I
Quoique Pierre eût une foi absolue dans les vérités que lui avait
révélées le Bienfaiteur, et malgré la joie profonde qu'il avait
ressentie pendant les premiers mois de son apprentissage, lorsqu'il se
livrait avec un réel enthousiasme au travail de sa régénération
intérieure, enfin malgré tous ses efforts pour y persévérer, cette
nouvelle existence perdit subitement pour lui tout son charme, après les
fiançailles du prince André, et la mort de Bazdéïew, arrivée à la même
époque. Il ne lui en resta plus que le squelette, c'est-à-dire sa
maison, sa femme, plus que jamais en faveur auprès d'un grand
personnage, ses nombreuses et peu intéressantes connaissances, et le
service avec son cortège d'ennuyeuses formalités! Aussi fut-il saisi
d'un profond dégoût en pensant à sa vie: il interrompit son journal,
évita la société de ses frères, reparut au club, recommença à boire et à
mener la vie de garçon, et fit tant parler de lui, que la comtesse
Hélène se vit obligée de lui adresser de sévères reproches. Pierre lui
donna raison en tous points, et se réfugia à Moscou pour ne pas la
compromettre par sa conduite.
Lorsqu'il se retrouva dans son immense hôtel, avec ses cousines les
princesses, qui séchaient sur pied et tournaient à la momie, avec sa
nombreuse domesticité qui y grouillait dans tous les coins; lorsqu'il
aperçut la chapelle de la Vierge d'Iverskaïa rayonnante de la lumière
des mille cierges qui brûlaient dévotement devant les saintes images
enchâssées d'or et d'argent; lorsqu'il eut traversé la grande place du
Kremlin couverte d'un tapis de neige immaculée; qu'il eut revu les
izvostchiki et les boutiques du Kitaïgorod, les vieux et les vieilles de
Moscou vivotant doucement dans leur coin, sans rien désirer, et qu'il
eut pris part de nouveau aux bals et aux dîners du club Anglais...
alors il se sentit enfin arrivé au port. Moscou, en lui rendant son
chez lui et sa maison, lui fit éprouver cette sensation de bien-être
qu'on ressent lorsque, après une journée de fatigue, on passe avec
bonheur une bonne vieille robe de chambre bien chaude, bien commode,
voire même un peu graisseuse.
Toute la société, les vieux et les jeunes, le reçurent à bras ouverts;
sa place restée vacante l'attendait, il n'avait qu'à la reprendre, car,
aux yeux de tous ces braves gens, Pierre était le meilleur enfant du
monde, l'original le plus gai et le plus intelligent, le vrai type du
grand seigneur du Moscou d'autrefois, distrait, bienveillant, et la
bourse toujours à sec, parce que chacun y puisait sans scrupule.
Les représentations données au bénéfice d'artistes sans talent, les
croûtes et les statues des rapins du dernier ordre, les oeuvres de
bienfaisance, les choeurs de Bohémiens, les souscriptions pour des
dîners, les réunions de francs-maçons, les quêtes pour les églises, la
publication d'ouvrages de prix, tout cela trouvait accueil auprès de
lui: il ne savait jamais refuser, et se serait complètement dévalisé de
ses propres mains, si, pour son bonheur, deux de ses amis, auxquels il
avait prêté une très forte somme, ne l'eussent pris en tutelle. Au club,
pas de dîner, pas de soirée, sans lui. À peine venait-il d'étendre son
gros corps sur un des larges divans, après avoir vidé deux bouteilles de
Château-Margaux, qu'il se voyait entouré d'un cercle nombreux qui le
choyait, riait et causait autour de lui. Si la conversation dégénérait
en dispute, son bon sourire et une bienveillante plaisanterie, dite à
propos, ramenaient la paix; s'il n'était pas là, toute réunion
maçonnique, même était triste et morose. Au bal, lorsque les cavaliers
faisaient défaut, on venait le choisir, et il dansait. Jeunes femmes et
jeunes filles l'aimaient, parce que, sans témoigner une attention
particulière, à aucune d'elles, il était aimable avec toutes: «Il est
charmant, disait-on de lui, il n'a pas de sexe!»
Comme il aurait pleuré sur lui-même si, sept ans auparavant, à son
arrivée de l'étranger, on lui eût dit qu'il n'avait besoin ni de rien
chercher, ni de rien inventer, que sa route était toute tracée, sa
destinée toute marquée, et qu'en dépit de tous ses efforts il ne
deviendrait pas meilleur que la plupart de ceux qui se seraient trouvés
dans sa position!... Certes, il ne l'aurait pas cru!
N'était-ce donc pas lui qui avait désiré avec ardeur voir la Russie en
république, qui avait souhaité devenir philosophe tacticien... qui avait
regretté de ne pas être Napoléon ou l'homme qui le vaincrait? N'était-ce
donc pas lui qui avait cru possible la régénération de l'humanité, et
travaillé à atteindre le degré le plus élevé du perfectionnement moral?
N'était-ce donc pas lui qui avait créé des écoles, ouvert des hôpitaux,
et donné la liberté à ses paysans?
Et de fait qu'était-il devenu? Le possesseur d'une grande fortune, le
mari d'une femme infidèle, un chambellan en retraite, un membre du club
Anglais et l'enfant gâté de la société de Moscou; un homme qui aimait
surtout à bien manger et à bien boire, et qui se donnait parfois le
plaisir de critiquer le gouvernement, bien à son aise, après dîner. Il
fut longtemps avant de se faire à la pensée qu'il était, ni plus, ni
moins, le type accompli du chambellan en retraite, vivant sans but et
sans soucis, ce type qu'il avait en si grand mépris sept ans auparavant,
et dont Moscou offrait de nombreux spécimens.
Il cherchait parfois à se consoler, en se disant que ce genre de vie ne
durerait pas, mais l'instant d'après il passait en revue avec terreur
tous les gens de sa connaissance qui, entrés comme lui dans cette
existence de club avec toutes leurs dents et tous leurs cheveux, en
étaient sortis sans cheveux et sans dents.
Parfois aussi il tâchait de se persuader par orgueil qu'il ne
ressemblait en rien à ces chambellans qu'il méprisait, à ces personnages
bêtes, incolores et satisfaits d'eux-mêmes: «La preuve, se disait-il,
c'est que, moi, je suis mécontent, toujours mécontent, toujours
tourmenté du désir de faire quelque chose pour le bien de l'humanité!...
Qui sait? ajoutait-il ensuite avec humilité, n'ont-ils pas, eux aussi,
cherché, tout comme moi, à se frayer une nouvelle route dans la vie, et
la force des choses, du milieu qui les entourait, des éléments contre
lesquels l'homme est impuissant à lutter, ne les a-t-elle pas amenés là
où elle m'a amené moi-même? À force de raisonnements de ce genre, il
avait fini, après quelques mois de séjour à Moscou, par ne plus
mépriser, mais au contraire par aimer, respecter et plaindre, tout comme
il se plaignait lui-même, le sort de ses compagnons d'infortune.
Pierre n'avait plus d'accès de désespoir ni de dégoût de la vie, mais le
mal dont il souffrait, et qu'il refoulait vainement à l'intérieur, le
travaillait toujours: «Quel est le but de l'existence? Pourquoi vit-on?
Que fait-on en ce monde?» se demandait-il avec stupeur mille fois par
jour. Mais, sachant par expérience que ses questions resteraient sans
réponse, il s'en détournait au plus vite en prenant un livre, ou il
courait au club, ou chez un de ses amis, pour y récolter les petites
nouvelles du jour.
«Ma femme, se disait-il, qui n'a jamais aimé autre chose que son beau
corps, et qui est une des plus sottes créatures que je connaisse, passe
pour avoir de l'esprit comme personne, et tous se prosternent devant
elle. Bonaparte, bafoué alors qu'il était un grand homme, est pressé par
l'empereur François, maintenant qu'il n'est plus qu'un misérable
comédien, de vouloir bien accepter la main de sa fille. Les Espagnols
remercient la Providence, par l'entremise du clergé catholique, de la
victoire remportée le 14 juin sur les Français; les Français, de leur
côté, la remercient, toujours par l'entremise de ce même clergé, de la
victoire remportée par eux, à la même date, sur les Espagnols. Mes
frères les francs-maçons prêtent serment de tout sacrifier pour le
prochain et refusent un rouble à la quête. «Astrée» intrigue contre «les
chercheurs de la manne céleste», et l'on se met en quatre pour obtenir
la charte de la loge d'Écosse, dont personne n'a besoin et dont personne
ne comprend le sens, pas même celui qui l'a écrite. Nous nous disons
tous disciples de l'Évangile, nous proclamons l'oubli des injures,
l'amour du prochain, et, comme preuve à l'appui, nous élevons quarante
fois quarante églises à Moscou, tandis qu'hier on a fouetté un
déserteur, et le représentant de la loi divine d'amour et de pardon
donne à baiser la croix au condamné avant le supplice!» Ainsi songeait
Pierre, et cette hypocrisie perpétuelle, cette hypocrisie professée et
acceptée par tous, l'indignait chaque fois comme un fait nouveau: «Je la
sens, je la vois, se disait-il encore, mais comment leur en expliquer la
puissance? Je l'ai essayé en vain: je me suis convaincu qu'ils s'en
rendaient compte comme moi, mais qu'ils s'aveuglent volontairement. Donc
cela doit être ainsi! Mais, moi, que dois-je faire? Que vais-je
devenir?» Comme beaucoup de gens, comme beaucoup de ses compatriotes
surtout, il avait le triste privilège de croire au bien, et en même
temps de voir si distinctement le mal, qu'il ne lui restait plus la
force nécessaire pour prendre une part active dans la lutte. Ce mensonge
continuel, qu'il retrouvait dans tout travail à entreprendre, paralysait
son activité, et cependant il fallait vivre et s'occuper quand même. Se
sentir obsédé par ces questions vitales, sans parvenir à les résoudre,
cela lui était si pénible, qu'il se plongeait, pour les oublier, dans
toutes les distractions imaginables.
Il dévorait des livres par douzaines, et lisait tout, ce qui lui tombait
sous la main, même lorsque son valet de chambre l'aidait le soir à se
déshabiller; il allait ainsi de la veille au sommeil, pour se livrer de
nouveau le lendemain aux oiseux bavardages des salons et des clubs, et
passer son temps entre les femmes et le vin. La boisson devenait de plus
en plus pour lui un besoin physique aussi bien que moral, et il s'y
adonnait avec passion, en dépit des avertissements des médecins, qui, vu
sa corpulence, y trouvaient un danger sérieux pour sa santé. Il ne se
sentait heureux et véritablement à son aise que lorsqu'il avait avalé
plusieurs verres de spiritueux: la douce chaleur, la tendre
bienveillance pour son prochain, qu'il éprouvait alors, le rendait
capable de s'assimiler toute pensée sans toutefois l'approfondir. Alors
seulement le noeud gordien si compliqué de la vie perdait à ses yeux de
son effrayant mystère, et lui paraissait même facile à dénouer; alors
seulement il se disait: «Je le déferai, je l'expliquerai... tout à
l'heure j'y penserai!» Mais ce «tout à l'heure» ne venait jamais, et il
n'y repensait que pour voir de nouveau ces énigmes se dresser devant
lui, plus terribles et plus insolubles que jamais, et il se hâtait de
reprendre ses lectures pour chasser les pensées pénibles.
Pierre se souvenait parfois d'avoir entendu raconter que les soldats
exposés au feu de l'ennemi dans les retranchements s'ingéniaient à se
créer une occupation quelconque afin d'oublier le danger. Il se disait
que chacun faisait de même, que chacun, ayant peur de la vie, tâchait,
comme ces soldats, de l'oublier, les uns avec l'ambition, la politique,
le service de l'État, les autres avec les femmes, le jeu, le vin, les
chevaux et la chasse: «Donc, concluait-il, rien n'est puéril, et rien
n'est important!... tout revient au même, tâchons seulement de nous
soustraire à l'implacable réalité, et de ne jamais nous rencontrer face
à face avec elle!»