toute belle! s'écria-t-elle, je suis venue pour
dire à votre père que c'est vraiment incroyable d'être ici, et de ne
voir âme qui vive.... Aussi j'insiste pour que vous veniez chez moi ce
soir.... J'aurai quelques personnes, Mlle Georges déclamera..., et si
vous ne m'amenez pas vos jolies filles, ajouta-t-elle en s'adressant au
comte, qui venait d'entrer sur ses talons, je me brouillerai tout à fait
avec vous. Mon mari est parti pour Tver; sans cela, je l'aurais envoyé
vous chercher.... Sans faute, n'est-ce pas?... sans faute, vers les neuf
heures?» Puis, saluant d'un signe de tête la couturière, qu'elle
connaissait de longue date, et qui lui répondit par une profonde
révérence, elle s'assit dans un fauteuil près de la glace, et, tout en
donnant aux plis de sa belle robe un tour plein de grâce, elle continua
à bavarder avec la plus affectueuse cordialité, à s'extasier sur la
beauté de Natacha, à admirer ses nouvelles toilettes, à faire ressortir
la sienne, et finit par lui conseiller d'en commander une pareille à
celle qu'elle venait de recevoir de Paris: «Figurez-vous, ma charmante,
qu'elle est en gaze à reflets métalliques.... Mais peu importe!... vous
embellissez tout ce que vous portez!»
La figure de Natacha rayonnait de plaisir: elle se sentait renaître et
recevait avec bonheur les éloges de cette aimable comtesse, qui lui
avait paru, au premier abord, si imposante, si inabordable, et qui
maintenant lui témoignait une bonne grâce si parfaite. Elle en avait la
tête tournée; Hélène, de son côté, était sincère, mais cette sincérité
n'excluait point son arrière-pensée de l'attirer chez elle: en effet son
frère l'en avait priée, et, tout en se faisant une joie de servir ses
intérêts, elle y mettait toute la bonne foi imaginable. Elle avait été
jalouse autrefois de Natacha à propos de Boris, mais aujourd'hui elle
n'y pensait plus, et elle lui souhaitait sérieusement tout ce qu'elle
désirait pour elle-même. Elle la prit à part au moment de la quitter.
«Mon frère a dîné chez nous hier, et il nous a fait mourir de rire....
Il ne mange rien, ne fait que soupirer.... Il est fou, amoureux fou de
vous, ma belle!»
Natacha devint pourpre à ces mots.
«Oh! comme elle rougit, la chère enfant... vous viendrez, bien sûr?...
Si vous aimez quelqu'un, ce n'est pas une raison pour vous cloîtrer, et,
à supposer que vous soyez fiancée, je suis sûre que votre futur serait
charmé de savoir que vous allez dans le monde en son absence plutôt que
de périr d'ennui.»
«Elle sait que je suis fiancée, se disait Natacha, et cependant elle a
plaisanté de tout cela avec Pierre, avec Pierre qui est la droiture
même!... Donc, il n'y a rien de mal là dedans.» Grâce à l'influence
qu'Hélène exerçait sur elle, ce qui lui avait paru effrayant jusque-là
redevint tout à coup simple et naturel: «C'est une vraie grande dame,
elle est charmante, et l'on voit qu'elle m'aime de tout son coeur.
Pourquoi donc ne pas m'amuser un peu?» se demandait Natacha en la
regardant de ses yeux grands ouverts, qui exprimaient une vague
surprise.
Marie Dmitrievna revint pour dîner: il était facile de voir, à son
silence et à son air absorbé, qu'elle avait subi une défaite. Trop émue
pour parler avec calme des incidents de son entrevue avec le vieux
prince, elle répondit au comte que tout marchait bien, et qu'il en
saurait davantage le lendemain. Seulement, quand elle apprit la visite
et l'invitation de la comtesse Besoukhow, elle dit carrément qu'elle
n'aimait pas à la voir chez elle, et déconseilla toute intimité de ce
côté.
«Mais, ajouta-t-elle en se tournant vers Natacha, puisque tu as promis,
vas-y, cela te distraira!»