Quand Daniel se rendit à la maison Voraud, pour déjeuner chez sa
fiancée, il marchait avec une certaine hâte, étant très pressé de
pardonner.
Il avait dormi profondément depuis la veille. A huit heures, il avait
chassé d’un grognement la femme de chambre qui venait ouvrir les volets.
Elle était revenue vers dix heures sur les injonctions de Mme Henry, qui
n’admettait pas qu’on dormît toute la matinée. Une clarté barbare avait
envahi la chambre. Il ne restait plus à Daniel que la cloison de ses
paupières pour protéger la paix obscure de son âme contre l’invasion du
jour. Et ce n’était plus la nuit que voyaient ses yeux fermés, mais une
sorte d’ombre rose fatigante. Il se retourna vers la ruelle et remonta
son drap sur ses yeux.
Cependant toutes sortes d’obligations s’éveillaient en lui. Il fallait
se lever, se laver, s’habiller, aller chez Berthe, parler. Rien que pour
se lever, il faudrait quitter ses draps, mettre les jambes à l’air,
chercher en gémissant sous le lit la pantoufle qui disparaît toujours.
Et toutes les formalités du lavabo! Il se rendormit lâchement pendant
deux minutes, et rêva qu’il se levait. Oh! quel ennui que ce soit le
matin et que la nuit clémente ne soit pas encore de retour!
Et, à peine levé, sans qu’il s’en aperçût, il fut tout de suite consolé
de ne plus dormir. Il n’eut plus que le besoin de sortir, d’aller se
promener.
Depuis la grille, il aperçut dans la salle à manger des Voraud, Berthe,
Mme Voraud et Louise Loison. La vieille grand’mère avait quitté
Bernainvilliers depuis la veille. Elle était retournée à Paris, chez un
oncle de Berthe, qui, pour trois mois maintenant, en avait le dépôt;
Daniel fut très content de voir Louise Loison. Il était embarrassé pour
entamer la conversation avec Berthe. Louise serait l’intermédiaire
indiqué.
Mais sa joie d’apporter le pardon à sa bien-aimée tomba un peu quand il
fut près d’elle. Tant d’événements étaient survenus depuis la veille, et
Berthe avait passé, dans ses réflexions, sous tant de points de vue
divers, qu’elle lui semblait revenue d’un long voyage. Il l’avait vue
tellement changée dans son âme qu’il fut blessé de lui retrouver le même
visage. Il l’en accusa comme d’une hypocrisie.
Elle portait toujours, avec son petit col blanc, la robe de drap gris
uni qu’il aimait tant, qui la gardait jadis à lui comme un bien
exclusif; cette robe l’irritait maintenant, elle lui semblait un voile
de mensonge jeté sur un corps profané. Car Julius, certainement, n’avait
pu tout lui dire. Rien de ce qu’on appelle décisif ne s’était, sans
doute, passé entre André et Berthe. Mais que s’était-il passé? Daniel
savait jusqu’à quelles licences peut aller l’impatience d’un amoureux.
Ne s’était-il pas promis d’être magnanime, ou insouciant? Mais il ne
pouvait dominer son irritation. Il voulait se venger de Berthe, lui
faire de la peine. Il lui rendit son baiser, cependant. Il ne fallait
pas avoir l’air si fâché devant sa mère.
--Vous rentrez toujours à Paris après-demain? dit Mme Voraud, quand on
se fut mis, tous les quatre, à table.
--Oui, madame, après-demain, répondit Daniel avec beaucoup de déférence.
Il lui plaisait d’exagérer ses prévenances, afin de montrer à Berthe
qu’il avait beaucoup de respect pour cette mère dont elle n’était pas
digne. A vrai dire, toutes ces intentions se lisaient difficilement dans
le ton de ses paroles, mais il se figurait qu’on les devinait. La
plupart des malentendus dont il souffrait venaient ainsi de ce qu’il se
figurait être deviné.
Il se trouva que le déjeuner était très bon et qu’il avait beaucoup
d’appétit. Il sentit grandir en lui un besoin d’optimisme. Il écarta les
soucis qui gênaient sa digestion. Pourquoi supposer des choses que l’on
ne lui avait pas dites et que personne, sans doute, ne lui dirait
jamais?
Avant qu’on servît le café, il se leva de table et dit en prenant un
grand air de mystère, qu’il exagérait pour masquer son embarras:
«J’aurais une communication..., très importante... à faire à Mlle
Loison.»
Ils allèrent tous deux dans le petit salon, pendant que Berthe restait à
table avec sa mère. Berthe, quand Daniel s’était levé, lui avait jeté un
regard inquiet, vite détourné; elle avait semblé pâle et sérieuse, et
c’est en remuant à peine les lèvres qu’elle avait répondu à une question
de sa mère. Daniel en eut une grande pitié et résolut de hâter les
confidences, pour que Louise pût aller la rassurer plus vite.
Ils restèrent, Louise Loison et lui, debout près d’une des hautes
fenêtres:
--Je commence par vous dire que je n’en veux pas à Berthe et que je lui
pardonne tout ce que j’ai appris.
--Vous allez encore me rapporter des histoires absurdes, dit Louise avec
une promptitude maladroite, et qui montrait bien que Berthe l’avait mise
au courant des soupçons de Daniel.
--Non, Louise, dit Daniel un peu agacé... Je vous en prie... Ne niez
pas... Ce sont des choses certaines.
Et il lui raconta les confidences de Julius, surtout préoccupé de
trouver des mobiles généreux aux indiscrétions de son ami, parce qu’il
croyait voir, chaque fois qu’il prononçait son nom, une expression de
blâme dans les yeux de la jeune fille...
--Et vous croyez cela?
--Oui, oui, dit Daniel, je crois cela. Mais puisque je vous dis que ça
ne fait rien, et que je pardonne tout... Berthe ne m’a pas toujours
connu. Si elle a aimé quelqu’un avant de me connaître, je n’ai pas le
droit de le lui reprocher. Je voudrais que vous lui disiez vous-même...
parce que ça me gêne de lui en parler... que vous lui disiez qu’elle se
tranquillise et que je lui pardonne tout.
--Je veux bien le lui dire. Mais je vous assure que vous n’avez rien à
lui pardonner.
Ils rentrèrent dans la salle à manger et reprirent place autour de la
table. Louise, le visage grave, répondait d’un air distrait à Mme Voraud
tout en coupant méticuleusement du bout d’un couteau à dessert les
pelures de pomme qui restaient dans son assiette. Berthe eut le bon
esprit de se lever la première, et d’aller attendre son amie, dans le
salon à côté.
Quand Louise l’eut suivie, ce fut le tour de Daniel de soutenir la
conversation de Mme Voraud et de lui répondre, complètement au hasard,
sur divers projets de voyage et d’installation. Si Mme Voraud avait eu
quelque chose à lui demander, le moment eût été bien choisi, car il
répondait: oui, avec empressement, et écartait tout sujet de discussion.
Quelques instants après, Louise rentra auprès d’eux et Daniel se leva
pour aller rejoindre Berthe.
Il eut un serrement de cœur en voyant le salon vide. Il ouvrit la porte
de la lingerie. Berthe était sur un fauteuil. Elle avait les yeux dans
un mouchoir minuscule, où elle pleurait, comme une pauvre petite fille,
toutes les larmes de son corps. Il eut tout de suite l’impression d’une
maladresse irrémédiable, d’avoir joué de ses mains brutales avec un
jouet trop délicat. Il se mit à pleurer plus fort qu’elle, en marchant
avec agitation, à pleurer sans retenue, si bien que sa douleur fuyait
peu à peu dans ses sanglots. Mme Voraud accourut au bruit et vit leurs
vilaines figures.
--Qu’est-ce que ça veut dire? Pourquoi pleure-t-elle? demanda-t-elle à
Daniel avec sévérité, et comme si lui-même n’eût pas été en train de
pleurer aussi.
Mais il repartait en sanglots plus violents. Berthe se calma la
première, et dit en s’essuyant les yeux:
--Va-t-en, maman. Ça ne te regarde pas.
Mme Voraud ne s’en alla pas et dit encore à Daniel:
--Je veux savoir pourquoi ma fille pleure...
Ce qui fit reprendre à Berthe tout son sang-froid. Elle dit à sa mère
d’un ton décidé:
--Il ne te le dira pas. C’est notre affaire.
Daniel alla l’embrasser pour cette bonne parole. Elle se pencha sur son
épaule. Il embrassa son charmant visage, mouillé de larmes, et aussi ses
yeux plus tendres. Il l’embrassa avec ardeur, sans faire attention à Mme
Voraud.
--Vous savez peut-être pourquoi elle pleure? demanda Mme Voraud à Louise
Loison, qui, après avoir essayé de la retenir dans la salle à manger,
était venue, elle aussi, dans la lingerie.
Louise Loison répondit à cette question par tous les signes en usage
dans les différentes écoles de mimes pour exprimer la plus complète
ignorance.
--Enfin!... je ne sais pas deviner les énigmes, dit Mme Voraud, en se
contentant, faute de mieux, de ce faible mot de sortie.
Louise Loison la suivit, pensant que les choses s’arrangeraient mieux si
Berthe et Daniel restaient seuls ensemble.
Daniel s’était assis sur le fauteuil. Il avait pris Berthe sur ses
genoux. C’était ainsi, dit une voix maligne, qu’elle venait jadis
s’asseoir sur les genoux d’André. Mais ça lui était bien égal. Une large
affection, qu’il n’avait encore jamais éprouvée, anéantissait toutes ses
hésitations et tous ses scrupules. Cette petite-là, qu’il avait sur ses
genoux, entre ses bras, il sentait bien qu’il ne se détacherait jamais
d’elle.
Il ne voudrait jamais qu’elle eût de la peine. Sa douleur n’était pas la
même que les autres douleurs. C’était une douleur insupportable. Jamais
il ne la quitterait en fermant une porte, avec l’idée qu’elle était à
pleurer derrière. Ce n’était pas adroit d’être ainsi pitoyable. Il l’eût
dominée sans doute, s’il eût paru plus fort. Mais, au risque de la
perdre, il se retournait toujours, pour regarder son visage, et pour
s’assurer qu’il n’était pas désolé.
Dire qu’il l’avait connue, par hasard, il n’y avait pas un an de cela!
Il avait pensé souvent: je me suis engagé dans cet amour comme un
promeneur sans but entre dans un chemin. C’est vrai qu’une fois sur le
chemin, je n’ai pu retourner sur mes pas; mais, quand j’ai pris cette
route, aucune nécessité ne m’avait poussé aux épaules. Et cette Berthe
que je ne connaissais pas, il y a un an, elle est maintenant dans toute
ma vie. C’est Berthe.
La première fois qu’ils s’étaient parlé, au bal des Voraud, elle lui
était apparue comme une jeune fille parfaite, comme celle qui le
comprendrait. Et elle n’avait jamais rien compris de lui. Il avait pensé
qu’elle aimerait de lui tous ses goûts, toutes ses ferveurs, toutes ses
amitiés, l’affection qu’il avait pour ses parents, sa sympathie profonde
pour Julius. Et elle n’acceptait presque rien de tout cela.
Il avait cru qu’elle n’avait jamais aimé que lui, et il était prouvé
qu’elle en avait aimé un autre.
Ainsi, rien ne subsistait de ce qui l’avait attiré vers elle, et elle le
retenait cependant.
Il était rare qu’il fût réellement heureux de l’embrasser. Il était las
de ses baisers identiques. Mais il éprouvait une joie certaine à la
tenir enfermée dans ses bras, et à se dire que plus rien jamais ne le
séparerait d’elle.
Et quand Berthe lui demanda: «Alors vous m’aimez toujours?» il ne put
lui répondre: oui, tellement il le pensait.
Son mariage, qui lui avait toujours paru un événement irréalisable, lui
semblait impossible à rompre maintenant. Il n’osa pas trop se rassurer
cependant, car il savait que le Destin n’aime pas qu’on ait des
certitudes. Il décida qu’il parlerait dès le même soir à M. Voraud, pour
avancer la date et laisser moins de champ aux malices de l’Imprévu.
--Comme on a été mauvais pour maman! dit tout à coup Berthe, en riant...
Il faut aller la voir.
Il la serra encore d’une longue étreinte, puis tous deux revinrent dans
la salle à manger où Mme Voraud, un pince-nez aux yeux, travaillait à
une tapisserie.
--C’est calmé? dit-elle.
--Oui, maman, dit Berthe en l’embrassant... Embrassez-la, dit-elle à
Daniel.
Daniel, sans élan, mais avec beaucoup d’émotion, posa au hasard un petit
baiser rapide sur de la peau de front, sur du sourcil et un morceau de
binocle.