On avait bien recommandé à Daniel, chez les Voraud, d’amener Mme Henry
le plus tôt possible, pour louer. Il était bien entendu qu’elle
resterait dîner. Daniel qui connaissait sa mère, affirma qu’elle ne
voudrait pas rentrer trop tard à Paris. Il fut donc convenu, en tout
cas, que les Henry dîneraient chez les Voraud le jour de l’emménagement.
Mme Beau avait parlé de 1,800 francs pour le chalet Pilou, mais il était
probable que la propriétaire ferait une concession. Quand Mme Henry,
accompagnée de Daniel, arriva pour louer, le dimanche suivant, elle
demanda à Mme Pilou, après avoir examiné la maison: «Voyons, quel est
votre tout dernier prix?» Mme Pilou regarda délibérément Mme Henry et
dit: «Le tout dernier prix? ce sera 1,600 francs, madame.» Mme Henry eut
alors un air complètement désabusé, et salua Mme Pilou comme si elle se
disposait à la quitter pour la vie. Daniel crut l’affaire enterrée et
tomba dans un sombre désespoir. Mme Pilou au moment où Mme Henry
descendait le perron, dit d’une voix tranquille et les yeux baissés:
«Voyons, madame, il n’y a donc pas moyen de s’arranger?--Pas dans ces
prix-là, en tous cas, dit Mme Henry.--Quel prix voulez-vous donc
mettre?--Nous sommes trop loin de compte, dit Mme Henry, mon mari m’a
défendu de passer mille francs.» Ce fut le tour de Mme Pilou de prendre
une physionomie glaciale, et de nouveau recommença la cérémonie des
adieux éternels.
Comme Mme Henry passait la grille, Mme Pilou répéta: «Enfin, madame,
vous réfléchirez.--C’est tout réfléchi, dit Mme Henry.--Vous n’êtes pas
très raisonnable.--Qu’est-ce que vous voulez, dit Mme Henry, quand on ne
peut pas dépasser un chiffre?--Parce que, poursuivit Mme Pilou, j’aurais
pu, de mon côté, faire une petite concession, vous laisser la maison à
1,400...»
Elles finirent par tomber d’accord à 1,250, après plusieurs séparations
définitives, Mme Pilou faisant promettre à Mme Henry de ne pas dire le
prix dans le pays, et Mme Henry affirmant qu’elle ne révélerait pas le
chiffre exact à son mari, et qu’elle paierait les 250 francs
supplémentaires sur ses économies.
On alla ensuite faire une visite à Mme Voraud qui, ce dimanche-là,
recevait une nombreuse compagnie. Daniel pénétra gravement dans le
jardin, avec Mme Henry et, modèle de piété filiale, ne lâcha le bras de
sa mère qu’après avoir été saluer cinq à six groupes, et lorsqu’il l’eut
assise sur un fauteuil d’osier, avec autant de précautions que si elle
eût été âgée de quatre-vingt-cinq ans et complètement infirme.
Berthe était entourée de plusieurs amies que Daniel ne connaissait pas
encore, et dont trois au moins, à en juger par le regard obstiné
qu’elles attachèrent sur le jeune homme, avaient déjà été mises au
courant du secret de son cœur.
Daniel, de retour à Paris avec sa mère, passa la soirée en famille. La
sœur de Mme Henry, la tante Amélie, dînait là, avec l’oncle Émile.
C’était un ménage sans enfants. L’oncle Émile avait quarante-huit ans.
Il était petit, noir, remuant.
M. Henry aimait à raconter à son fils les débuts de son existence, et
qu’à douze ans il avait fini l’école et gagnait sa vie dans la
confection, à Nancy. Mais l’oncle Émile le battait encore sur ce
terrain. A neuf ans et demi, il était allé tout seul à pied, de
Sarreguemines au Havre, affirmait-il avec un léger accent alsacien qui
n’était pas sans justifier ses assertions, au moins en ce qui concernait
le point de départ de ce fameux voyage.
Tels étaient les exemples que l’on soumettait quotidiennement aux
méditations de l’étudiant improductif. D’autre part, au café Drum, où
l’oncle Émile faisait son piquet, il parlait volontiers de son neveu
Daniel, «un sujet numéro un».
Il était bien juste que Daniel usurpât un peu de prestige aux yeux de
son père et de son oncle, car ceux-ci l’avaient assez ébloui, pendant
les huit premières années de sa vie. A cette époque primitive, où la
force physique était à ses yeux la plus glorieuse, il considérait son
papa, qui le portait si facilement sur ses épaules, comme l’homme le
plus fort du monde, et l’oncle Émile, qui soulevait une chaise avec le
petit doigt, comme le deuxième plus fort.
Plus tard, l’oncle Émile l’étonna surtout parce qu’il sifflait bien,
parce qu’il fredonnait tous les airs de café-concert, et parce qu’il
était capable de parler très longtemps, avec un petit bout de cigarette
collé à sa lèvre inférieure. L’oncle Émile passait pour un brillant
causeur. Nul n’employait plus à propos des locutions comme: «Ça fait la
rue Michel», ou: «Le malin de la rue de la Plume.» Et c’est lui qui,
deux mois à peine après qu’elle eut été lancée, apporta dans la famille
Henry la plaisanterie: «On dirait du veau», qui y fut conservée très
longtemps après qu’elle fut tombée, partout ailleurs, en désuétude.
Le départ pour Bernainvilliers avait été fixé au mercredi suivant.
L’oncle Émile et la tante Amélie ne viendraient qu’une semaine après. On
commanda, pour le mardi, une voiture de déménagement. Bien que le chalet
Pilou fût meublé, Mme Henry emportait un certain nombre de meubles, sans
lesquels elle ne se déplaçait pas. Car un vieux ménage n’est pas comme
ces jeunes ménages, qui manquent de tout et ne sont pas organisés. Le
ménage Henry s’était, en vieillissant, embarrassé d’habitudes
impérieuses et encombré d’objets nécessaires.
Le mardi à onze heures, deux déménageurs, qui ressemblaient à des
voleurs d’enfants, firent leur apparition dans l’appartement de la rue
Lafayette. Le plus rassurant avait une veste de forçat et un bonnet
rouge. La voiture partit le soir pour Bernainvilliers (48 kilomètres) où
elle devait arriver le lendemain dans l’après-midi. La famille coucha,
ce soir-là, sur ce qui restait de matelas. Les deux bonnes, Henriette et
Lina, partirent le mercredi matin, de bonne heure, non sans être
remontées deux fois pour prendre des objets oubliés, les clefs des
malles, qu’elles cherchaient avec des cris effarés et des rires
inutiles.
Le thème des opérations portait que le père de Daniel n’arriverait que
vers six heures, après la fermeture du magasin. Daniel et sa mère
trouvèrent, à trois heures, à la gare de Bernainvilliers, Berthe Voraud
et Louise Loison, venues donner un coup de main à l’emménagement;
soi-disant, confia Louise à l’oreille de Daniel. La vérité vraie était
que ça les amusait beaucoup d’aider Mme Henry.
Quand ils furent au tournant de la route, ils aperçurent à la hauteur du
chalet Pilou la voiture de déménagement, et un canapé de salon, tout
dépaysé, au milieu de la grande route. C’était un petit canapé, qu’on
emmenait à chaque villégiature, parce que M. Henry l’avait choisi pour y
faire sa sieste. Recouvert à neuf, habitué à vivre au milieu du luxe,
sous un lustre de verre et à côté d’un piano, il devait subir, chaque
année, dans la voiture, le compagnonnage de la planche à repasser et des
ustensiles de cuisine.
Ils virent les voleurs d’enfants, courbés l’un sous un sommier, l’autre
sous un panier de linge. On eût dit maintenant des cambrioleurs
repentis, rapportant tristement leur butin dans la villa mise au
pillage.
Daniel se trouva seul avec Berthe, plusieurs fois, pendant
l’emménagement, une fois à la cuisine, une fois dans l’escalier, une
autre fois au deuxième étage dans une chambre mansardée. Il ne
l’embrassait plus que sur les lèvres. Parfois, cependant, comme il avait
le souffle court et comme, ainsi que beaucoup de jeunes gens, il ne
savait pas respirer en embrassant les dames, il relevait la tête dans un
transport d’extase, et posait ensuite les lèvres sur le cou de sa
bien-aimée, très doucement, pour reprendre haleine.
On rentra chez les Voraud vers sept heures, pour dîner. La présentation
de M. Henry à la grand’mère de Berthe fut le signal d’une débauche
d’érudition sur les alliances de la famille Henry avec d’autres familles
que connaissait la famille Voraud.
En se mettant à table, Daniel s’aperçut, non sans une certaine
inquiétude, que son père était, ce jour-là, en humeur de causer. Aussi
engagea-t-il une conversation particulière, animée, avec Louise Loison,
afin qu’il n’eût pas l’air de donner aux discours paternels l’ombre
d’une approbation. Il se rassura cependant au milieu du dîner, quand il
vit que M. Voraud riait franchement aux plaisanteries de M. Henry.
Vers neuf heures et demie, on parla de rentrer se coucher. Mais M. Henry
pressé par le train, n’avait pas pris à Paris de journal du soir. M.
Voraud lui proposa de l’accompagner jusqu’à la gare. La marchande était
fermée à cette heure, mais sûrement l’employé aurait la clef des
journaux. Mme Henry, très fatiguée, rentra directement avec Daniel.
Daniel avait dit à Berthe: «Je vais parler à maman de mes projets.» Il
se donna un peu de répit, jusqu’au bec de gaz qui marquait le tournant
de la route. Arrivé là, il décida qu’il parlerait certainement quand il
arriverait à l’autre réverbère. Ce réverbère atteint, il estima que rien
ne pressait et qu’il valait même mieux attendre une autre occasion. Il
savourait à peine la joie de cet ajournement qu’une voix intérieure le
rudoya: «Quand parleras-tu si tu n’oses pas maintenant?» Il dit alors à
sa mère, et le cœur battant un peu:
--Ça serait drôle tout de même si je me mariais avec la petite Voraud.
Mme Henry eut un petit rire, sans grande portée.
--Ça m’irait assez de l’épouser, dit Daniel d’un air dégagé; elle est
assez gentille.
--Il faudrait d’abord qu’elle veuille de toi.
Le cœur de Daniel battit plus fort.
--Je crois qu’elle voudrait bien de moi.
--Elle te l’a dit? demanda Mme Henry, non sans curiosité.
--Oui, dit Daniel... Mais ne le dis à personne, pas même à papa.
On était arrivé à la grille du chalet Pilou.
--Hé! dit Mme Henry, tu vas bien! Pense donc un peu à finir ton
doctorat, ajouta-t-elle.