XII

Natacha venait d'avoir seize ans dans cette même année 1809 qu'elle

s'était assignée comme le terme de son attente, après le baiser donné à

Boris quatre ans auparavant; depuis lors elle ne l'avait point revu.

Lorsqu'on parlait de lui devant la comtesse, Natacha ne témoignait aucun

embarras: pour elle, cet amour avait été un enfantillage sans portée, et

rien de plus; cependant, tout au fond de son coeur, elle se demandait

avec inquiétude si sa promesse d'enfant ne constituait pas une

obligation sérieuse, qui la liait à lui.

Boris n'était plus revenu les voir depuis son premier départ pour

l'armée, bien qu'il fût allé plus d'une fois à Moscou et qu'il eût même

passé à une petite distance d'Otradnoë.

Natacha en tirait la conclusion qu'il l'évitait, et les réflexions

chagrines de ses parents à son sujet confirmaient ses suppositions:

«De nos jours, disait la comtesse, on oublie les vieux amis!»

Anna Mikhaïlovna se montrait aussi plus rarement, et avait adopté dans

son maintien une certaine affectation de dignité, jointe à un

enthousiasme exubérant pour les mérites de son fils et pour sa brillante

carrière. À l'arrivée des Rostow à Pétersbourg, Boris alla leur faire sa

visite, sans la moindre émotion. Son roman avec Natacha n'étant plus à

ses yeux qu'un poétique souvenir, il désirait leur faire comprendre que

ces relations d'enfance n'entraînaient à leur suite aucun engagement, ni

pour elle ni pour lui. Il avait su d'ailleurs se conquérir une fort

agréable position dans le monde par son intimité avec la comtesse

Besoukhow; son rapide avancement, dû à la protection et à la confiance

que lui témoignait une personne influente, demandait, comme complément à

sa fortune, un beau mariage avec une riche héritière, et ce rêve pouvait

facilement se réaliser! Natacha n'était pas au salon lorsqu'il y entra;

mais, prévenue aussitôt, elle accourut toute rougissante, et un sourire

plus qu'affectueux rayonna sur son visage.

Boris, qui se rappelait la fillette d'autrefois avec ses jupes courtes,

ses yeux noirs et brillants, ses boucles en désordre et ses francs

éclats de rire, fut stupéfait à la vue de la jeune fille d'aujourd'hui,

et ne put dissimuler le sentiment d'admiration qui s'empara spontanément

de lui. Elle s'en aperçut et lui en sut gré.

«Reconnais-tu ton espiègle petite amie de jadis?» lui demanda la

comtesse.

Boris baisa la main de Natacha, en exprimant sa surprise:

«Comme vous avez embelli!

--Je crois bien!» lui répondirent ses yeux mutins.

Natacha ne prit aucune part à la conversation: elle examinait en

silence, jusque dans ses moindres détails, le fiancé de ses jeunes

années. Celui-ci sentait peser sur lui tout le poids de ce regard

scrutateur, mais amical, et le lui rendait à la dérobée.

Elle remarqua aussitôt que l'uniforme, les éperons, la cravate, la

coiffure de Boris, tout était à la dernière mode et du plus pur «comme

il faut». Assis de trois quarts dans un fauteuil, de sa main droite il

tendait sur la main gauche un gant blanc, à peau fine et souple, qui

l'emprisonnait étroitement. Dépeignant, d'un air légèrement dédaigneux,

les plaisirs de la haute société de Pétersbourg, il passait en revue,

non sans y mettre une pointe d'ironie, le Moscou du temps passé et leurs

connaissances communes. Natacha ne fut pas dupe du ton dégagé dont il

parla, en passant, du bal chez un des ambassadeurs et de ses invitations

à deux autres soirées. Son regard et son silence prolongé finirent par

le troubler; il se tournait souvent de son côté et s'interrompait au

milieu de ses récits. Au bout de dix minutes, il se leva et prit congé,

tandis que les yeux gais et moqueurs de Natacha suivaient chacun de ses

mouvements. Boris dut s'avouer qu'elle était tout aussi séduisante,

peut-être même plus, qu'auparavant, mais qu'il ne devait point songer à

l'épouser, car la médiocrité de sa fortune deviendrait un obstacle à sa

carrière à lui; se laisser aller au charme qu'il lui reconnaissait et

renouer avec elle ses relations d'autrefois, c'était aussi impossible

qu'indélicat; il résolut donc d'éviter de la rencontrer à l'avenir, et

peu de jours cependant après cette sage résolution il reparut chez les

Rostow et y passa la plus grande partie de son temps. Il se disait

parfois qu'une explication était nécessaire, afin qu'elle comprît bien

que le passé devait être oublié de part et d'autre, et que malgré

tout... elle ne pouvait devenir sa femme; mais il ne réussissait jamais

à aborder ce sujet embarrassant, et il se laissait entraîner sans

réfléchir. Natacha, de son côté, semblait, au dire de Sonia et de sa

mère, se préoccuper de nouveau vivement de lui. Elle lui chantait ses

romances favorites, lui montrait ses albums, le forçait à y écrire des

vers, ne lui permettait pas de rappeler le passé, mais lui donnait à

entendre combien le présent était beau et radieux; aussi la quittait-il

chaque soir en laissant tout dans le vague, sans lui avoir dit un mot de

ce qu'il voulait lui dire, et ne sachant lui-même comment cela finirait.

Il négligeait même la belle Hélène et en recevait journellement des

billets pleins d'amers reproches, qui ne l'empêchaient pas de retourner

le lendemain auprès de Natacha.

La guerre et la paix, Tome II · 第 15 / 102 题