REPAS OFFICIEL

Le jeudi qui suivit fut un grand jour. Pour la première fois, les Voraud

venaient dîner chez les Henry.

Mais Daniel n’aimait pas les grands jours. C’était pour lui l’occasion

de toutes sortes d’ennuis. D’abord, il craignait que ses parents

n’offrissent pas aux Voraud une réception impeccable.

Et puis les invitations n’avaient pas été faites absolument selon ses

désirs. On avait bien invité Louise Loison, mais on n’avait rien dit à

M. et Mme Loison, avec qui Daniel avait fait connaissance, et qui

seraient certainement venus de Paris pour assister à cette fête. Daniel,

la veille au soir, avait répété à Berthe, à satiété: «Alors, ça ne fait

rien que l’on n’ait pas invité les parents de Louise? Jurez-moi que ça

ne fait rien.» Berthe avait répondu: «Puisque ça vous tracasse tant, il

fallait les inviter.» Et Daniel s’était désespéré.

Autre préoccupation au sujet de la grand’mère de Berthe. Elle avait dit

qu’elle viendrait. Mais ça n’était pas sûr. Comme elle occupait une des

places d’honneur, on n’aurait pas été fâché d’avoir une réponse ferme.

Il avait fallu prévoir deux combinaisons de placement des convives pour

l’hypothèse où elle viendrait, et pour celle où elle ne viendrait pas.

Daniel, triomphant des résistances de ses parents, avait réussi à faire

inviter son ami Julius, et s’en repentait maintenant. Julius allait

certainement le faire rire à table, au moyen de certaines plaisanteries

chiffrées, qui paraîtraient certainement insolentes aux deux familles.

Daniel passa une partie de la matinée à la cuisine. Il conseilla de

mettre autour du filet au madère une garniture qu’il avait beaucoup

remarquée chez les Voraud: des champignons et des truffes dans des

petits ronds en croûtes de pâté. La cuisinière n’accueillit pas ces

conseils avec une déférence parfaite.

--Alors Monsieur se figure donc qu’on ne sait rien faire ici. Si

Monsieur savait que j’ai resté six mois dans un restaurant de Neuilly,

où que l’on servait des fois jusqu’à deux trois repas de mariage dans la

même journée. Le filet au madère avec la garniture que vous dites, il ne

faudrait pas que Monsieur croie que c’est un plat bien sorcier. Mais

c’est justement pour la raison que Monsieur en a mangé de ce plat chez

ces messieurs dames, qu’il ne s’agit pas de leur servir la même chose

aujourd’hui et qu’il vaut mieux les sanger de leur ordinaire... Et puis

d’abord si Monsieur est tout le temps comme ça sur mon dos, il est bien

sûr que je ne ferai rien de bon... Si je ne peux pas cuisiner à mon

idée, que Monsieur prenne donc mon tablier et qu’il cuise à ma place.

Cet ultimatum décida Daniel à quitter la cuisine. L’après-midi, pour se

débarrasser de lui, on l’envoya acheter des menus chez le papetier de

Bernainvilliers. Ce fut une bonne demi-heure de perplexités. Il dédaigna

les petits éventails en carton, estima les papillons trop banals. Son

goût personnel le portait à choisir des petits bateaux, où l’énoncé des

plats s’écrivait sur la grande voile. Sa mère et sa tante Amélie

n’allaient-elles pas les trouver trop excentriques? Il se décida pour

des guitares qu’on lui remit en paquet. Mais à peine avait-il fait cent

pas dans la rue que, saisi d’un remords, il revint échanger les guitares

contre de petits chevalets.

Il alla chercher Julius à la gare, et vit avec satisfaction que son ami

avait fait des frais. Il portait une redingote grise et un chapeau haut

de forme en bon état. Son col montant surmontait un petit nœud de

cravate, qui n’avait que le tort de laisser à découvert une partie du

plastron de chemise et particulièrement une boutonnière sans bouton.

Mais Daniel trouverait bien un bouton à lui prêter. Il tenait à ce qu’il

fût présentable. C’était la première confrontation de son ami et de sa

fiancée.

--Tu sais, dit-il à Julien, que nous avons d’excellents renseignements

sur la situation de M. Voraud. Tu m’as dit des blagues. Il est très

riche.

Julius ne répondit pas là-dessus. Il était probable qu’il ne tenait pas

à rouvrir un débat aussi peu intéressant.

--Alors, dit-il, nous allons dîner avec la panthère de Java et la pauvre

chèvre malade?

La panthère noire, c’était l’oncle Henry; la chèvre malade, c’était la

tante Amélie.

--Écoute, dit Daniel. Tu me feras l’amitié de ne pas dire des blagues

devant ces gens. Si j’ai envie de rire à table, ça sera très embêtant

pour moi.

Cette recommandation était inutile. Julius, railleur impitoyable, avait

devant ses victimes habituelles l’air le plus innocent. Et ce n’était

pas une fausse attitude. Il ne masquait pas devant les gens, sous un

aspect timide, les affûts de sa moquerie; c’était plutôt qu’il tâchait

d’oublier hors de leur présence avec des moqueries rétrospectives les

gaucheries de sa timidité.

En rentrant au chalet, Daniel alla jeter un coup d’œil à la table servie

et constata qu’elle avait un bon aspect. On avait sorti la belle

argenterie, marquée au chiffre des Henry, ainsi que deux surtouts de

table, achetés à l’hôtel Drouot. Daniel les trouva très somptueux, trop

somptueux même, car leurs écussons portaient une couronne de comte, qui

aurait pu difficilement être attribuée aux Henry, même si les initiales

qu’elle surmontait eussent été leurs initiales.

Daniel prit sa mère à part.

--Tu as fait chercher du champagne?

--Mais oui. Tu vois bien qu’on a mis les flûtes.

--C’est du bon champagne? Combien coûte-t-il?

--Il est bon... Tu n’as qu’à regarder l’étiquette.

Daniel lut sur l’étiquette les titres nobiliaires les plus pompeux. Il

n’en fut pas plus rassuré, car il avait vu, chez l’épicier, du champagne

à deux quatre-vingt-cinq qui portait le nom d’un duc.

--J’ai peur, dit-il, qu’il ne soit pas très bon.

--Il est excellent, que je te dis... Et puis, d’ailleurs, le champagne,

c’est toujours du champagne... Tous les champagnes se valent. Pour ce

qu’on en boit! On en boit une flûte ou deux en servant la glace.

--Chez M. Voraud, dit faiblement Daniel, il y a des jours où l’on mange

au champagne depuis le commencement du repas.

--Chez M. Voraud, c’est chez M. Voraud... D’ailleurs, si tu veux mon

opinion, je ne trouve pas que ce soit comme il faut de prendre du

champagne en mangeant.

--Tu sais, dit Daniel, que ça ne revient pas plus cher de servir le

champagne en mangeant. On en boit beaucoup moins que du vin.

--Il est toujours à croire, ce garçon-là, qu’on veut faire des

économies... Est-ce que je ne fais pas les choses convenablement?

--Oui, maman, je te demande pardon, dit Daniel en l’embrassant.

Cependant, l’heure s’avançait. Ces messieurs, M. Henry et l’oncle,

étaient arrivés de Paris. Ils redescendirent de leurs chambres en

redingote et en souliers vernis. La tante Amélie, vêtue de faille grise,

s’était installée dans le salon. Elle avait dit, à plusieurs reprises, à

Mme Henry, qui surveillait les préparatifs du dîner: «Adèle, veux-tu que

je t’aide?» Adèle avait répondu: «Mais non, mais non, repose-toi!»

Le train avait amené de Paris un frère de M. Henry, un veuf silencieux,

et une cousine également veuve, deux personnages dont la vie s’affirmait

si peu qu’ils paraissaient veufs l’un de l’autre. Tout le monde était

assis dans le salon quand on entendit tinter la porte de la grille.

C’étaient les Voraud, qu’on attendait fébrilement depuis vingt minutes.

On cessa alors de regarder du côté de la porte vitrée, qui donnait sur

le perron, et quand le bruit qu’elle fit en s’ouvrant permit à tout le

monde de se retourner, on feignit une petite surprise. Les Voraud

arrivaient seuls avec Berthe. Louise Loison avait dû retourner à Paris

ce jour-là; quant à la fragile grand’mère, son transport eût exigé un

emballage spécial et de trop grandes précautions. Il y eut un moment de

confusion. Puis la famille Henry se précipita sur les Voraud pour les

dépouiller de leurs habits, et se disputer leurs chapeaux, leurs

manteaux, leurs mantilles et leurs voilettes.

Après une trêve de quelques minutes, on annonça: «Madame est servie», et

la mêlée reprit de plus belle pour s’emparer des bras des dames et

pénétrer dans la salle à manger.

Une surprise attendait Daniel et les convives. Les serviettes avaient

été pliées en éventail et posées sur les verres par l’oncle Émile

lui-même, à l’instar des plus élégantes tables d’hôte de France.

Pendant le potage, la conversation fut nulle, et Daniel en souffrit.

Placé à côté de Berthe, il avait commencé, selon l’usage, de tendres

pressions de genou. Mais cet entretien secret, si charmant qu’il fût,

n’apportait aucun appoint d’animation à la conversation générale. Quand

on enleva les assiettes, M. Henry, au milieu du silence, demanda à M.

Voraud comment avait été la Bourse. M. Voraud répondit: «Bien calme, un

peu d’affaires seulement sur l’Extérieur.» Après cette courte phrase

d’armes, les deux jouteurs rentrèrent dans leur camp et laissèrent

l’arène libre et déserte.

L’oncle Émile ne disait rien. Se ménageait-il? Fallait-il faire son

deuil de ces brillantes ressources de causeur, que Daniel avait d’abord

redoutées, et sur lesquelles il comptait maintenant pour sauver la

situation. Car tout valait mieux que ce morne silence.

Enfin, en versant à boire à Mme Voraud, M. Henry renversa le sel, et

chacun put parler de ses superstitions, et raconter ses histoires de

treize à table. Ils étaient lancés. Daniel, rassuré de ce côté, put

s’occuper exclusivement de Berthe, et de son ami Julius, qui, assis à la

droite de la fiancée, ne lui avait pas encore adressé la parole. S’il

disait quelques mots, c’était en s’adressant à Daniel, par-dessus

Berthe, comme si la jeune fille n’eût pas existé. Il n’énonçait que des

phrases insignifiantes, mais qui n’étaient pas sans le poser un peu,

sans attester chez lui quelque supériorité, en consacrant l’infériorité

de quelqu’un.

--A propos, disait-il à propos de rien, j’ai rencontré hier Mougard, au

Casino. Quel parfait imbécile!

Daniel avait pris dans sa main la main de son amie. Jamais cette main de

femme ne lui avait paru si douce à caresser qu’à ce moment, devant un

jeune homme de son âge.

Il se pencha vers Berthe, et lui désignant Julius.

--Voilà mon meilleur ami. Il faut que vous l’aimiez. Lui vous aimera

beaucoup.

Il se sentait plein d’affection pour eux, et les regardait avec des yeux

fondants, attendris par son bonheur.

Du moment que Berthe était son amie, il lui semblait impossible qu’elle

ne fût pas l’amie de Julius. Puisqu’ils l’aimaient tous les deux,

pourquoi n’auraient-ils pas été d’accord?

Il ne soupçonnait pas qu’il leur plaisait pour des raisons diverses, et

qu’il y avait en lui deux Daniels différents, fabriqué l’un par Berthe,

l’autre par Julius.

Il voulait plaire aux gens pour lui-même, intégralement et ne

réfléchissait pas que son âme véritable était difficile à connaître et à

saisir. N’en changeait-il pas constamment? Ne choisissait-il pas, à

l’usage de chaque interlocuteur, une face spéciale de lui-même, celle

qu’il croyait devoir plaire?

Il ne mentait pas, mais il avait des sincérités sur mesure, des

sincérités pour dames, pour messieurs âgés et respectables, pour jeunes

hommes indépendants. C’est ainsi par exemple qu’avec Julius, qui

n’attachait qu’un prix médiocre à la bravoure, il dévoilait, il étalait

tout ce qu’il y avait en lui de pusillanimité, alors que Berthe ne le

connaissait que sous l’aspect d’un garçon pas endurant, chaud de la

tête, un peu casse-cou.

Il vint s’asseoir après le dîner sur un canapé avec sa fiancée et son

ami. Placé entre eux deux, il souriait d’aise, et pensait les unir,

n’imaginant pas un instant que peut-être il les séparait. Il ne lui

venait pas à l’idée qu’ils fussent jaloux l’un de l’autre et de la

domination qu’ils exerçaient sur lui. Pourquoi ne pas se le partager à

l’amiable, puisqu’il mettait tant de grâce à se laisser partager par

eux. Et même s’il y avait entre eux quelque antipathie, il fallait

l’oublier, pour l’aimer plus gentiment et pour qu’il fût plus heureux.

Il fut très longtemps à s’apercevoir que les gens avaient d’autres

soucis sur la terre que de s’occuper de son bonheur.

Mémoires d'un jeune homme rangé · 第 55 / 67 题