CHAPITRE III

I

Quoique Pierre eût une foi absolue dans les vérités que lui avait

révélées le Bienfaiteur, et malgré la joie profonde qu'il avait

ressentie pendant les premiers mois de son apprentissage, lorsqu'il se

livrait avec un réel enthousiasme au travail de sa régénération

intérieure, enfin malgré tous ses efforts pour y persévérer, cette

nouvelle existence perdit subitement pour lui tout son charme, après les

fiançailles du prince André, et la mort de Bazdéïew, arrivée à la même

époque. Il ne lui en resta plus que le squelette, c'est-à-dire sa

maison, sa femme, plus que jamais en faveur auprès d'un grand

personnage, ses nombreuses et peu intéressantes connaissances, et le

service avec son cortège d'ennuyeuses formalités! Aussi fut-il saisi

d'un profond dégoût en pensant à sa vie: il interrompit son journal,

évita la société de ses frères, reparut au club, recommença à boire et à

mener la vie de garçon, et fit tant parler de lui, que la comtesse

Hélène se vit obligée de lui adresser de sévères reproches. Pierre lui

donna raison en tous points, et se réfugia à Moscou pour ne pas la

compromettre par sa conduite.

Lorsqu'il se retrouva dans son immense hôtel, avec ses cousines les

princesses, qui séchaient sur pied et tournaient à la momie, avec sa

nombreuse domesticité qui y grouillait dans tous les coins; lorsqu'il

aperçut la chapelle de la Vierge d'Iverskaïa rayonnante de la lumière

des mille cierges qui brûlaient dévotement devant les saintes images

enchâssées d'or et d'argent; lorsqu'il eut traversé la grande place du

Kremlin couverte d'un tapis de neige immaculée; qu'il eut revu les

izvostchiki et les boutiques du Kitaïgorod, les vieux et les vieilles de

Moscou vivotant doucement dans leur coin, sans rien désirer, et qu'il

eut pris part de nouveau aux bals et aux dîners du club Anglais...

alors il se sentit enfin arrivé au port. Moscou, en lui rendant son

chez lui et sa maison, lui fit éprouver cette sensation de bien-être

qu'on ressent lorsque, après une journée de fatigue, on passe avec

bonheur une bonne vieille robe de chambre bien chaude, bien commode,

voire même un peu graisseuse.

Toute la société, les vieux et les jeunes, le reçurent à bras ouverts;

sa place restée vacante l'attendait, il n'avait qu'à la reprendre, car,

aux yeux de tous ces braves gens, Pierre était le meilleur enfant du

monde, l'original le plus gai et le plus intelligent, le vrai type du

grand seigneur du Moscou d'autrefois, distrait, bienveillant, et la

bourse toujours à sec, parce que chacun y puisait sans scrupule.

Les représentations données au bénéfice d'artistes sans talent, les

croûtes et les statues des rapins du dernier ordre, les oeuvres de

bienfaisance, les choeurs de Bohémiens, les souscriptions pour des

dîners, les réunions de francs-maçons, les quêtes pour les églises, la

publication d'ouvrages de prix, tout cela trouvait accueil auprès de

lui: il ne savait jamais refuser, et se serait complètement dévalisé de

ses propres mains, si, pour son bonheur, deux de ses amis, auxquels il

avait prêté une très forte somme, ne l'eussent pris en tutelle. Au club,

pas de dîner, pas de soirée, sans lui. À peine venait-il d'étendre son

gros corps sur un des larges divans, après avoir vidé deux bouteilles de

Château-Margaux, qu'il se voyait entouré d'un cercle nombreux qui le

choyait, riait et causait autour de lui. Si la conversation dégénérait

en dispute, son bon sourire et une bienveillante plaisanterie, dite à

propos, ramenaient la paix; s'il n'était pas là, toute réunion

maçonnique, même était triste et morose. Au bal, lorsque les cavaliers

faisaient défaut, on venait le choisir, et il dansait. Jeunes femmes et

jeunes filles l'aimaient, parce que, sans témoigner une attention

particulière, à aucune d'elles, il était aimable avec toutes: «Il est

charmant, disait-on de lui, il n'a pas de sexe!»

Comme il aurait pleuré sur lui-même si, sept ans auparavant, à son

arrivée de l'étranger, on lui eût dit qu'il n'avait besoin ni de rien

chercher, ni de rien inventer, que sa route était toute tracée, sa

destinée toute marquée, et qu'en dépit de tous ses efforts il ne

deviendrait pas meilleur que la plupart de ceux qui se seraient trouvés

dans sa position!... Certes, il ne l'aurait pas cru!

N'était-ce donc pas lui qui avait désiré avec ardeur voir la Russie en

république, qui avait souhaité devenir philosophe tacticien... qui avait

regretté de ne pas être Napoléon ou l'homme qui le vaincrait? N'était-ce

donc pas lui qui avait cru possible la régénération de l'humanité, et

travaillé à atteindre le degré le plus élevé du perfectionnement moral?

N'était-ce donc pas lui qui avait créé des écoles, ouvert des hôpitaux,

et donné la liberté à ses paysans?

Et de fait qu'était-il devenu? Le possesseur d'une grande fortune, le

mari d'une femme infidèle, un chambellan en retraite, un membre du club

Anglais et l'enfant gâté de la société de Moscou; un homme qui aimait

surtout à bien manger et à bien boire, et qui se donnait parfois le

plaisir de critiquer le gouvernement, bien à son aise, après dîner. Il

fut longtemps avant de se faire à la pensée qu'il était, ni plus, ni

moins, le type accompli du chambellan en retraite, vivant sans but et

sans soucis, ce type qu'il avait en si grand mépris sept ans auparavant,

et dont Moscou offrait de nombreux spécimens.

Il cherchait parfois à se consoler, en se disant que ce genre de vie ne

durerait pas, mais l'instant d'après il passait en revue avec terreur

tous les gens de sa connaissance qui, entrés comme lui dans cette

existence de club avec toutes leurs dents et tous leurs cheveux, en

étaient sortis sans cheveux et sans dents.

Parfois aussi il tâchait de se persuader par orgueil qu'il ne

ressemblait en rien à ces chambellans qu'il méprisait, à ces personnages

bêtes, incolores et satisfaits d'eux-mêmes: «La preuve, se disait-il,

c'est que, moi, je suis mécontent, toujours mécontent, toujours

tourmenté du désir de faire quelque chose pour le bien de l'humanité!...

Qui sait? ajoutait-il ensuite avec humilité, n'ont-ils pas, eux aussi,

cherché, tout comme moi, à se frayer une nouvelle route dans la vie, et

la force des choses, du milieu qui les entourait, des éléments contre

lesquels l'homme est impuissant à lutter, ne les a-t-elle pas amenés là

où elle m'a amené moi-même? À force de raisonnements de ce genre, il

avait fini, après quelques mois de séjour à Moscou, par ne plus

mépriser, mais au contraire par aimer, respecter et plaindre, tout comme

il se plaignait lui-même, le sort de ses compagnons d'infortune.

Pierre n'avait plus d'accès de désespoir ni de dégoût de la vie, mais le

mal dont il souffrait, et qu'il refoulait vainement à l'intérieur, le

travaillait toujours: «Quel est le but de l'existence? Pourquoi vit-on?

Que fait-on en ce monde?» se demandait-il avec stupeur mille fois par

jour. Mais, sachant par expérience que ses questions resteraient sans

réponse, il s'en détournait au plus vite en prenant un livre, ou il

courait au club, ou chez un de ses amis, pour y récolter les petites

nouvelles du jour.

«Ma femme, se disait-il, qui n'a jamais aimé autre chose que son beau

corps, et qui est une des plus sottes créatures que je connaisse, passe

pour avoir de l'esprit comme personne, et tous se prosternent devant

elle. Bonaparte, bafoué alors qu'il était un grand homme, est pressé par

l'empereur François, maintenant qu'il n'est plus qu'un misérable

comédien, de vouloir bien accepter la main de sa fille. Les Espagnols

remercient la Providence, par l'entremise du clergé catholique, de la

victoire remportée le 14 juin sur les Français; les Français, de leur

côté, la remercient, toujours par l'entremise de ce même clergé, de la

victoire remportée par eux, à la même date, sur les Espagnols. Mes

frères les francs-maçons prêtent serment de tout sacrifier pour le

prochain et refusent un rouble à la quête. «Astrée» intrigue contre «les

chercheurs de la manne céleste», et l'on se met en quatre pour obtenir

la charte de la loge d'Écosse, dont personne n'a besoin et dont personne

ne comprend le sens, pas même celui qui l'a écrite. Nous nous disons

tous disciples de l'Évangile, nous proclamons l'oubli des injures,

l'amour du prochain, et, comme preuve à l'appui, nous élevons quarante

fois quarante églises à Moscou, tandis qu'hier on a fouetté un

déserteur, et le représentant de la loi divine d'amour et de pardon

donne à baiser la croix au condamné avant le supplice!» Ainsi songeait

Pierre, et cette hypocrisie perpétuelle, cette hypocrisie professée et

acceptée par tous, l'indignait chaque fois comme un fait nouveau: «Je la

sens, je la vois, se disait-il encore, mais comment leur en expliquer la

puissance? Je l'ai essayé en vain: je me suis convaincu qu'ils s'en

rendaient compte comme moi, mais qu'ils s'aveuglent volontairement. Donc

cela doit être ainsi! Mais, moi, que dois-je faire? Que vais-je

devenir?» Comme beaucoup de gens, comme beaucoup de ses compatriotes

surtout, il avait le triste privilège de croire au bien, et en même

temps de voir si distinctement le mal, qu'il ne lui restait plus la

force nécessaire pour prendre une part active dans la lutte. Ce mensonge

continuel, qu'il retrouvait dans tout travail à entreprendre, paralysait

son activité, et cependant il fallait vivre et s'occuper quand même. Se

sentir obsédé par ces questions vitales, sans parvenir à les résoudre,

cela lui était si pénible, qu'il se plongeait, pour les oublier, dans

toutes les distractions imaginables.

Il dévorait des livres par douzaines, et lisait tout, ce qui lui tombait

sous la main, même lorsque son valet de chambre l'aidait le soir à se

déshabiller; il allait ainsi de la veille au sommeil, pour se livrer de

nouveau le lendemain aux oiseux bavardages des salons et des clubs, et

passer son temps entre les femmes et le vin. La boisson devenait de plus

en plus pour lui un besoin physique aussi bien que moral, et il s'y

adonnait avec passion, en dépit des avertissements des médecins, qui, vu

sa corpulence, y trouvaient un danger sérieux pour sa santé. Il ne se

sentait heureux et véritablement à son aise que lorsqu'il avait avalé

plusieurs verres de spiritueux: la douce chaleur, la tendre

bienveillance pour son prochain, qu'il éprouvait alors, le rendait

capable de s'assimiler toute pensée sans toutefois l'approfondir. Alors

seulement le noeud gordien si compliqué de la vie perdait à ses yeux de

son effrayant mystère, et lui paraissait même facile à dénouer; alors

seulement il se disait: «Je le déferai, je l'expliquerai... tout à

l'heure j'y penserai!» Mais ce «tout à l'heure» ne venait jamais, et il

n'y repensait que pour voir de nouveau ces énigmes se dresser devant

lui, plus terribles et plus insolubles que jamais, et il se hâtait de

reprendre ses lectures pour chasser les pensées pénibles.

Pierre se souvenait parfois d'avoir entendu raconter que les soldats

exposés au feu de l'ennemi dans les retranchements s'ingéniaient à se

créer une occupation quelconque afin d'oublier le danger. Il se disait

que chacun faisait de même, que chacun, ayant peur de la vie, tâchait,

comme ces soldats, de l'oublier, les uns avec l'ambition, la politique,

le service de l'État, les autres avec les femmes, le jeu, le vin, les

chevaux et la chasse: «Donc, concluait-il, rien n'est puéril, et rien

n'est important!... tout revient au même, tâchons seulement de nous

soustraire à l'implacable réalité, et de ne jamais nous rencontrer face

à face avec elle!»

La guerre et la paix, Tome II · 第 41 / 102 题