Pour l’unique voyageur qu’il déposa à une heure du matin sur le quai de
la gare, le train de Paris fit vraiment un bruit exagéré. Daniel donna
son coupon de retour à l’employé des billets, qui parut d’ailleurs aussi
indifférent devant cette maigre récolte que pour les mille petits
cartons dont les voyageurs du dimanche lui remplissaient les mains.
Daniel envia ce fonctionnaire modeste, et les longs sommeils insouciants
qu’il devait goûter tous les jours, après son service de nuit.
Lui, pour l’instant, n’avait pas le cœur à dormir. Il ne put se résoudre
à rentrer chez lui tout de suite. Il préféra errer une partie de la nuit
dans les rues de Bernainvilliers, que les villas bordaient de feuillages
sombres. Il prit l’avenue circulaire. C’était, par hasard sans doute, le
chemin de la maison Voraud.
En temps ordinaire, il n’était pas homme à faire des promenades de nuit,
mais le manteau romantique imaginaire dont il se drapait le préservait
de toute crainte, en ce pays d’ailleurs paisible. Cependant il eut un
léger frisson en passant auprès d’un monument érigé dans un carrefour, à
l’endroit où des gens étaient morts pendant la guerre.
Il se souvint qu’un soir de l’été précédent, lui et Julius s’étaient
fait peur en se racontant des histoires. Aussi avaient-ils passé une
partie de la nuit à se reconduire l’un chez l’autre. Chaque fois qu’on
allait atteindre une des deux maisons, celui dont ce n’était pas la
demeure ranimait la conversation sans en avoir l’air, afin que l’on pût
revenir sur ses pas. A la fin Julius avait eu le dessus dans cette lutte
inavouée. Arrivé devant sa grille, il allégua une telle fatigue qu’il
fallut le laisser aller se coucher. Daniel, d’ailleurs, aussitôt seul
sur la route, avait eu beaucoup moins peur. Il faisait tête aux
embuscades de l’ombre et sentait grandir son courage.
L’esprit de Daniel séjourna quelques instants dans ces vieux souvenirs.
Puis la piste de Julius le ramena naturellement aux révélations
récentes. Il revit quel visage implacable avait son ami, en lui
dénonçant les relations de Berthe et d’André Bardot.
Alors, il imagina Berthe installée sur les genoux d’André, tandis que
déjà Louise Loison, près de la porte, faisait le guet.
Il vit Berthe se pencher sur André, l’embrasser dans le cou, au-dessus
du haut col blanc. Elle avait baisé de ses lèvres cette peau étrangère,
cette peau dure de blond rasé.
Il y avait donc dans le passé de Berthe le souvenir de ces contacts. Il
y avait un souvenir qu’elle lui avait caché!
Sa vanité s’irritait de cette dissimulation, et qu’il eût existé entre
André et Berthe un secret dont lui, Daniel, avait été exclu. Il ne se
disait pas que la dissimulation de la jeune fille ressemblait beaucoup à
un oubli.
Il ignorait encore à cette époque que certaines jeunes femmes, dès
qu’elles entrent en relations sentimentales avec un monsieur nouveau,
mettent en son honneur une mémoire propre, toute neuve, sans une tache,
et sans un pli.
Nerveusement, il traîna sa canne en travers sur les barreaux d’une
grille. Un bruit violent se fit entendre qui, dans la maison endormie,
dut réveiller des têtes anxieuses; soulevées brusquement au-dessus de
l’oreiller, elles guettaient maintenant le retour d’un bruit pareil.
Daniel se mit alors à rire et recommença le même bruit sur une autre
grille pour s’amuser.
La sensation qu’il goûtait, au souvenir des enlacements de Berthe et
d’André, ne lui était vraiment pas trop déplaisante. D’imaginer avec une
certaine rage le plaisir que cet autre avait eu, en serrant dans ses
bras le souple corps de Berthe, c’était encore une façon de retrouver
soi-même ce plaisir. Et puis la ferveur d’André ranimait la sienne.
L’autel qu’il était un peu las d’adorer avait retrouvé son prestige, en
s’enrichissant d’un nouveau fidèle.
Ce qui l’avait tout d’abord attiré vers Berthe, c’était le besoin de
familiariser cet être charmant et lointain, de voir prendre à cette
jolie fille des attitudes d’amoureuse. S’il eût été plus âgé, il eût
peut-être éprouvé autant de joie, et plus de joie délicate, à voir ses
beaux bras enlacer un autre cou que le sien. Mais, à vingt ans, la si
pure satisfaction de regarder les dames est gâtée par le désir de
profiter de leurs faveurs si déplorablement identiques. Et l’on
abandonne cette attitude si commode, si désintéressée, du spectateur,
libéré de la préoccupation d’un rôle à tenir.
Il était une fois une baguette de bois que l’on avait plantée dans un
vase pour soutenir une plante grimpante, qui n’attendait que cet instant
pour grimper. La petite baguette en avait conçu un grand orgueil. Elle
se disait que c’était grâce à elle, à cause d’elle, que la plante
croissait et se contournait en des enlacements si gracieux. Elle ne
pensait pas que beaucoup d’autres baguettes eussent rempli ce glorieux
office.
Le dernier jeune homme distingué par Mlle Voraud était arrivé jusqu’à la
maison de sa bien-aimée. A travers la grille, il contempla le jardin
immobile, qui, sous la lumière de la nuit, avec la balustrade du perron,
ressemblait à ces paysages gris-perle où les photographes du Second
Empire aimaient à placer nos oncles en redingote, à la barbe ronde et
aux cheveux bouclés sur l’oreille, et aussi le cousin que personne n’a
jamais vu, le digne chef de bataillon, pacifique ornement des albums.
Daniel, soutenu par l’idée qu’il accomplissait un acte de prodigieuse
audace, pénétra dans le jardin par la petite porte du coin, qu’on ne
fermait pas. Il s’approcha à une vingtaine de pas du perron et resta
derrière un arbre de la pelouse. Il regarda la maison muette où Berthe
était couchée. Entre les autres fenêtres du premier étage, sa fenêtre
dormait, les volets fermés. C’était derrière ces volets, sur un lit
étroit, laqué de blanc, que sa fiancée était étendue. Daniel l’imagina
les cheveux en désordre, l’épaule peut-être découverte. Et il sentit
qu’entre les draps fins la jambe de Berthe touchait son autre jambe nue.
Quelques jours auparavant, elle avait été souffrante et était restée au
lit pendant une journée. Le jeune fiancé avait été autorisé à aller la
voir dans sa chambre, sous la surveillance de Mme Voraud qui les laissa
seuls une minute pour chercher son ouvrage dans une pièce à côté. Berthe
lui tendit les bras; Daniel pour la première fois avait senti contre lui
la forme et la chaleur de son corps. Mais l’absence de Mme Voraud
s’était trouvée être trop courte et trop imprévue. Cet instant de
plaisir avait manqué de préparations. Daniel l’avait revécu maintes
fois, en des regrets profonds.
Il pensa maintenant qu’il était tout près de Berthe, qu’il n’avait qu’à
gravir le perron, à traverser la salle, à monter l’escalier, à ouvrir
doucement la porte de la chambre. Il se livrait en paix à ces
imaginations, sachant bien qu’il ne pourrait jamais forcer les volets de
fer des fenêtres haut vitrées qui donnaient sur le perron. Le charme de
ses rêves n’était pas gâté par la possibilité et l’obligation de les
accomplir.
La grande raison, d’ailleurs, de sa quiétude, après la révélation de
Julius, c’est que rien ne l’obligeait plus à agir. Du moment qu’il
savait ce qui s’était passé entre Berthe et André Bardot, il n’avait
plus à travailler pour sortir du doute. L’explication avec Berthe
n’avait qu’une faible importance: il se réjouissait seulement à l’idée
de prendre, tour à tour, en lui pardonnant, l’attitude d’un garçon
magnanime ou celle d’un esprit supérieur, dégagé de tous les préjugés.
Et puis ses parents à lui ne sauraient rien de tout cela. C’était
l’essentiel.
Il savait très bien cacher aux gens ce qu’ils ne devaient jamais savoir.
Il se croyait pourtant incapable de dissimulation. Mais en réalité sa
franchise n’était qu’une hâte craintive à s’accuser lui-même de ce qui
pouvait être révélé par d’autres.
En somme, du moment que la chose demeurait entre lui et Berthe, il en
faisait son affaire.
Il sentait bien que son roman avec Berthe n’était plus, après toutes les
révélations sur la fortune et la conduite de sa fiancée, l’aventure
rare, l’occasion exceptionnelle qui l’avait exalté. C’était très bien
encore tel que cela était.
Il était toujours installé derrière un arbre de la pelouse et il n’y
avait aucun motif pour qu’il quittât cette place. Mais il remarqua tout
à coup qu’il ne pensait plus à rien et qu’il tombait de sommeil. Alors
il reprit machinalement le chemin du chalet Pilou, monta chez lui, se
coucha et s’endormit sans s’en apercevoir, ayant même négligé ce soir-là
les formalités pourtant obligatoires qui précédaient son repos de chaque
nuit, à savoir: ronde d’exploration dans le salon et la salle à manger;
double, triple et même quadruple vérification des deux robinets de gaz,
à la cuisine; seconde tournée sans lumière dans toutes les pièces
précitées, pour s’assurer qu’il n’y a aucune chance d’incendie; examen
de l’escalier à ce même point de vue après avoir placé la bougie dans la
chambre; fermeture, une fois rentré, de la porte de cette chambre, en
plaçant la clef sur la table de nuit de telle sorte que la tige de cette
clef reste parallèle à un des bords de la table (cette dernière
prescription ne reposant d’ailleurs sur aucun motif bien défini). En
dernier lieu, examen des armoires à vêtement, du dessous du lit;
introduction d’une canne le plus haut possible dans la cheminée pour en
scruter l’intérieur.