FRAGMENTS DU JOURNAL DE PIERRE:

«_Moscou, 17 novembre_.--Je reviens de chez le Bienfaiteur, et j'écris à

la hâte tout ce que j'y ai ressenti. Il vit pauvrement, et voilà trois

ans qu'il souffre d'une douloureuse maladie de vessie: jamais une

plainte, jamais un murmure. Depuis le matin jusque bien avant dans la

nuit, à part quelques instants consacrés à ses repas, d'une extrême

frugalité, il se livre à des travaux scientifiques. Il m'a reçu

affectueusement, m'a fait asseoir sur le lit où il était couché. Je

l'abordai avec les signes maçonniques du grand Orient et de Jérusalem;

il y répondit, et me demanda, avec un doux sourire, ce que j'avais

appris dans les loges de Prusse et d'Écosse. Je lui racontai, tout en

lui communiquant les propositions que j'avais faites à celle de

Pétersbourg, le mauvais accueil que j'y avais trouvé, et ma rupture avec

les frères. Il garda longtemps le silence et m'exposa ensuite son

opinion, qui éclaira aussitôt mon passé et mon avenir; je fus frappé de

sa question: «Vous souvenez-vous des trois buts de l'ordre: 1° la

conservation et l'étude des mystères; 2° la purification et le

perfectionnement de soi-même, afin de pouvoir y participer; 3° le

perfectionnement de l'humanité par le désir de la purification? Quel est

le principal but des trois? Sans doute le perfectionnement moral, car

nous pouvons y tendre toujours, quelles que soient les circonstances,

mais c'est aussi celui qui exige le plus d'efforts, et nous risquons de

pécher par orgueil, en nous tournant vers l'étude des mystères que notre

impureté nous rend indignes de comprendre, ou en prenant à tâche

l'amélioration du genre humain, en restant nous-mêmes un exemple de

perversité et d'indignité. L'illuminisme a perdu de sa pureté et s'est

entaché d'orgueil pour s'être laissé entraîner par le courant de l'amour

du bien public.» À ce point de vue, il a blâmé mon discours et tout ce

que j'ai fait. Je lui ai donné raison. À propos de mes affaires de

famille, il m'a dit que, le devoir du vrai maçon étant le

perfectionnement de soi-même, nous croyons souvent y parvenir plus vite

en nous débarrassant de toutes les difficultés à la fois, tandis que

c'est le contraire: nous ne pouvons progresser qu'au milieu des luttes

de la vie, par la connaissance de nous-même, où l'on ne peut parvenir

que par la comparaison. Il ne faut point oublier non plus la vertu

principale, l'amour de la mort. Les vicissitudes peuvent seules nous en

démontrer toute la vanité et contribuer à nourrir en nous cet amour,

c'est-à-dire la croyance à une nouvelle vie. Ces paroles me frappèrent

d'autant plus que, malgré son terrible état de maladie, Bazdéïew ne se

sent point fatigué de vivre. Il aime la mort, pour laquelle, malgré sa

pureté et son élévation, il ne se reconnaît pas encore suffisamment

préparé. En m'expliquant le grand carré de la création, il me dit que

les chiffres 3 et 7 étaient la base de tout; il me donna le conseil de

ne pas me détacher de mes frères de Pétersbourg, de rester au second

grade, et d'user de mon influence pour les préserver de l'entraînement

de l'orgueil, et les soutenir dans la voie de la vérité et du progrès.

Il me conseilla pour moi-même une stricte surveillance, et me donna ce

cahier pour y tenir registre de toutes mes actions.

«_Pétersbourg, 23 novembre_.--Je vis de nouveau avec ma femme; ma

belle-mère arriva chez moi en larmes me dire qu'Hélène me suppliait de

l'écouter, qu'elle était innocente, malheureuse de mon abandon...

etc.... Je sentais que si je la laissais venir, je n'aurais pas la force

de résister à sa prière. Je ne savais que faire, ni à qui demander

conseil. Si le Bienfaiteur eût été ici, il m'aurait secouru. Je relus

ses lettres, je me rappelai nos causeries, et j'en conclus que je ne

devais point refuser à celui qui demande, mais tendre la main à tous, et

à plus forte raison à celle qui est liée à moi, et qu'il me fallait

porter ma croix! Mais si mon pardon a pour mobile le bien, que du moins

ma réunion avec elle n'ait qu'un but spirituel! J'ai dit à ma femme que

je la suppliais d'oublier tout le passé, que je la priais de me

pardonner si j'ai eu des torts, mais que, de mon côté, je n'avais aucun

pardon à lui accorder. J'étais heureux de le lui dire. Qu'elle ne sache

jamais combien il m'a été pénible de la revoir! Je me suis établi dans

l'étage d'en haut de la grande maison, et j'éprouve l'heureux sentiment

de la régénération.»

La guerre et la paix, Tome II · 第 11 / 102 题