Le prince André, obligé, par suite de ses affaires de tutelle, de se
rendre chez le maréchal de noblesse du district, qui n'était autre que
le comte Élie Andréïévitch Rostow, fit cette course dans les premiers
jours de mai: la forêt était toute feuillue, et la chaleur et la
poussière si fortes, que le moindre filet d'eau donnait envie de s'y
baigner.
Préoccupé des demandes qu'il avait à adresser au comte, il s'était déjà
engagé, sans s'en apercevoir, dans la principale allée du jardin qui
menait à la maison d'Otradnoë, lorsque de joyeuses voix féminines se
firent entendre dans un des massifs, et il vit quelques jeunes filles
accourir à la rencontre de sa calèche. La première, une brune, qui avait
la taille très mince, les yeux noirs, une robe de nankin, avec un
mouchoir de poche blanc jeté négligemment sur sa tête, d'où
s'échappaient des mèches de cheveux ébouriffés, s'avançait vivement en
lui criant quelque chose; mais, à la vue d'un étranger, elle se retourna
brusquement sans le regarder, et s'enfuit en éclatant de rire!
Le prince André éprouva une impression douloureuse. La journée était si
belle, le soleil si étincelant, tout respirait un tel bonheur et une
telle gaieté, jusqu'à cette fillette, à la taille flexible, qui tout
entière à sa folle mais heureuse insouciance, semblait songer si peu à
lui, qu'il se demanda avec tristesse: «De quoi se réjouit-elle donc? À
quoi pense-t-elle? Ce n'est sûrement ni le code militaire ni
l'organisation des redevances qui l'intéressent.»
Le comte Élie Andréïévitch vivait à Otradnoë comme par le passé,
recevant chez lui tout le gouvernement, et offrant à ses invités des
chasses, des spectacles, et des dîners avec accompagnement de musique.
Toute visite était une bonne fortune pour lui: aussi le prince André
dut-il céder à ses instances et coucher chez lui.
La journée lui parut des plus ennuyeuses, car ses hôtes et les
principaux invités l'accaparèrent entièrement. Cependant il lui arriva à
plusieurs reprises de regarder Natacha qui riait et s'amusait avec la
jeunesse, et chaque fois il se demandait encore: «À quoi peut-elle donc
penser?»
Le soir, il fut longtemps sans pouvoir s'endormir: il lut, éteignit sa
bougie, et la ralluma. Il faisait une chaleur étouffante dans sa
chambre, dont les volets étaient fermés, et il en voulait à ce vieil
imbécile (comme il appelait Rostow) de l'avoir retenu, en lui assurant
que les papiers nécessaires manquaient; il s'en voulait encore plus à
lui-même d'avoir accepté son invitation.
Il se leva pour ouvrir la fenêtre; à peine eut-il poussé au dehors les
volets, que la lune, qui semblait guetter ce moment, inonda la chambre
d'un flot de lumière. La nuit était fraîche, calme et transparente; en
face de la croisée s'élevait une charmille, sombre d'un côté, éclairée
et argentée de l'autre; dans le bas, un fouillis de tiges et de feuilles
ruisselait de gouttelettes étincelantes; plus loin, au delà de la noire
charmille, un toit brillait sous sa couche de rosée; à droite
s'étendaient les branches feuillues d'un grand arbre, dont la blanche
écorce miroitait aux rayons de la pleine lune qui voguait sur un ciel de
printemps pur et à peine étoilé. Le prince André s'accouda sur le rebord
de la fenêtre, et ses yeux se fixèrent sur le paysage. Il entendit
alors, à l'étage supérieur, des voix de femmes.... On n'y dormait donc
pas!
«Une seule fois encore, je t'en prie! dit une des voix, que le prince
André reconnut aussitôt.
--Mais quand donc dormiras-tu? reprit une autre voix.
--Mais si je ne puis dormir, ce n'est pas de ma faute! Encore une
fois...» Et ces deux voix murmurèrent à l'unisson le refrain d'une
romance.
«Dieu, que c'est beau! Eh bien, maintenant allons dormir.
--Va dormir, toi. Quant à moi, ça m'est impossible.»
On distinguait le léger frôlement de la robe de celle qui venait de
parler, et même sa respiration, car elle devait s'être penchée en dehors
de la fenêtre. Tout était silencieux, immobile; on aurait dit que les
ombres et les rayons projetés par la lune s'étaient pétrifiés. Le prince
André avait peur de trahir par un geste sa présence involontaire.
«Sonia! Sonia! reprit la première voix, comment est-il possible de
dormir? Viens donc voir, comme c'est beau! Dieu, que c'est beau!...
éveille-toi!» Et elle ajouta avec émotion: «Il n'y a jamais eu de nuit
aussi ravissante, jamais, jamais!...!» La voix de Sonia murmura une
réponse. «Mais viens donc, regarde cette lune, mon coeur, ma petite âme,
mais viens donc!... Mets-toi sur la pointe des pieds, rapproche tes
genoux... on peut s'y tenir deux en se serrant un peu, tu vois, comme
cela?
--Prends donc garde, tu vas tomber.»
Il y eut comme une lutte, et la voix mécontente de Sonia reprit:
«Sais-tu qu'il va être deux heures?
--Ah! tu me gâtes tout mon plaisir! va-t'en, va-t'en!»
Le silence se rétablit, mais le prince André sentait, à ses légers
mouvements et à ses soupirs, qu'elle était encore là.
«Ah! mon Dieu, mon Dieu! dit-elle tout à coup. Eh bien, allons dormir,
puisqu'il le faut!...» Et elle ferma la croisée avec bruit.
«Ah oui! que lui importe mon existence!» se dit le prince André, qui
avait écouté ce babillage, et qui, sans savoir pourquoi, avait craint et
espéré entendre parler de lui... toujours elle, c'est comme un fait
exprès! Et il s'éleva dans son coeur un mélange confus de sensations et
d'espérances, si jeunes et si opposées à sa vie habituelle, qu'il
renonça à les analyser; et, se jetant sur son lit, il s'endormit
aussitôt.