La santé et le caractère du vieux prince Bolkonsky ne firent qu'empirer
pendant l'absence de son fils. De plus en plus irritable, ses explosions
de colère, sans rime ni raison, retombaient le plus souvent sur sa
pauvre fille. On aurait dit qu'il se faisait un vrai plaisir de chercher
et de découvrir dans son coeur les endroits sensibles et douloureux,
pour la torturer bien à son aise. Deux passions, par conséquent deux
joies, remplissaient la vie de la princesse Marie: son petit neveu et la
religion. Aussi étaient-ce là les deux thèmes favoris des plaisanteries
de son père, qui ramenait toujours la conversation sur les vieilles
filles et leurs superstitions, ou sur sa trop grande indulgence pour les
enfants: «Si ça continue, tu feras de lui (du petit Nicolas) une vieille
fille comme toi... un joli résultat, ma foi! Le prince André a besoin
d'un fils, et non pas d'une fille!» Et, s'adressant parfois à Mlle
Bourrienne, il lui demandait ce qu'elle pensait de nos prêtres, de nos
images, etc., et ses railleries continuaient de plus belle.
Il blessait cruellement et à tout propos la pauvre princesse Marie, qui
ne songeait même pas à lui en vouloir. Comment aurait-il pu avoir des
torts envers elle? Comment aurait-il été injuste, lui qui, malgré tout,
avait certainement de l'affection pour elle?... Et puis qu'était-ce
d'ailleurs que l'injustice? Jamais la princesse n'avait eu le moindre
sentiment d'orgueil. Tout le code des lois humaines se résumait pour
elle en une seule loi simple et précise: celle de la charité et du
dévouement, telle que nous l'a enseignée Celui qui, étant Dieu, a
souffert par amour pour les hommes. Que lui importait après cela la
justice ou l'injustice d'autrui, lorsqu'elle ne connaissait d'autre
devoir que d'aimer et de souffrir?... et ce devoir, elle le remplissait
sans se plaindre!
Le prince André passa pendant l'hiver quelques jours à Lissy-Gory; sa
gaieté et sa tendresse affectueuse, si rares dans le passé, firent
pressentir à sa soeur une cause à cette transformation; mais, sauf un
long entretien qu'elle avait surpris entre le père et le fils au moment
du départ de ce dernier, et qui lui avait paru les laisser tous deux
mécontents, elle n'en sut pas davantage.
Peu de temps après, elle envoya à son amie Julie Karaguine, qui était en
deuil de son frère, tué en Turquie, une longue lettre. Comme toutes les
jeunes filles, elle avait toujours caressé un rêve, celui de voir Julie
devenir sa belle-soeur. Cette lettre était ainsi conçue:
«Chère et tendre amie, les chagrins sont, je le vois, la part de chacun
en ce monde. Votre perte est si cruelle que je ne puis la comprendre
autrement que comme une grâce particulière du Seigneur, qui, dans son
amour pour vous et votre excellente mère, tient à vous éprouver! Ah!
chère amie, la religion, la religion seule, peut, je ne dis point nous
consoler, mais nous sauver du désespoir; elle peut seule nous expliquer
ce qui sans son aide reste impénétrable à l'homme; pourquoi Dieu
appelle-t-il justement à lui des êtres bons, nobles, heureux, et qui
font le bonheur des autres, tandis que les êtres méchants, nuisibles,
continuent à vivre et à être un fardeau pour tous? La première mort que
j'ai vue a été celle de ma chère belle-soeur... elle produisit sur moi
une impression profonde, et je ne l'oublierai jamais! Comme vous, qui
demandez aujourd'hui au sort pourquoi votre charmant frère vous a été
enlevé, je me demandais aussi alors pourquoi Lise, ce pauvre ange, dont
toutes les pensées étaient la pureté même, nous avait quittés. Et que
vous dirai-je, mon amie? Cinq ans se sont écoulés depuis lors, et ma
faible intelligence commence seulement à pénétrer le mystère de sa
mort; j'y vois un témoignage manifeste de la miséricorde infinie de
Dieu, dont tous les actes, trop souvent incompris, sont les preuves
constantes de l'amour sans bornes qu'il porte à sa créature. Il me
semble que dans son angélique pureté elle aurait manqué de la force
nécessaire pour remplir dignement ses devoirs de mère, tandis, que comme
épouse elle a été irréprochable. Elle aura sans doute obtenu là-haut une
place que je n'ose espérer pour moi et, nous a laissé, à mon frère
surtout, le plus tendre regret et le plus doux souvenir. Sans parler de
ce qu'elle y aura gagné, cette mort si précoce, si effrayante, a eu,
malgré son amertume, la plus bienfaisante influence sur le prince André
et sur moi! Ces pensées, que j'aurais chassées avec terreur à cette
époque fatale, ne se sont développées en moi que plus tard, et à présent
leur clarté a dissipé le doute dans mon coeur. Je vous écris tout cela,
chère amie, pour qu'à votre tour vous ouvriez vos yeux et votre âme à la
vérité évangélique, qu'est devenue la règle de ma vie. Il ne tombe pas
un cheveu de notre tête sans la volonté de Dieu, et sa volonté est
guidée par un amour sans limites, qui ne veut que notre bien dans toutes
les circonstances de notre vie.
«Vous voulez savoir si nous passons l'hiver prochain à Moscou? Je ne le
pense pas, et, malgré toute la joie que j'aurais à vous voir, je ne le
désire point: Buonaparte en est la cause! Vous voilà bien étonnée, mais
voici l'explication: la santé de mon père faiblit visiblement; il ne
peut supporter la moindre contradiction, et son irascibilité naturelle
est surtout excitée par la politique. Il ne peut admettre que Buonaparte
soit devenu l'égal de tous les souverains de l'Europe et du petit-fils
de la grande Catherine en particulier. Je suis, comme toujours, fort
indifférente à ce qui se passe dans le monde, mais les conversations de
mon père avec Michel Ivanovitch m'ont mise au courant de la politique et
des honneurs rendus à Buonaparte, auquel Lissy-Gory seul me paraît
persister à refuser le titre de grand homme et d'Empereur des Français.
Aussi, grâce aux opinions de mon père, grâce à son franc parler qui ne
s'embarrasse de personne, grâce aux violentes discussions qui en
seraient l'inévitable conséquence, prévoit-il qu'il aurait à Moscou des
désagréments qui lui en rendraient le séjour difficile. Le bon résultat
du traitement qu'il a entrepris se trouverait détruit, je le crains, par
sa haine contre Buonaparte. Du reste, tout se décidera sous peu. Rien
n'est changé dans notre intérieur, sauf que l'absence de mon frère s'y
fait vivement sentir. Je vous ai déjà écrit qu'il était devenu tout
autre. Repris son malheur, il n'est pour ainsi dire revenu à la vie que
maintenant; bon, tendre, affectueux, c'est un coeur d'or, et je ne lui
connais point d'égal. Il a compris que sa vie ne pouvait être finie,
mais, d'un autre côté, sa santé s'est affaiblie au profit du moral, qui
s'est relevé. Il est maigri, nerveux... et je m'en inquiète! Aussi ai-je
fort approuvé son voyage, et j'espère qu'il se rétablira. Vous me dites
qu'il a fait sensation à Pétersbourg, qu'il y est cité comme un des
jeunes gens les plus distingués, les plus intelligents et les plus
travailleurs. Je n'en ai jamais douté, et vous excuserez cet orgueil de
soeur, justifié par le bien qu'il a su répandre autour de lui, tant
parmi ses paysans que parmi la noblesse de notre district: ces éloges
lui revenaient donc de droit. Je suis fort étonnée des inventions qui
ont cours chez vous et qui parviennent de là à Moscou, sur son mariage,
par exemple, avec la petite Rostow. Je ne crois pas qu'André se décide
jamais à se marier; en tout cas, ce n'est pas la petite Rostow qu'il
choisirait. Je sais, quoi qu'il n'en parle point, que le souvenir de sa
femme est profondément enraciné dans son coeur, et il ne voudra jamais
remplacer sa chère défunte, ni donner une belle-mère à notre petit ange;
la jeune fille en question n'est pas de celles qui pourraient lui plaire
et lui convenir comme femme; à vous dire vrai, je ne le désire pas. Mais
j'ai honte de mon bavardage; me voilà à la fin de la seconde feuille.
Adieu, chère amie; que Dieu vous ait en sa sainte et puissante garde!
Mon aimable compagne Mlle Bourrienne vous embrasse.
«Marie.»