NOTE SUR LA TRANSCRIPTION
* Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées.
* L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
harmonisée.
CARNET D'UNE FEMME
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
ROMAN
JULES FABIEN. (_Mœurs du Second Empire._)--4e
édition.--E. Flammarion, éditeur.--Collection
des Auteurs célèbres 1 vol.
LE ROMAN D'UN PRINCE. (_Mœurs de la République._)
4e édition.--Dentu, éditeur 1 vol.
SÉDUCTRICE, (4e édition.--Dentu, éditeur) 1 vol.
CARNET D'UNE FEMME (H. Simonis Empis, éditeur) 1 vol.
HISTOIRE ANECDOTIQUE
L'IMPÉRATRICE EUGÉNIE, (9e édition. Victor-Havard,
éditeur) 1 vol.
LA COUR DE NAPOLÉON III, (10e édition. Victor-Havard,
éditeur) 1 vol.
JOURNAL D'UN VAINCU, (Épuisé. Victor-Havard,
éditeur) 1 vol.
L'EMPEREUR (NAPOLÉON III), (6e édition. Victor-Havard,
éditeur) 1 vol.
LES BALS TRAVESTIS ET LES TABLEAUX VIVANTS
SOUS LE SECOND EMPIRE, illustré de 25 aquarelles
hors texte, par Léon Lebègue. (H. Simonis
Empis, éditeur.) 1 vol.
LA COUR DE BERLIN, (6e mille. H. Simonis Empis,
éditeur.) 1 vol.
APRÈS L'EMPIRE, (3e mille. H. Simonis Empis,
éditeur) 1 vol.
UN DRAME AUX TUILERIES SOUS LE SECOND
EMPIRE, (3e mille. H. Simonis Empis, éditeur) 1 vol.
EN PRÉPARATION
L'AMOUR A PARIS SOUS LE SECOND EMPIRE 1 vol.
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les
pays, y compris la Suède et la Norvège.
S'adresser, pour traiter, à M. H. Simonis Empis.
CARNET D'UNE FEMME
RECUEILLI ET PUBLIÉ
PAR
PIERRE DE LANO
[Illustration]
PARIS
H. SIMONIS EMPIS, ÉDITEUR
21, RUE DES PETITS-CHAMPS, 21
1895
Tous droits réservés.
_A FÉLICIEN CHAMPSAUR_
_Mon vieil ami_,
_Quoique je ne sois que l'introducteur de ce livre, auprès du public,
je te le dédie. Nul mieux que toi, le poète et le prosateur, aussi,
des Parisiennes élégantes, aimantes et aimées, n'appréciera, en
effet, le charme subtil qui s'en dégage._
_Ce livre a son histoire._
_Une jeune femme, très connue dans la société parisienne, m'a remis,
un jour, un petit album relié et cadenassé dont elle a bien voulu me
confier la clef et qui contenait des pages, des tableaux fort curieux
sur l'amour._
_Ce sont des extraits de ces pages, ce sont quelques-uns de ces
tableaux, qu'autorisé, j'ai réuni en un volume et que je publie
actuellement, sans le nom de leur auteur qui veut demeurer cachée._
_Au bal, un galant homme ne relève jamais le loup endentelé d'une
femme. En littérature, le masque doit être également respecté._
_Quelques esprits chagrins verront peut-être dans cette œuvrette,
dans cet essai amusant et très piquant de psychologie intime et
féminine, de physiologie d'amour, l'expression d'une pensée perverse,
l'examen trop minutieux, trop exact d'un péché que l'on aime tant à
commettre, en dépit des gens qui ne savent plus qu'être sages._
_Je les supplie d'être assurés que la personne dont je parle ne croit
pas s'être damnée pour avoir écrit ce livre et ne croit pas davantage
à la damnation de ceux--de celles, surtout--qui le liront._
_P. de L._
CARNET D'UNE FEMME
CE QU'APPREND LE MARIAGE
Hier, pour la première fois depuis mon mariage, je suis retournée
dans le monde.
Lorsque j'étais jeune fille, j'éprouvais un émoi, chaque fois que ma
mère me conduisait en soirée. J'allais au bal, le cœur battant très
fort, comme si j'eusse dû y rencontrer des êtres extraordinaires,
comme si j'eusse dû y voir des choses très défendues.
Je croyais que le mariage m'eût guérie de cette inquiétude. Eh bien,
pas du tout. Je me suis retrouvée, hier, en allant à cette fête,
chez les de Sorget, exactement comme j'étais au temps--tout récent
encore--où l'on m'appelait «mademoiselle.»
En vérité, oui, j'ai ressenti cette même anxiété qui me faisait
interrogative, naguère, devant les gens et devant les choses que
j'allais frôler, cette même nervosité qui m'agitait au point de
m'empêcher de manger.
Cependant--le mariage est un grand initiateur--je dois avouer que
mon émotion actuelle, que mon trouble de _femme_, ne ressemblent en
aucune façon à mon trouble et à mon émotion de jeune fille; que mes
sentiments et mes sensations d'aujourd'hui n'ont, avec ceux d'hier,
de commun que l'apparence.
Jeune fille, je me rendais au bal, d'abord pour les jouissances
intimes et inconscientes que le bal me procurait; ensuite, pour me
rapprocher, tout en m'en éloignant au plus vite, avec quelque effroi
même, des groupes d'hommes ou de femmes auxquels il ne m'était
pas permis de me mêler; pour y chercher, peut-être aussi, la fine
moustache du Prince Charmant que quelque rêve m'avait montrée.
Ce n'est point cette innocente curiosité qui m'a tourmentée, hier.
Je suis entrée chez les de Sorget avec l'espérance d'entendre et de
voir ce que je n'avais, jusqu'alors, ni vu ni entendu--d'entendre des
paroles que l'on ne dit qu'aux femmes mariées, de voir des visages
qui ne sourient qu'à elles. S'il faut être franche, il y avait même
plus que de l'espérance en moi; il y avait du désir et une forte dose
de complaisance préméditée, à l'appui de ce désir.
Eh bien, j'ai été satisfaite.
On nous a mariés, Jean et moi, vers la fin de la saison mondaine. Il
y a sept mois environ que nous vivons en tête à tête, ayant voyagé,
et mon mari semblait tout heureux de revenir à ses amis, à ses
habitudes. Sa hâte à marquer ce plaisir a même manqué de galanterie.
Dès notre arrivée chez les de Sorget, il m'a «plaquée,» comme il
dit, avec les femmes, et il s'en est allé serrer un tas de mains au
fumoir, dans la serre, je ne sais où.
Cette fuite précipitée m'a un peu chagrinée. J'aime beaucoup Jean,
malgré ses brusqueries fréquentes, ses façons de penser sans cesse,
depuis quelque temps, à toute autre qu'à moi, l'ennui profond qu'il
semble traîner après lui, mais qui n'est qu'un «chic,» qu'une
attitude d'homme du monde, paraît-il. En le voyant me quitter aussi
vite, j'ai eu comme un serrement de cœur, et je n'affirmerais point
qu'une pauvre petite larme n'aurait pas noyé ma paupière si l'on
m'avait laissé le loisir de ruminer ma peine.
Mais à peine Jean se fut-il éloigné, que je me vis prise d'assaut par
une dizaine d'habits noirs, parmi lesquels je reconnus plusieurs de
mes anciens danseurs--de mes assidus valseurs d'autrefois.
Je remarquai que tous, en dansant, m'enlaçaient beaucoup plus
étroitement que jadis. Il y en eut, même, qui se livrèrent autour de
ma taille et, à la dérobée, sur ma personne, à une sorte de «massage»
qui m'agaça fort.
Les compliments qu'on m'adressait n'étaient plus les mêmes. Naguère,
c'était après mille et une contorsions de phrases très comiques,
souvent, que l'on osait me faire entendre que j'étais charmante.
Hier, on n'a point pris tant de précautions, et l'on ne m'a plus
dit que j'étais charmante. On a remplacé cet adjectif banal par
d'autres plus accentués. Hier, selon mes danseurs, j'ai été tour à
tour divine, prenante, sorcière, attirante; il y en eut un qui voulut
absolument voir en moi une beauté perverse. Je l'assurai, en riant,
car dans le monde il faut rire de tout et de tous, que je ne possède
certainement aucune des qualités ou aucun des défauts qu'il me
prêtait, et comme je lui donnais à supposer que je le croyais poète,
il se récria:
--Moi, poète, non, madame, non. A peine musicien.
Je l'interrogeai:
--Instrumentiste?... compositeur?
Il parut réfléchir.
--Mon Dieu, ni l'un, ni l'autre... ou plutôt, instrumentiste.
--Pianiste?... violoniste?
--Non... tout ça... trop commun... Je joue du tambour.
--Du tambour?
--Oui; et comme, à Paris, jouer du tambour est défendu, j'ai fait
capitonner, sur toutes ses faces, une chambre dans mon appartement
où, sans gêner personne, je passe mes journées à «battre.»
Je ne pus tenir mon sérieux. Cet homme qui joue du tambour, durant
toutes ses journées, qui est le duc de Blérac et qui trouve en moi
tant de choses perverses, m'apparut comme le type le plus réjouissant
qu'il fût offert de rencontrer. J'éclatai de rire, et, comme il ne
comprit pas la cause de ma gaîté, il se mit à rire avec moi.
En me reconduisant à ma place, il m'a invitée à venir voir son
installation musicale. Je l'ai remercié.
Comme la soirée s'achevait, je pensai: des mains se sont promenées
sur tout ce que mon corps laissait à leur portée; des bouches ont
prononcé, à mes oreilles, des mots que la correction mondaine
empêchait tout juste d'être inconvenants; des regards ont fixé mon
regard, dans une convoitise à peine dissimulée.
C'étaient donc là, les choses que j'ignorais, jeune fille, et
au-devant desquelles j'allais, tout à l'heure, presque émue?
J'eusse dû m'indigner. Je ne m'indignai pas, je le confesse, et,
quoique je reconnusse la sottise de ceux qui m'avaient ainsi ennuyée,
je trouvai quelque attrait que je ne saurais expliquer au danger que
cachaient leurs paroles ou leurs gestes et que, dans un instinct, je
devinai.
Je me faisais un plaisir de conter tout cela à Jean, lorsque nous
sortirions.
Mais, aux premiers mots que je lui adressai, dans la voiture, à ce
sujet, il m'arrêta:
--On vous a fait la cour, tant que cela?... Eh bien, vous ne devriez
pas me le dire. Une femme, dans notre monde, ne dit jamais à son mari
qu'on lui fait la cour.
Etonnée, je répliquai:
--Je ne vous comprends pas.
Alors, un peu brusque, Jean conclut:
--C'est simple, pourtant.--Une femme ne peut empêcher qu'on lui fasse
la cour. Cela ne l'engage en rien et ne regarde qu'elle.
En mettant son mari au courant de tous ces détails de salon, elle le
rend ridicule. Songez-y.
Je restai muette et, comme le désirait Jean, je songeai... je songeai
que le mariage apprend, aux femmes, de singulières choses... dans
notre monde.
L'INCONSTANCE DU MARI
J'ai appris, aujourd'hui, une chose abominable... une chose qui m'a
fait un mal affreux.
J'ai appris que mon mari, que Jean a une maîtresse, c'est-à-dire ne
m'aime plus, sans doute.
Cette révélation explique bien des faits que je ne comprenais pas
depuis le retour de notre voyage de noces.
Jean, dès le lendemain de ce retour, presque, s'était montré nerveux,
ennuyé et, comme une sotte que j'étais, je pensais que cet état
d'esprit correspondait, chez lui, à un simple «chic» de mondain.
C'était une femme qui le changeait ainsi, et cette femme a été plus
forte que moi, puisque je n'ai pas su la deviner et lui retirer mon
mari, même, et surtout, sans connaître qu'elle était ma rivale.
Je n'oserais affirmer que Jean n'avait pas un peu lassé ma patience
par ses singularités de caractère et d'attitude, en ces derniers
temps; je n'oserais affirmer que je l'aime autant que jadis.
Cependant, en apprenant qu'il a une maîtresse, j'ai éprouvé un gros
chagrin et, l'avouerai-je, un froissement d'orgueil très profond.
On assure que lorsque l'orgueil se mêle à un sentiment de tendresse,
cette tendresse est à son déclin. Je ne sais si cette observation
est juste; mais il me semble très naturel qu'une femme, jeune,
jolie--parfaitement, jolie!--à peine mariée, comme je suis, se sente
humiliée à la pensée qu'une autre femme lui prend celui qu'elle a
aimé ou qu'elle aime.
Je ne suis pas une niaise et j'eusse pardonné, à Jean, un
caprice--une passade--selon l'expression de cette folle d'Yvonne,
après laquelle passade l'infidèle me fût revenu tout entier, au
moins moralement. Mais non; il a une maîtresse, une maîtresse qu'il
adore, sans doute, et auprès de laquelle il vit le plus grand nombre
de ses heures.
Comment ai-je su l'inconstance de Jean? Très simplement et,
probablement, comme on sait ordinairement ces choses-là. Une
imprudence de mon mari m'a mise au courant des faits.
Etant entrée, cette après-midi, dans sa chambre, je ne l'y trouvai
pas, mais j'y vis, en revanche, traînant sur un meuble, une lettre
dont il m'a semblé reconnaître l'écriture. La tentation fut plus
puissante que mon désir de ne pas lire, que l'avis de ma conscience
qui me conseillait de ne pas être curieuse; j'ouvris la lettre et
je la parcourus. Je ne me trompais pas. L'épître était de cette
petite peste de Rolande qui, mariée au duc de Blérac--le monsieur
qui passe ses journées à jouer du tambour et qui m'a fait la cour
récemment--s'ennuie et se distrait, je le vois, en volant, à ses
amies, leurs maris.
Il y avait, là, quatre pages d'extraordinaire passion exprimée dans
un langage, par des mots que je n'ai pas très bien compris, toujours.
Je ne croyais pas Jean, dans ses grands airs froids, guindés et
cérémonieux, que jamais le rire n'éclaire, capable de parler un
tel patois amoureux, capable, surtout, d'inspirer à une femme
l'enthousiasme que témoigne Rolande.
Ce fait présente, à mes yeux encore mal ouverts de petite mariée,
comme on me nomme depuis mon retour à Paris, une énigme qui
m'intrigue et que je ne devinerai jamais, si je reste ce que je suis,
une pauvre bête d'épousée que tout étonne.
J'ai pleuré en lisant la prose de Rolande--cette prose où il y a
des phrases d'amour si précises, que je n'ai pu douter une seconde
de l'intimité de ses relations avec Jean--des phrases aussi qui me
feraient supposer que cette intimité date de plus loin que notre
retour à Paris, existait avant notre mariage.
J'ai pleuré. Mais Jean ne saura pas ma peine. Je ne suis pas si
naïve que je ne sache qu'un plaisir se double par la douleur ou,
simplement, par l'ennui qu'il procure à autrui, dans un contre-coup
logique. En apprenant que j'ai pleuré, Jean qui considère sa
trahison, peut-être, ainsi qu'une incidence insignifiante dans sa
vie, l'envisagerait comme une chose sinon méritoire, du moins fort
appréciable, et en goûterait le charme d'autant plus délicieusement
qu'il se saurait deviné, qu'il se croirait surveillé.
Je ne l'ai pas vu, d'ailleurs, aujourd'hui, et j'ai des «chances»
pour ne le point voir jusqu'à demain.
Yvonne seule--ma meilleure amie du Sacré-Cœur--cette tête folle
d'Yvonne de Mercy, est venue me troubler dans mes méditations et me
tirer, un peu aussi, de mon chagrin.
Elle a dîné avec moi et sa présence m'a certainement consolée.
C'est un cœur excellent, mais quelle cervelle détraquée!
Mariée depuis deux ans, elle parle de tous et de tout sur un ton qui
n'admet pas de réplique. Elle professe une grande expérience des
choses d'amour, surtout, et comme je ne suis pas assez savante, en
cette matière, pour la contredire, je suis bien forcée de m'incliner
devant ses raisonnements.
On lui fait une cour terrible, dans le monde, et elle a, sans cesse,
un troupeau d'amoureux sur ses pas. On l'a baptisée, pour cette
cause, la Bergère.--Gare au loup, madame; les moutons attirent le
loup qui croque même les bergères.
On ne peut rien lui cacher, et elle s'est aperçue que j'avais les
yeux rouges... que j'avais pleuré. Elle m'a questionnée et quoique
j'eusse voulu ne pas révéler le secret humiliant qui me faisait
souffrir, elle m'a obligée, par ses instances, par ses caresses, à le
lui avouer.
Je m'attendais à ce qu'elle s'indignât avec moi contre la conduite de
Jean. Mais elle s'est mise à rire, à rire, à tellement rire, que sa
gaîté m'a choquée. Voyant qu'elle me contrariait, elle est redevenue
sérieuse et m'a dit:
--Ton mari te trompe, et tu te lamentes, et tu pleures, au risque
d'abîmer tes jolis yeux. C'est insensé.
--Tu ne voudrais pas, pourtant, que je me réjouisse, répliquai-je.
--Non. Mais je tiens à ce que tu ne perdes pas ton temps et ta
beauté en des gémissements inutiles. La surprise que tu éprouves,
actuellement, tu l'aurais éprouvée demain. Un peu plus tôt, un peu
plus tard, va, c'est ainsi dans le mariage, pour nous autres, femmes,
et le mieux, souvent, est quand c'est un peu plus tôt.
--Que signifie cela?
--Cela signifie qu'on a, ainsi, plus de temps devant soi, pour se
consoler.
--C'est affreux ce que tu dis là.
--Mais non, ce n'est pas affreux. C'est simplement conforme à la
morale mondaine.
Comme je ne trouvais rien à répondre à cette étrange théorie,
Yvonne se rapprocha de moi et, s'emparant de mes mains, me parla
affectueusement.
--Ecoute-moi bien. Jean t'a aimée pendant sept mois d'une façon à
peu près exclusive. Eh bien, résigne-toi s'il ne t'aime plus ainsi,
et songe que tu es parmi les heureuses. Combien de femmes, dans le
monde, pourraient avoir le souvenir d'amour que tu possèdes et y
puiser une compensation à leur abandon? Nous donnons beaucoup, en
entrant dans le mariage, ma pauvre chérie, tandis que l'homme ne
nous offre qu'un cœur fatigué d'avoir battu la charge, un peu sur
tous les champs de bataille, qu'un désir superficiel, émoussé, qui
ressemble à un feu prêt à s'éteindre, sans cesse, et en lequel il est
nécessaire de jeter, à toute minute, de nouveaux fagots. Nous sommes
des fagots, aux yeux de ces messieurs; lorsque nous sommes consumés,
ils vont au bois en chercher d'autres. Pourquoi nous plaindre et
pourquoi leur demander plus qu'ils ne peuvent donner? La vie--la vie
mondaine--est ainsi et rien ne la changera. Dans ton cas particulier,
tu dois te féliciter. Après huit mois de mariage, ton mari ne t'a
pas rendue mère et tu restes libre, par conséquent.--Un enfant est
un élément consolateur, pour la femme délaissée, dans le monde
bourgeois. Mais, chez nous, il n'apporte, souvent, qu'une amertume de
plus. On ne saurait prévoir ce que l'avenir réserve à une mondaine
dédaignée par son mari. Or, quoi qu'elle fasse, quelqu'aventure dont
elle soit l'héroïne, si elle n'a pas d'enfant, elle sera excusée.
Un bambin, au contraire, lui vaudrait la sévérité, le contrôle des
gens qu'elle fréquente, et ces gens la condamneraient, la mettraient
à l'index si le plus léger incident venait rompre la monotonie de
son existence. Je ne te souhaite ni te conseille cet incident, ma
chérie, mais, enfin, s'il survenait, tu es indépendante et ton mari
lui-même se réjouirait de te savoir dégagée de tout devoir envers
un enfant--fille ou garçon--qui porterait son nom. Je n'ai pas eu
d'enfant, et lorsque M. de Mercy m'a oubliée, je me suis bien trouvée
de n'être pas mère; m'as-tu comprise?
J'ai compris, certes, le discours d'Yvonne, ou plutôt--car elle
n'a pas voulu m'en dire davantage, aujourd'hui, et s'en est allée
en coup de vent--je sens que ma vie d'innocence, si je puis ainsi
m'exprimer, est finie; je sens que j'ai l'âme et tout l'être
troublés, et il me semble que je quitte une demeure familière et
paisible, pour entrer dans une maison inconnue et en laquelle, au
bruit de chacun de mes pas, répond un écho mystérieux.
PSYCHOLOGIE DE LA FEMME TROMPÉE
Décidément, Yvonne est une gentille, une sincère amie. Depuis qu'elle
sait ma situation de demi-veuve, elle ne m'abandonne pas et vient
assidûment me voir. Ses visites m'ont consolée. Sans cette folle, en
effet, je me serais certainement laissé prendre par un chagrin naïf
et sot, tandis que me voilà sinon guérie de la blessure que m'a faite
mon mari, du moins fort disposée à en être guérie.
Yvonne est une savante doctoresse et les amants heureux ou malheureux
devraient bien la consulter.
Ce matin, nous avons fait ensemble une longue promenade, à cheval,
dans le Bois, et nous avons bavardé.
Comme je lui disais que j'avais médité ses paroles et que j'étais
résolue à accepter, paisiblement, ma situation de femme trompée, elle
s'est mise à rire et s'est tournée vers moi.
--Ce ne sont pas mes paroles qui t'ont ainsi calmée, déclara-t-elle,
qui t'ont ainsi amenée à ne point te révolter contre l'infidélité de
ton mari. Si tu avais été une femme sentimentale, au lieu d'être ce
que tu es--une nerveuse, une sensuelle, mes discours n'auraient guère
servi à te rendre raisonnable.
--Quelle folie me contes-tu là?
--Je ne plaisante pas, ma mignonne.
--Cependant...
--Il n'y a pas de cependant. Tu es la femme que je dis et, si tu ne
l'étais pas, tu n'agirais pas comme tu te promets d'agir.
Devant cette appréciation un peu vive, une confusion me
saisit.--Yvonne vit mon attitude et reprit:
--Ne rougis pas, voyons; je ne te demande pas tes secrets intimes:
d'abord, parce que je ne tiens pas à les connaître; ensuite, parce
qu'ils ne doivent pas être, au point de vue spécial de la psychologie
amoureuse, très curieux. En affirmant que tu es une nerveuse, une
sensuelle, je n'ai pas voulu indiquer que tu as l'expérience, la
pratique qui caractérisent les femmes nerveuses et sensuelles; j'ai
simplement constaté qu'en te «faisant une conduite» semblable à
la leur, tu te montres à moi comme une sensuelle instinctive. Si
tu rencontres jamais un homme dont tu acceptes l'affection, si tu
possèdes jamais un... ami, ce n'est pas lui qui me démentira.
--Explique-toi.
Yvonne s'assujettit un peu sur sa selle, ainsi qu'un professeur sur
sa chaise; puis, elle continua:
--Une femme sentimentale, en amour, se reconnaît à l'absolutisme,
à l'exclusivisme intérieurs qu'elle apporte en toutes choses, en
ses paroles, comme en ses actions. Elle est sans fièvre apparente
sous les baisers, elle est sans indulgente compréhension devant
les petits accidents qui peuvent troubler son intimité.--Déçue
dans la propriété du mari ou de l'amant, par exemple, trompée,
comme c'est ton cas, elle demeure atterrée, elle ne parvient pas à
concevoir nettement l'inconstance de celui qu'elle aime, elle ne peut
s'habituer à cette idée qu'il ait été séduit par d'autres attraits
que les siens, qu'il ait répondu à l'appel d'une bouche qui n'est pas
la sienne. Elle ne s'indigne pas violemment; elle s'écroule toute,
elle gémit, elle se traîne dans une désespérance, comme ces malades
qui agonisent, lentement, en une langueur douce et délicieusement
triste, parfois.--La femme sensuelle qui vit, en amour, beaucoup plus
physiquement que moralement, dont tout l'être matériel appartient au
désir, qui ne livre que très peu de cérébralité, d'âme si tu veux, à
l'homme, au plaisir qu'elle en retire, plutôt, est moins exclusive
dans sa pensée, dans ses actes. Si elle est naturellement jalouse de
celui qu'elle aime et à qui elle se confie, elle admet très bien,
dans un instinct qui découle de la franchise de ses impressions,
qu'elle _pourrait_ n'être pas seule à le rendre heureux, et s'il
lui arrive d'être dédaignée, de traverser une crise d'abandon, elle
éprouve du dépit sans doute, mais ses larmes sont vite séchées. La
femme sentimentale ne voit pas la possibilité d'une rivalité d'amour
en son existence, se refuse à deviner la séduction qui peut naître,
contre elle, d'une autre femme. La femme nerveuse examine loyalement
les choses et les êtres dont elle a le contact habituel. Elle a un
regard intérieur--ce regard invisible des amoureuses de race--qui
lui montre que telle femme la vaut, que telle femme est redoutable,
et comme elle a la compréhension intime du désir, elle déplore sa
défaite lorsqu'elle est trompée, mais elle ne hait réellement, ni
celui qui la délaisse, ni celle qui passe, ainsi, dans sa vie.--Tu es
cette femme, je le répète.
Les théories d'Yvonne sont intéressantes, mais elles me paraissent
quelque peu fantaisistes.
Comme elle se taisait, je ne pus m'empêcher de protester contre ses
paroles. Elle se redressa, au risque de faire cabrer son cheval, et
me dit:
--Tu crois que je m'amuse à «paradoxer.» Soit. Réponds donc à mes
questions: sincèrement, affirmerais-tu que tu hais ton mari, parce
qu'il te trompe; que tu hais Rolande, parce qu'elle est sa maîtresse?
Sincèrement aussi, nierais-tu que cette petite peste fût très jolie?
Je souris:
--Je n'éprouve, en effet, de haine véritable ni contre Jean, ni
contre Rolande, et j'avoue que ma... rivale est charmante.
Yvonne, radieuse, s'écria:
--Tu vois, tu confirmes mon raisonnement. Ce qui le fait
indiscutable, surtout, c'est que tu n'as pas fermé ta chambre à ton
mari--je le parierais;--c'est encore que si, tout à l'heure, demain,
il te regarde d'une certaine façon, tu oublieras son crime. Si tu
t'en souviens, de ce crime, ce ne sera même, crois-le, que pour mieux
aimer celui qui l'a commis. Il y a de ces incohérences apparentes en
amour. Elles ne forment, en réalité, que les éléments du désir.
La science me manquait pour suivre Yvonne dans sa discussion, et je
tentai de détourner l'entretien.
--Quoi qu'il en soit de toutes ces choses, fis-je, Jean n'est pas
excusable de me tromper.
Yvonne eut un grand éclat de rire.
--Encore! Tu songes encore à trouver ou à ne pas trouver des excuses
à la conduite de ton mari! Mais, ma chérie, mets-toi donc bien dans
la tête que les actes d'un homme, en amour, n'ont aucune importance.
Un homme marié, dans le monde, trompe nécessairement sa femme.
L'homme qui a reçu une spéciale éducation, qui appartient, soit à un
milieu mondain, soit à un milieu artistique, n'est pas responsable,
à proprement parler, de ses entraînements passionnels. Il va à la
femme, dans un mouvement inconscient, comme il va au restaurant
lorsqu'il a faim. Sa main se tend vers nos jupes, fatalement, sans
que nous puissions considérer son audace comme un outrage, sans que
nous puissions lui garder rancune de cette audace, même lorsqu'elle
est inspirée par une autre que par nous. L'homme qui ne donnerait pas
sujet de plainte à sa femme, en amour, ma pauvre chérie, serait...
manchot, et au diable soient les invalides!
--Fort bien, dis-je, c'est là une morale très commode et très
amusante. Mais pourquoi ne profite-t-elle qu'à l'homme? Pourquoi la
femme n'en bénéficierait-elle pas?
Yvonne me regarda et il me sembla qu'un étonnement, mêlé d'un peu de
pitié, se dessinait sur son visage.
Elle murmura:
--La femme... la femme... oh, ma mignonne, comme tu es innocente!...
La femme... mais elle en bénéficie autant que l'homme, de cette
morale. Si elle ne récrimine pas devant les caprices du mari, je ne
vois pas que le mari récrimine devant les siens.
--Quoi, tu penses que M. de Blérac, par exemple, apprenant que
Rolande est la maîtresse de Jean...
--Ne dirait rien.
--Oh!
--C'est comme cela, conclut Yvonne.
Je ne répondis rien à cette affirmation. Nous prîmes un temps de
galop et nous rentrâmes pour le déjeuner.
Jean m'attendait. Il fut aimable, et je mangeai comme une paysanne.
Ah, ça, est-ce que, vraiment, les discours de cette folle d'Yvonne
seraient sérieux?
LE PÉCHÉ
Yvonne n'est pas seule, paraît-il, à posséder des opinions spéciales
sur les choses d'amour, et cette après-midi, au thé de la vieille
marquise d'Oboso, une Espagnole parisianisée, ces dames ont rivalisé
de discours étranges à ce sujet.--Yvonne n'était pas la moins
empressée à se faire remarquer par ses aperçus originaux, mais ce
n'est pas elle qui a obtenu le prix d'éloquence. Le croirait-on?
C'est la marquise qui a émis les avis les plus subversifs et qui nous
a toutes «collées.»
Rolande était là; mais elle n'a rien dit. Je ne l'ai pas boudée et
elle a semblé un peu étonnée de mon attitude indifférente. Je profite
des leçons d'Yvonne.
Comme on était fatigué de médire des hommes, de les calomnier même,
la toute blonde et toute mignonne Mme de Sorget s'est tout à coup
écriée:
--Si nous parlions des femmes... Ça serait peut-être plus suggestif.
Et l'on a parlé des femmes, ou plutôt de la femme. Il y a une nuance,
m'a-t-on assuré, entre ce pluriel qui généralise et ce singulier qui
synthétise.
Je commence à penser que la femme ne devient intéressante qu'autant
qu'elle s'émancipe, se pervertit, car on ne s'est entretenu, chez Mme
d'Oboso, que des conditions en lesquelles elle est amenée à commettre
des... irrégularités.
Ces conditions ont été classées, par la marquise, en quatre questions
principales. Je les transcris, sur ce carnet, aussi exactement qu'il
est en mon pouvoir.
_1º La femme commet-elle le Péché en prenant un amant qu'elle aime
et dont elle est aimée?_
«--Je serai nette, a dit Mme d'Oboso avec une certaine onction dans
la voix. Ecartant, tout d'abord, la qualité sociale de la femme,
négligeant son état de fille, de veuve, ou d'épouse, l'envisageant
simplement comme femme, je répondrai qu'elle ne commet aucunement
une faute en se donnant à l'homme que son cœur ou que ses sens ont
désiré.
«Je suis en désaccord, ici, avec ce qu'on appelle, un peu
pompeusement, les conventions sociales, je le sais; mais je pense
que les conventions sociales, faites, le plus souvent, d'injustes
appréciations, d'égoïsme, d'hypocrisie, sont surtout appliquées à la
femme dans l'exagération inique d'un rigorisme intéressé.
«Les conventions sociales ne veulent point admettre que la femme peut
avoir les mêmes appétits physiques, les mêmes entraînements d'esprit
et de chair qui, chez l'homme, sont regardés comme étant sans
importance; et parce qu'elle porte, en elle, une maternité possible,
elles la condamnent, elles l'enchaînent dans toute l'évolution de son
existence.
«La morale ordinaire est établie sur une fausse vision des choses, et
la femme qui, aimant, ose la braver en se livrant à l'homme qu'elle
souhaite, à l'homme qui la fait irrésistiblement tressaillir en son
âme comme en son sang, n'est pas coupable. Et elle n'est pas coupable
parce qu'elle obéit à une impulsion plus puissante que sa volonté,
que ses hésitations, que son instinctive pudeur, à une impulsion qui
la rend inconsciente de l'acte qu'elle va accomplir.
«Un affamé à qui l'on présente un morceau de pain, se jette sur ce
morceau de pain et le dévore, sans connaître son mouvement. Une femme
amoureuse cède à la même influence mystérieuse qui s'impose aux êtres
dans toute occasion extrême de la vie, en allant vers celui de qui
elle attend la satisfaction de ses intimes joies.
«Je n'assure pas que ce que je viens de dire soit pour être agréable
aux duègnes, aux jaloux et aux maris. Toute leur surveillance, toute
leur autorité ne sauraient détruire le mécanisme de l'être humain.
Un mari jaloux et trompé, d'ailleurs, m'a toujours paru ressembler à
un aveugle qui, dans son regret de la lumière, voudrait que tous les
hommes fussent privés de la vue.»
Il y eut de petits rires, parmi nous. Mais Mme d'Oboso posait la
seconde question et l'on écouta.
_2º La femme commet-elle le Péché en prenant un amant qu'elle n'aime
pas, dans le seul souci de son intérêt?_
La marquise se fit très sévère et c'est d'un ton indigné, presque,
qu'elle formula cette déclaration:
«--La femme qui, n'aimant pas, devient la maîtresse d'un homme dans
le but de tirer, de cet homme, un contentement d'intérêts matériels,
est consciente de son action.
«Afin de s'attacher l'amant, elle doit lui offrir, sans cesse,
la certitude d'une affection, d'une sympathie qu'elle n'éprouve
pas.--Elle est obligatoirement hypocrite. Partant, coupable.
«Son cas est pareil à celui d'un commerçant qui vendrait une
marchandise frelatée et qui abuserait ainsi de la confiance de
l'acheteur.»
Toutes les têtes restèrent droites, tous les regards sans confusion,
et nulle n'interrompit la marquise qui s'apprêtait à poursuivre son
cours de psychologie amoureuse.
_3º La femme commet-elle le Péché en prenant, à la fois, deux amants
qu'elle aime différemment?_
Un sourire malicieux éclaira la face ridée de notre vieille amie, et
c'est avec un accent presque mystérieux qu'elle donna son avis:
«--La question est subtile et faite, encore, pour déranger l'ordre de
la morale ordinaire.
«Une femme peut, sans pécher, aimer deux hommes à la fois, soit que,
séparément, ils provoquent en elle des sensations et des sentiments
qui la réjouissent, la font vivre de manières diverses et nécessaires
à son tempérament, soit que réunis, en sa pensée, ils complètent,
l'un par l'autre, son idéal et son désir.
«Elle ira vers ces deux hommes, alternativement, dans la même
inconscience qui caractérise toute femme recherchant le baiser de
l'amant unique, et elle pourra oublier son ami brun dans les bras de
son ami blond, comme aussi elle pourra songer à son ami blond, en se
livrant, sans illusion sur la présence réelle de la personne, aux
caresses de son ami brun.
«Son plaisir même, alors, s'accroîtra de toute la somme de désir
qui la porte vers l'un et vers l'autre; il sera plus complet. Dans
la possession effective de l'un et dans le souvenir de l'autre,
intimement rapprochés au moment suprême de l'abandon, elle goûtera
l'ivresse absolue.»
Un peu de houle se produisit autour de la marquise qui l'apaisa
d'un geste bénisseur et qui formula la quatrième et redoutable
interrogation.
_4º La femme commet-elle le Péché en se laissant aimer par une femme
et en l'aimant?_
Quelques joues devinrent très rouges, des «oh» pudiques se firent
entendre, mais Mme d'Oboso continua sa démonstration et l'on fut tout
oreilles.
«--Si l'on prenait, sur cette question, l'avis des Anciens, fit-elle,
on répondrait négativement. Mais la société mondaine actuelle n'a pas
la liberté de pensée des Anciens et l'amour de la femme pour la femme
se présente à elle comme une monstruosité.
«Au risque, pourtant, de paraître ce que je ne suis pas--une
dépravée--je dirai, avec ceux d'autrefois, que la femme qui aime une
femme, ne me semble pas coupable.
«La femme a une vision toute particulière des choses et, dans l'amour
qu'elle ressentira pour une femme, elle obéira tout autant à cette
vision qu'à une perversion de son esprit ou de ses sens.
«L'aspect physique des choses--je répète ce mot--a une influence
considérable sur la femme et une femme, dans sa grâce, dans sa
beauté, dans le coquet agencement de sa mise, frappera le regard de
l'une de ses pareilles avec plus d'intensité passionnelle, souvent,
que l'homme le mieux bâti, le plus élégant. Gracieuse, jolie,
coquette, elle se sentira attirée par ces attraits reproduits en
sa compagne, comme son propre reflet, et l'aimera--c'est peut-être
le cas le plus fréquent--comme une autre elle-même. Elle sera
heureuse de retrouver en une femme ce qu'elle adore en elle, de se
mirer en une femme ainsi qu'en un miroir et, dans la caresse qui la
chatouillera à son contact, elle oubliera l'homme, elle éprouvera
même l'effroi de sa possession un peu brutale, elle s'alanguira
dans la maligne jouissance d'un rêve déguisé, d'une réalité à peine
palpable.
«Il y a, ici, inconscience encore; il y a, ici, une force physique et
psychique qui commande à la femme et qui la fait irresponsable de ses
actes. Il ne peut donc y avoir Péché.»
S'étant ainsi exprimée, la marquise, sans prêter attention à
des chuchotements qui couraient dans le salon, se reposa; puis,
s'adressant à nous toutes, comme un professeur à ses élèves, elle
a conclu par cette anecdote qui nous apparut, dans sa simplicité,
ainsi qu'une fine et énigmatique ironie:
«--J'ai connu une dame, délicieuse vieille toute imprégnée de
dix-huitième siècle, qui se montrait fort bienveillante aux amoureux
et qui avait coutume de murmurer, en parlant du péché d'amour, sous
quelque forme qu'il se présentât à elle:
«--C'est les deux tiers de la vie.
«Je reprendrai la phrase de la vieille et spirituelle femme et, la
corrigeant un peu, je dirai:
«--C'est toute la vie.
«Nous compterons, plus tard, mes mignonnes, si je suis encore de
ce monde, combien il se trouvera de femmes, parmi vous, qui me
démentiront.»
J'ignore ce que, plus tard, je serai en mesure de confesser à la
marquise. Mais ce que je sais bien, actuellement, c'est que je ne
regrette pas d'être allée, aujourd'hui, chez Mme d'Oboso.
L'AMANT
Que dois-je penser de moi?--Au moment où je m'apprête à griffonner
mes quelques lignes habituelles, j'hésite et me sens toute troublée.
Hélas!--pourquoi hélas, après tout?--les énervantes théories
d'Yvonne, les opinions libérales de la vieille marquise d'Oboso sur
le péché intime de la femme, ne m'ont pas trouvée indifférente, ont
rencontré en moi une écouteuse docile et--comment avouer cela, même à
mon papier?--me voilà classée, désormais, dans la catégorie de celles
qui ont un masque, car, pour tout dire d'une phrase, d'une vilaine
phrase qui sonne mal à l'oreille:--j'ai un amant.
Devant ces mots:--«J'ai un amant»--j'éprouve comme un sentiment de
tristesse et de joie, en même temps. Et ce qui «corse» ma situation
morale, c'est que je ne saurais franchement indiquer laquelle de ces
deux choses me possède davantage. Il y a des minutes où il me semble
que la terre se dérobe sous mes pieds, que tout tourne autour de
moi, que je suis ivre; et, alors, je pleurerais volontiers. Il y a
des instants où je me sens plus affermie dans l'existence, où j'ai
la certitude qu'une force mystérieuse est entrée en moi; et, alors,
je me laisserais délicieusement envahir par de l'exaltation. J'ai la
fièvre sûrement, et je suis une malade.
Quoi qu'il en soit, un fait existe que j'ignorais hier, et j'en porte
la responsabilité.
Mon... ami--l'autre mot, le vrai, ne me plaît pas,
décidément--m'aime-t-il, et moi-même, pourrais-je déclarer que je
l'aime? Ce sont là questions de psychologue.
Tout s'embrouille, en cette heure, en ma pensée, et je ne suis
capable que de constatations très matérielles.
Il n'est ni beau, ni laid. C'est un assidu de tous les salons que
je fréquente, et si je me souviens qu'il m'a fait une cour très
sérieuse, une cour que j'ai acceptée pour passer le temps, mon Dieu,
dans une intuition d'un danger aimable, sans doute, mais en dehors de
toute intention de me donner à lui, en n'envisageant cette extrémité
que comme très lointaine--si je me souviens, donc, qu'il m'a fait la
cour, je ne saurais dire quels moyens il a employés pour s'emparer
aussi rapidement, aussi complètement de moi.
Cette folle d'Yvonne prononcerait qu'il a eu la main prompte, tout
simplement, et elle aurait peut-être raison.
Là, je crois, est le secret de sa victoire, en effet. Il n'est point,
à coup sûr, un sentimental, et je le préfère ainsi, puisque je me
suis mise dans le cas d'avoir des préférences.
Non, vraiment, je ne me sens aucun goût, quoique je sois à peine
entrée dans la vie, quoique je n'aie, par conséquent, aucune opinion
déterminée sur les choses mondaines, pour les fadaises, pour les
élégies. Une impertinence loyale me va mieux qu'une audace hypocrite
et me permet de prendre l'attitude qui me convient, d'être indulgente
ou rebelle à l'attaque.
Dans la circonstance qui m'occupe, j'ai été indulgente,
abominablement indulgente.
Car, enfin, si j'analyse mes sentiments, mes sensations plutôt, je ne
puis m'empêcher de dresser devant moi quelques points d'interrogation
auxquels je me vois forcée de répondre.
Me suis-je donnée par amour, par intérêt?--Non.--Par dépit,
par vengeance, pour opposer à la trahison de mon mari une
trahison?--Non.--Par curiosité?--Oui et non, dirais-je, si j'étais
Normande. Je suis franche et je dis: oui, mais avec un correctif: un
peu.--Sous l'influence d'un désir, d'une excitation nerveuse?--Oui,
encore.
En somme, mon cas est pareil à celui de toute femme qui, dans le
monde, a un amant.
Peu de femmes, n'en déplaise aux affirmations des romanciers,
poétisent, dramatisent ou machiavélisent leurs liaisons. Peu de
femmes éprouvent, dans le monde, un réel amour, une réelle passion
pour un homme, s'il en est qui deviennent leur maîtresse par
intérêt. Peu de femmes, encore, vont à l'amant, inspirées par le
proverbe:--«Œil pour œil, dent pour dent.»--Une femme trompée par
son mari n'a guère le désir d'exercer, contre lui, des représailles
de certain ordre et n'obéit presque jamais à l'irritation d'un
sentiment de dépit ou de jalousie. Son orgueil est à l'abri des
infidélités du mari, par cela seul qu'elle _sait_ qu'elle n'a qu'un
signe à faire pour lui infliger la peine du talion. Cette vengeance
est trop facile à la femme pour qu'elle lui reconnaisse beaucoup de
prix.
Quant à l'amour, quant à la passion, une femme, dans le monde, y
est rarement accessible. Sa vie, toute de pratiques et immédiates
jouissances, l'éloigne du rêve, de la méditation, et le monsieur qui
viendrait murmurer à son oreille de très jolies paroles, sans doute,
mais des paroles qui seraient comme des oiseaux qui n'auraient pas
d'ailes, l'ennuierait.
Reste l'abandon de la femme, par curiosité ou par sensualité.--Je
crois que c'est le plus général.--Curieuse, la femme l'est, puisqu'on
l'affirme assez banalement, d'ailleurs, et il ne lui est pas
désagréable de délaisser un peu le catéchisme du bon Dieu, parfois,
pour jeter un coup d'œil sur celui du diable. En outre, une femme,
quelque résolue qu'elle soit à éviter un... accident, ne s'appartient
plus dès l'heure où elle a permis à un homme d'exprimer devant elle,
et pour elle, certaines pensées, certaines phrases. Ces phrases,
ces pensées qu'elle écoute comme dans un jeu dont elle s'imagine
être maîtresse, la troublent à son insu, la caressent davantage
selon que l'atmosphère d'un salon est plus ou moins tiède, plus ou
moins parfumée, et il arrive que les réalités qu'elles promettent,
discrètement, l'attirent sans qu'elle ait bien conscience de leur
puissance, de sa propre faiblesse. Elle agit, alors, dans un élan
irréfléchi, un peu comme ces marcheurs qui, couverts de sueur et
assoiffés, oublient devant un verre d'eau glacée que la mort va les
frapper, s'ils le boivent, et l'avalent d'un trait.
Il en a été ainsi de moi, je dois le supposer. Je ne me rends
pas exactement compte de la folie qui m'a entraînée. J'ai pris,
évidemment, le verre qui m'était offert et je l'ai vidé d'un coup.
Ah, si mon mari, si Jean, pourtant, avait voulu!... Mais pourquoi
des regrets? Yvonne ne dit-elle pas que bien sotte est celle qui
s'attarde dans son isolement, et la vieille marquise d'Oboso
n'affirme-t-elle pas que la femme n'est presque jamais coupable dans
le don qu'elle fait d'elle-même?
La marquise puiserait en elle des trésors de logique pour prouver
que je ne suis pas en faute et Yvonne trouverait que je deviens
terriblement savante, en matière de philosophie amoureuse, si elles
lisaient ces lignes.
Je me confesserai à Yvonne, d'ailleurs, avant qu'elle n'apprenne mon
aventure par quelque excellente amie qui l'entourerait, certainement,
de trop intéressants commentaires.
LE REFUS DE LA FEMME
Les thés de la vieille marquise d'Oboso deviennent décidément très
intéressants, très suggestifs.
La conversation a été vive, chez elle, aujourd'hui, et un grand
émoi agitait ces dames. Il faut avouer qu'il était justifié. Il
n'était question, en effet, que de l'accident arrivé au petit vicomte
d'Arnoux--un gentil et aimable garçon--qui vient de se tuer pour la
«belle madame» de Sillé.
C'est toute une histoire.
Ce pauvre d'Arnoux aimait, paraît-il, la jolie baronne de Sillé et,
lui ayant fait l'aveu de son affection, n'avait point trop mal été
accueilli.
La baronne est une flirteuse enragée. Elle écouta, sans doute, les
propos de M. d'Arnoux comme elle avait écouté ceux de beaucoup
d'autres hommes; mais, dans le cas présent, elle se trouva en face
d'un «entreprenant,» et elle se vit engagée, dit-on, plus qu'elle
ne le voulait. On sait que Mme de Sillé n'a aucune liaison et se
refuse à toute aventure trop réelle. C'est l'une de ces femmes qui se
plaisent à jouer avec un homme ainsi qu'un chat avec une souris. Dès
qu'elle comprit que l'amabilité des entretiens qu'elle accordait au
petit vicomte ne le satisfaisait plus, semblait devoir être remplacée
par des témoignages moins platoniques de sympathie, elle se déroba et
ferma sa porte comme son cœur à son amoureux.
M. d'Arnoux, fou de passion, pria, pleura, menaça. Rien ne réussit à
lui rendre favorable sa flirteuse.
--J'ai goûté du charme dans votre conversation, lui dit-elle, et je
l'ai recherchée. Mais cela signifie-t-il que je vous aime, que je
vous aie autorisé à m'aimer? Non.--Le mieux est de nous séparer,
puisque notre rapprochement crée un tourment pour vous, un danger
pour moi. Je ne vous aime pas, d'ailleurs, comme vous le souhaitez
et, si je suis flattée de votre affection, je ne peux pas, dans le
seul but de la récompenser, vous donner un espoir qui ne doit pas
être.
Mme de Sillé a été très correcte, trop correcte même, puisque c'est
de cette correction que le pauvre d'Arnoux est mort.
--Vous ne m'aimez pas et vous me repoussez, répliqua-t-il.
Soit.--Mais avant d'oublier mon aveu, réfléchissez. Je vous aime,
moi. Or, si vous persistez dans votre résolution de n'être jamais à
moi, je vous jure que je me tuerai. Demain, je vous attendrai chez
moi, vers trois heures après midi. Si, à quatre heures, je ne vous ai
pas vue, vous pourrez commander une couronne pour mon enterrement. Ce
sera toujours cela que j'emporterai de vous.
Mme de Sillé crut-elle à une menace puérile ou, tout en devinant
la sincérité de ce discours, s'obstina-t-elle à ne point se livrer,
malgré elle, à un homme qu'elle n'aimait pas?
Le même fait répond à ces deux questions: elle n'alla pas au
rendez-vous du petit d'Arnoux, et le vicomte se tua--se logea, très
proprement, une balle sous le sein gauche.
Tel est l'événement qui enfiévrait les imaginations, aujourd'hui,
chez la marquise d'Oboso.
Des commentaires, des discussions étaient échangés à l'infini. Dans
tout ce flux de paroles, j'ai recueilli deux avis qui me paraissent
le plus dignes d'être rapportés.
D'aucunes--et parmi elles, très animées, la marquise et Rolande de
Blérac--blâmaient la baronne de Sillé, la traitaient de cruelle,
n'étaient pas éloignées de lui faire un procès et de la condamner
sévèrement. D'après ces dames, Mme de Sillé n'aurait pas dû se
dérober à la supplication du petit d'Arnoux, n'aurait pas dû
permettre qu'il se tuât, et, s'étant assurée qu'il était sincère,
n'aurait pas dû hésiter, même ne l'aimant pas, à se donner à
lui. La marquise rappela même, à ce propos, le mot d'une femme
d'esprit:--«_Cela_ coûte si peu à la femme et fait tant de plaisir à
l'homme.»
Si l'on s'en était tenu à l'opinion de Rolande et de Mme d'Oboso, Mme
de Sillé était, désormais, disqualifiée comme femme, dans le monde,
ainsi qu'un simple cheval de course qui révèle, aux amateurs, une
tare.
On l'a défendue, heureusement. Mme de Sorget, Yvonne--Yvonne très en
beauté--ont pris courageusement sa cause en main et ont plaidé, pour
elle--non coupable.
--Madame de Sillé a bien agi, a déclaré Yvonne. Ce petit d'Arnoux
n'était qu'un imbécile et qu'un goujat, n'en déplaise à sa mémoire.
Comment, parce qu'une femme a bien voulu l'admettre dans son
intimité, il en devient amoureux--ce qui est excusable--et il tente
de lui faire violence dans ses sentiments, dans ses sensations,
pour la posséder, alors qu'il sait qu'il n'en est pas aimé. C'est
de la pure démence. Et madame de Sillé a bien agi, je le répète,
en ne cédant pas à des menaces, en conservant son indépendance,
la propriété d'elle-même.--Un homme comme M. d'Arnoux n'est qu'un
vulgaire égoïste. Il ne voit, dans la femme, qu'un instrument de
plaisir personnel et n'a rien d'un amant véritable. Peu lui importe
qu'une femme pleure, souffre, s'humilie par lui, pourvu qu'il lui
arrache la soumission qui le fera heureux, pourvu que toute la
joie soit à lui et que tout le sacrifice appartienne à celle qu'il
convoite. De pareils sentiments sont monstrueux, et la femme qui les
excuserait ne serait qu'une sotte. Pourquoi la femme serait-elle
la victime de l'homme, en amour? Pensez-vous que si Mme de Sillé
avait aimé le petit d'Arnoux sans en être aimée, elle eût beaucoup
obtenu de son dévoûment, en lui exposant sa peine? Le petit d'Arnoux
aurait ri du «béguin de cette bonne baronne» et s'en serait allé
vers des satisfactions qui l'eussent davantage contenté. On ne le
condamnerait pas. Eh bien, je m'oppose à ce que l'on condamne madame
de Sillé.--L'homme qui n'aime pas une femme se détourne d'elle,
impitoyablement, et n'a aucun souci de ses larmes. Je demande qu'il
soit admis, une fois pour toutes, que la femme qui n'aimera pas un
homme ne s'émeuve que très relativement devant ses prières, ses
menaces ou ses folies.--Sommes-nous donc des bêtes, et n'avons-nous
pas la libre disposition de nous-mêmes?
L'opinion d'Yvonne a prévalu. J'avoue que j'en ai approuvé
l'expression.
J'y ajouterai, cependant, un amendement: il me semble équitable que
la femme, pour être tout à fait dans son droit, en se refusant à
l'homme qu'elle n'aime pas et qui la veut, qui la menace, férocement
égoïste, devrait lui témoigner une extrême réserve dans la cour qu'il
lui offre, devrait éviter de provoquer son désir.
Mme de Sillé ayant beaucoup flirté avec le petit d'Arnoux
n'aura-t-elle pas quelque remords?
LES ÉTAPES DE LA FEMME