II

Le prince André, obligé, par suite de ses affaires de tutelle, de se

rendre chez le maréchal de noblesse du district, qui n'était autre que

le comte Élie Andréïévitch Rostow, fit cette course dans les premiers

jours de mai: la forêt était toute feuillue, et la chaleur et la

poussière si fortes, que le moindre filet d'eau donnait envie de s'y

baigner.

Préoccupé des demandes qu'il avait à adresser au comte, il s'était déjà

engagé, sans s'en apercevoir, dans la principale allée du jardin qui

menait à la maison d'Otradnoë, lorsque de joyeuses voix féminines se

firent entendre dans un des massifs, et il vit quelques jeunes filles

accourir à la rencontre de sa calèche. La première, une brune, qui avait

la taille très mince, les yeux noirs, une robe de nankin, avec un

mouchoir de poche blanc jeté négligemment sur sa tête, d'où

s'échappaient des mèches de cheveux ébouriffés, s'avançait vivement en

lui criant quelque chose; mais, à la vue d'un étranger, elle se retourna

brusquement sans le regarder, et s'enfuit en éclatant de rire!

Le prince André éprouva une impression douloureuse. La journée était si

belle, le soleil si étincelant, tout respirait un tel bonheur et une

telle gaieté, jusqu'à cette fillette, à la taille flexible, qui tout

entière à sa folle mais heureuse insouciance, semblait songer si peu à

lui, qu'il se demanda avec tristesse: «De quoi se réjouit-elle donc? À

quoi pense-t-elle? Ce n'est sûrement ni le code militaire ni

l'organisation des redevances qui l'intéressent.»

Le comte Élie Andréïévitch vivait à Otradnoë comme par le passé,

recevant chez lui tout le gouvernement, et offrant à ses invités des

chasses, des spectacles, et des dîners avec accompagnement de musique.

Toute visite était une bonne fortune pour lui: aussi le prince André

dut-il céder à ses instances et coucher chez lui.

La journée lui parut des plus ennuyeuses, car ses hôtes et les

principaux invités l'accaparèrent entièrement. Cependant il lui arriva à

plusieurs reprises de regarder Natacha qui riait et s'amusait avec la

jeunesse, et chaque fois il se demandait encore: «À quoi peut-elle donc

penser?»

Le soir, il fut longtemps sans pouvoir s'endormir: il lut, éteignit sa

bougie, et la ralluma. Il faisait une chaleur étouffante dans sa

chambre, dont les volets étaient fermés, et il en voulait à ce vieil

imbécile (comme il appelait Rostow) de l'avoir retenu, en lui assurant

que les papiers nécessaires manquaient; il s'en voulait encore plus à

lui-même d'avoir accepté son invitation.

Il se leva pour ouvrir la fenêtre; à peine eut-il poussé au dehors les

volets, que la lune, qui semblait guetter ce moment, inonda la chambre

d'un flot de lumière. La nuit était fraîche, calme et transparente; en

face de la croisée s'élevait une charmille, sombre d'un côté, éclairée

et argentée de l'autre; dans le bas, un fouillis de tiges et de feuilles

ruisselait de gouttelettes étincelantes; plus loin, au delà de la noire

charmille, un toit brillait sous sa couche de rosée; à droite

s'étendaient les branches feuillues d'un grand arbre, dont la blanche

écorce miroitait aux rayons de la pleine lune qui voguait sur un ciel de

printemps pur et à peine étoilé. Le prince André s'accouda sur le rebord

de la fenêtre, et ses yeux se fixèrent sur le paysage. Il entendit

alors, à l'étage supérieur, des voix de femmes.... On n'y dormait donc

pas!

«Une seule fois encore, je t'en prie! dit une des voix, que le prince

André reconnut aussitôt.

--Mais quand donc dormiras-tu? reprit une autre voix.

--Mais si je ne puis dormir, ce n'est pas de ma faute! Encore une

fois...» Et ces deux voix murmurèrent à l'unisson le refrain d'une

romance.

«Dieu, que c'est beau! Eh bien, maintenant allons dormir.

--Va dormir, toi. Quant à moi, ça m'est impossible.»

On distinguait le léger frôlement de la robe de celle qui venait de

parler, et même sa respiration, car elle devait s'être penchée en dehors

de la fenêtre. Tout était silencieux, immobile; on aurait dit que les

ombres et les rayons projetés par la lune s'étaient pétrifiés. Le prince

André avait peur de trahir par un geste sa présence involontaire.

«Sonia! Sonia! reprit la première voix, comment est-il possible de

dormir? Viens donc voir, comme c'est beau! Dieu, que c'est beau!...

éveille-toi!» Et elle ajouta avec émotion: «Il n'y a jamais eu de nuit

aussi ravissante, jamais, jamais!...!» La voix de Sonia murmura une

réponse. «Mais viens donc, regarde cette lune, mon coeur, ma petite âme,

mais viens donc!... Mets-toi sur la pointe des pieds, rapproche tes

genoux... on peut s'y tenir deux en se serrant un peu, tu vois, comme

cela?

--Prends donc garde, tu vas tomber.»

Il y eut comme une lutte, et la voix mécontente de Sonia reprit:

«Sais-tu qu'il va être deux heures?

--Ah! tu me gâtes tout mon plaisir! va-t'en, va-t'en!»

Le silence se rétablit, mais le prince André sentait, à ses légers

mouvements et à ses soupirs, qu'elle était encore là.

«Ah! mon Dieu, mon Dieu! dit-elle tout à coup. Eh bien, allons dormir,

puisqu'il le faut!...» Et elle ferma la croisée avec bruit.

«Ah oui! que lui importe mon existence!» se dit le prince André, qui

avait écouté ce babillage, et qui, sans savoir pourquoi, avait craint et

espéré entendre parler de lui... toujours elle, c'est comme un fait

exprès! Et il s'éleva dans son coeur un mélange confus de sensations et

d'espérances, si jeunes et si opposées à sa vie habituelle, qu'il

renonça à les analyser; et, se jetant sur son lit, il s'endormit

aussitôt.

La guerre et la paix, Tome II · 第 5 / 102 题