Histoire de la semaine

L'année finit assez paisiblement. Les questions qui tiennent le monde

dans l'attente subissent un moment de calme; Dieu veuille que ce soit du

recueillement et de la méditation. Les conférences de Dresde ont été

ouvertes le 23, et nous dirons la semaine prochaine comment se

présentant les solutions qu'elles cherchent. A l'intérieur, on se

prépare à entrer en campagne pour les grandes épreuves de 1851, qui

doivent aboutir constitutionnellement en 1852. Les partis s'observent et

se ménagent; ils semblent même assez disposés à se pardonner

réciproquement; c'est une manière d'éviter les explications. Cependant,

il faudra bien en venir là, et gare les récriminations. Le procès

d'Allais, commencé mardi et continué après la fête de Noël, se terminera

probablement trop tard aujourd'hui jeudi pour nous permettre de donner

le résultat avant de mettre ce numéro sous presse; mais ce procès est un

épisode de l'histoire des intrigues contemporaines dont il sera parlé

plus d'un jour.

[Illustration: L'_Allier_ et le _Borda_ dans la rade de Brest par le

coup de vent du 15 décembre, d'après un croquis envoyé par M. Th.

Barellier.]

Tandis que la politique se reposait, le ciel, qui semble aujourd'hui

radouci comme elle, a sévi la semaine précédente avec des symptômes

extraordinaires. Nous avons rappelé, il y a huit jours, quelques-uns des

sinistres de mer arrivés à notre connaissance; mais à cette heure-là

même on nous envoyait de Brest le récit d'un accident qui a failli

causer une catastrophe, et qui l'eût certainement causée si le fait se

fût passé la nuit au lieu de se passer à deux heures de relevée. La

corvette de charge l'_Allier_ cassé son corps-mort et est allée tomber

sous le beaupré du vaisseau le _Borda_, le vaisseau-école où

très-heureusement aucun accident n'est à déplorer. L'_Allier_ a été

obligé de démâter du grand mât et du mât d'artimon pour se parer. Le

lendemain la tempête durait encore; un ouragan furieux fondait sur la

ville de Brest. Les éclairs brillaient et le tonnerre grondait comme

dans les orages d'été.

--Les interpellations adressées au ministre de l'intérieur sur les

loteries autorisées par le gouvernement, et notamment sur la loterie

dite des Lingots d'or, ont été l'événement de la semaine parlementaire.

Toutefois, ainsi qu'il arrive souvent, l'intérêt du débat est moins

ressorti de la question même que des incidents de séance et des

péripéties de vote: comme on dit au palais, l'accessoire a emporté le

principal. Ce n'est pas que le motif essentiel de la discussion n'eût

son importance; il s'agissait de savoir quelle devait être la meilleure

interprétation de la loi de 1836 qui, en proscrivant les loteries d'une

manière générale, a admis deux exceptions en faveur des oeuvres de

bienfaisance et des encouragements aux beaux-arts; on avait à se

demander si ces exceptions devaient être maintenues; si dans la sphère

supérieure des principes elles étaient compatibles avec le sentiment de

la morale publique, si généreuse que fût la pensée qui les a inspirées.

Au point de vue des faits, il était permis d'examiner, avec quelque

succès, si la loterie des lingots d'or était bien conforme dans son but

et dans son organisation à l'esprit de la loi, et si l'autorisation

accordée par le gouvernement avait été suffisamment réfléchie. On a bien

un peu parlé de tout cela; mais ces limites ne suffisaient pas à la

politique militante, et bientôt les attaques exagérées, les vivacités,

les incidents personnels, ont donné à la séance tous les mérites de ces

sortes d'intermèdes parlementaires. Enfin pour que rien ne manquât à la

journée, une crise ministérielle, ou tout au moins une démission

importante, a failli sortir du scrutin.--Un retour prudent de la

majorité a cependant ravi ce triomphe à l'opposition, mais non pas sans

beaucoup de démarches diplomatiques de la part des membres les plus

considérables de la droite.

A la suite d'une discussion dans laquelle M. le ministre de l'intérieur

avait eu à subir un acte véritable d'accusation fondé sur quelques

griefs réels mais affaiblis, à notre avis, par la gravité même qu'on

avait voulu donner à des faits secondaires, dont l'exactitude a

d'ailleurs été fortement contestée par le ministre, un membre de la

majorité a déposé un ordre du jour motivé qui déguisait à peine un blâme

formel.--La gauche, qui avait également une formule de blâme toute

prête, s'est empressée, avec une très-habile condescendance, de se

réunir à cette rédaction.--L'instant était menaçant, et si l'on eût voté

par assis et levé, l'ordre du jour motivé de M Gabriel Delessert avait

certainement chance d'être adopté.--C'était la démission presque forcée

de M. Baroche. Heureusement pour le ministre, quelques voix amies ont

demandé l'ordre du jour pur et simple, qui, en vertu de son droit de

priorité, a dû être soumis d'abord au scrutin. Il a été rejeté: c'était

d'un triste présage; mais durant le vote on avait mieux pesé toute la

portée des termes de l'ordre du jour motivé, et de tous les bancs de la

droite il a bientôt surgi des rédactions cherchant à effacer autant que

possible l'intention de blâme qui ressortait nécessairement du rejet de

l'ordre du jour pur et simple, et à adoucir jusqu'à une simple

recommandation la censure sévère que contenait la première rédaction

proposée. Ce n'est pas sans peine qu'on a réussi: pendant une heure la

confusion, le tumulte, les cris ont remplacé toute discussion; tandis

que deux ou trois orateurs se disputaient la tribune pour essayer de

faire prévaloir leur solution, M. Emile de Girardin parvient à s'en

emparer et lit la formule suivante: «La majorité _satisfaite_ passe à

l'ordre du jour.» Bien qu'aussi inopportune que peu justifiés,

l'allusion était trop directe pour être excusée, et cette fois unanime

et spontanée, la majorité pousse un cri d'indignation et inflige à M. de

Girardin la censure avec exclusion temporaire.--Comme en définitive à

tout drame parlementaire il faut une conclusion, celui-ci, allant

peut-être d'un extrême à l'autre, s'est terminé par l'adoption de la

rédaction la plus conciliante.

En résumé, la séance de samedi aurait pu être plus sérieuse, plus utile

dans la question même des loteries, sinon plus véhémente et plus

pittoresque. Pour nous, nous lui préférons de beaucoup le débat qui

s'est un peu improvisé à l'occasion de la première délibération sur le

projet de loi relatif aux modérations à introduire dans le régime

commercial de l'Algérie, en ce qui concerne les taxes imposées en France

aux produits de notre colonie d'Afrique. Le public s'en est moins

préoccupé que des interpellations qui ont suivi; la presse lui a ouvert,

moins généreusement qu'à celui-ci, l'hospitalité de ses colonnes--et

cependant il touchait à un intérêt bien autrement supérieur pour le

pays: à l'avenir, à la prospérité de cette France africaine, conquise au

prix de tant de sang et d'argent. Pour quelques esprits mal disposés,

ces sacrifices sont un crime qu'on ne doit point pardonner à l'Algérie

et qui concluent à sa condamnation; mais, avec une appréciation plus

élevée, les hommes d'État y voient des liens énergiques qui nous

attachent invinciblement à l'Afrique. L'honorable M. Dufaure a résumé en

quelques paroles chaleureuses, précises, d'une pénétrante éloquence,

cette opinion, la seule que puisse admettre non-seulement l'honneur,

mais le haut sens national, et il a fait justice aux applaudissements de

l'Assemblée, et pour toujours, nous l'espérons, de cet éternel

réquisitoire que M. Desjobert fulmine chaque année, depuis bientôt vingt

ans, contre l'Algérie, et qu'il avait cru devoir exhumer, une fois

encore, au début de la discussion. Nous pensons, comme l'a si bien dit

M. Dufaure, que la France a eu raison de persister dans sa conquête;

mais, quoi qu'il en puisse être, tout retour sur le pas est désormais

inutile; tout s'accorde, notre dignité comme notre intérêt, pour

maintenir notre drapeau en Afrique, et certainement le» pays s'associera

au vote de l'Assemblée qui, une fois de plus, a déclaré que l'Algérie

était désormais une terre française.--La loi sur le régime commercial

de l'Algérie, qui forme la première partie d'une série de dispositions

sur l'organisation définitive de notre colonie, a pour but de donner à

cette déclaration toute la force de la réalité.

Avant d'ouvrir cette discussion sur l'Algérie, l'Assemblée avait

définitivement voté le projet de loi tendant à accroître la pénalité en

matière d'usure, et la sévérité qu'elle a montrée à cet égard réduira

peut-être l'étendue de ce mal, qui, ainsi que le disait un orateur, en

certaines de nos campagnes, a causé plus de ruines que dix années de

grêle.--Une séance, consacrée à de difficiles et toutes spéciales

questions hypothécaires, et des interpellations d'une importance

secondaire sur des fournitures de draps pour l'armée, ont fait lundi et

mardi à l'Assemblée, après la séance agitée de samedi, un demi-loisir

que la féte de Noël a rendu complet.

Nous ne terminerons pas sans réparer un oubli de ces derniers jours: le

nouveau système de votation pour les scrutins de division, dont

l'_Illustration_ a donné une description détaillée, a été inauguré il y

a une quinzaine de jours, et l'intérêt curieux que l'Assemblée a accordé

au mécanisme de cette ingénieuse invention, justifie la curiosité avec

laquelle nos lecteurs ont dû recevoir la communication que nous avons pu

leur en faire à l'avance.

L'Illustration, No. 0409, 27 Décembre 1850 · 第 6 / 25 题