Louise Loison prit le bras de Daniel pour détourner les soupçons. Elle
avait ainsi des accès de prudence, parmi des imprudences folles. M.
Voraud marchait à gauche de Daniel et s’appuyait sur le bras de sa
fille. Tous quatre gagnèrent ainsi, sur le même rang, la grande route,
où le clair de lune méticuleux alignait les ombres des arbres, en raies
obliques et sensiblement parallèles. Une horloge sonna neuf coups, si
lents et si graves, que chacun des promeneurs, en les comptant dans son
for intérieur, fut un peu déçu qu’il n’y en eût pas douze.
Daniel, comme personne ne parlait, se dévoua et sortit bravement du
silence. Il lisait tous les matins les journaux de sport et savait que
M. Voraud suivait les courses; il demanda au banquier si la réunion du
dimanche avait été intéressante. La journée se trouvait avoir été
mauvaise pour M. Voraud, qui avait «passé à travers» des six courses. Il
émit néanmoins, sur la valeur des chevaux de l’année, une opinion assez
optimiste. Daniel l’écoutait avec attention.
M. Voraud s’arrêta un instant pour endosser le pardessus qu’il avait
pris sur son bras. Louise Loison pinça le bras de Daniel: «Croyez-vous
qu’il est raseur et assommant avec ses courses?» dit-elle tout bas.
Daniel hésita, et répondit: «Oui, un peu.»
Louise, à chaque instant, lui pinçait ainsi le bras, pour souligner
certaines paroles du banquier. Ça ne se voyait pas et Daniel n’en était
pas trop gêné. Mais elle coupait parfois brutalement la parole à M.
Voraud pour adresser une question au jeune homme sur n’importe quel
sujet. Daniel lui répondait alors brièvement, et se tournait vers M.
Voraud, en redoublant l’expression d’intérêt que marquait son visage.
Fallait-il être mal élevé avec ce monsieur, parce qu’on faisait la cour
à sa fille?
Louise Loison n’avait pas de ces scrupules. Semblable à beaucoup de
dames, elle n’usait de tact que pour les êtres aimés: elle traitait les
gêneurs sans merci, sans la moindre nuance d’égards, et joignait
férocement l’impolitesse à la trahison. Il est vrai que les dames n’ont
pas à rendre compte de leurs grossièretés et qu’en ces occasions elles
peuvent mieux que nous se passer de délicatesse.
Que cette condescendance eût ou non à son origine un sentiment de
crainte, Daniel ne maudissait pas la présence du banquier: il souhaitait
même que la conversation se prolongeât, et que M. Voraud les accompagnât
jusqu’à la gare, d’autant qu’il désirait ne plus se trouver seul, ce
jour-là, avec Louise Loison et sa bien-aimée. Il n’avait rien à dire à
Berthe. Il pourrait bien l’embrasser encore une fois, mais quoi?
Toujours sur la joue? On l’accuserait sans doute de se répéter et de
manquer d’audace. D’autre part, entre le baiser commun, sur la joue, et
le baiser sur les lèvres, il y avait, évidemment, une étape trop
importante, qui ne pouvait être franchie aussi rapidement.
On repassa devant la maison pour que Daniel fît ses adieux. Louise
profita de ce qu’on se retrouvait en présence de Mme Voraud pour
rappeler à Daniel qu’il devait revenir le lendemain. M. Voraud proposa
de les accompagner à la gare. «Nous irons bien toutes seules!» dit
Louise. «Non, dit Mme Voraud. Pour aller, ce sera bien, puisque M.
Daniel sera avec vous. Mais je ne veux pas que vous reveniez toutes
seules sur la grande route.» Daniel s’était mis à l’écart. Il n’osait
pas ne pas insister pour que M. Voraud se joignît à eux et n’osait pas,
en insistant, s’attirer les reproches de Louise Loison.
Comme ils arrivaient au bas de la petite montée tournante qui conduisait
au côté du départ, ils entendirent un coup de sifflet.
--Ça doit être 9 h. 52. Voici votre train, dit M. Voraud. Il faut vous
dépêcher.
Daniel s’apprêta à prendre rapidement congé, ravi que la tendre
formalité des adieux fût écourtée. Il avait hâte de quitter ces gens,
pour qui il dépensait tant d’amour, tant d’amitié et tant d’estime.
Pendant que M. Voraud attendait au bas de la montée, les deux jeunes
filles accompagnèrent Daniel en courant jusqu’à la gare, où un cadran
lumineux leur apprit impassiblement qu’il était dix heures moins vingt.
M. Voraud s’était trompé. Il y avait encore un bon quart d’heure à
attendre.
--Il faudrait peut-être que j’aille prévenir monsieur votre père, dit
Daniel à Berthe. S’il ne vous voit pas redescendre tout de suite, il ne
va pas savoir ce que cela veut dire.
--Laissez donc, dit Louise. Est-ce qu’il n’est pas bien en bas? S’il
s’impatiente, il saura nous retrouver.
Il y avait dans la salle d’attente un voyageur entouré de sacs et de
valises, et dont la présence obligeait les amoureux à une certaine
tenue. Ils s’assirent avec Louise sur le solide canapé de velours vert
qui formait avec quatre fauteuils l’austère ameublement de la salle des
premières. Louise dicta à Daniel ses instructions pour le lendemain:
«Vous arriverez à trois heures. Nous vous attendrons à la gare. Vous ne
viendrez pas tout de suite à la maison, parce qu’on trouverait moyen de
nous coller un chaperon. Nous irons tous les trois visiter des maisons à
louer. Tâchez d’ici demain de décider vos parents à venir habiter le
pays.»
Daniel avait pris la main de Berthe. C’était la seule marque de
tendresse que lui permettait la présence du voyageur importun. Mais il
goûtait assez ces manifestations contenues.
Il regarda Berthe, et lui demanda: «M’aimez-vous?» Elle ne baissa pas
les yeux, et lui répondit: «Je vous aime». Ce fut à partir de ce jour-là
le mot d’ordre qu’ils échangèrent, à chacune de leurs rencontres, ainsi
que deux factionnaires bien stylés.
Cependant, neuf heures cinquante-deux entrait en gare. Daniel, après
avoir secoué énergiquement la main de Louise et serré la main de Berthe
d’une longue étreinte, monta dans un compartiment vide. Quand le train
se mit en marche, il tendit son bras hors de la portière comme un signe
sémaphorique, et bien que la nuit fût sombre, il agita son chapeau
pendant plus de trois cents mètres, par mesure de précaution.
Il s’assit ensuite dans un coin du compartiment. La situation avait
changé depuis l’aller. Il regarda fièrement le coin d’en face, où aurait
pu être M. Voraud.
Daniel avait passé brusquement de la catégorie des déshérités d’amour
dans le clan des privilégiés qui plaisent aux dames. L’humanité, pour
lui, se partageait strictement en ces deux catégories. Il n’eût pas
admis que la faveur d’être distingué par une belle pût être le prix
d’une honnête application. C’était un don du ciel: on était aimé, ou
l’on n’était pas aimé. Il était aimé.
Il situait généralement ses rêves de gloire à la gare du Vésinet, l’été,
à l’arrivée du train de sept heures. C’est là que les dames et les
jeunes filles en villégiature venaient attendre, qui un père dans les
rubans, qui un frère dans les blés, qui un époux dans les pierres
précieuses. Daniel avait toujours passé inaperçu dans cette foule. Il se
voyait maintenant traversant les groupes, avec le prestige de l’homme
aimé, un monocle à l’œil et une cigarette aux doigts. Il ne portait pas
de monocle et ne fumait pas; il méprisait avec ses amis les poseurs qui
se collent un verre dans l’œil et trouvait que c’était élégant de ne pas
fumer; mais la cigarette et le monocle n’en demeuraient pas moins des
attributs indispensables pour la belle attitude de maîtrise et de
désinvolture qu’il souhaitait dans la vie.
A l’arrivée du train, il se demanda où il irait passer la soirée. Il lui
fallait une distraction qui lui changeât les idées; il était las de son
bonheur, comme d’un bel habit neuf, qu’il est si agréable de remplacer,
une fois l’effet produit, par l’habit précédent, fatigué et commode, et
dont les tares et les plis ne vous font plus horreur, du moment qu’ils
ne vous sont plus imposés par la nécessité.
Sa première idée fut d’aller retrouver son ami Julius, et de lui
raconter sa journée. Mais il ne le rencontra ni à la brasserie du
faubourg Montmartre, où il allait tous les soirs, ni au Moulin-Rouge.
Il ne pouvait vraiment pas aller se coucher aussi simplement, après une
journée si importante.
C’est alors qu’après avoir donné à son cocher l’indication d’une rue, il
lui dit un numéro qui n’était pas exactement celui où il voulait aller.
Quand la voiture s’arrêta, il demeura un instant sur le trottoir, et
feignit de chercher des lettres dans ses poches, pour laisser au cocher
le temps de s’éloigner. Puis il remonta à pied jusqu’à une maison dont
le rez-de-chaussée était occupé par une boutique de teinturerie et par
l’entrée d’un couloir obscur. Daniel accéléra le pas et tourna
brusquement dans le couloir. Comme il montait l’escalier, il aperçut à
une dizaine de marches au-dessus de lui, un soldat du génie qui sonnait
timidement à une porte, où Daniel avait déjà lu plusieurs fois cette
carte de visite: «Mme Léontine, modiste.»
Daniel attendit que la porte se fût ouverte et refermée sur le soldat du
génie. Puis, un instant après, il alla sonner à son tour.
Pendant les dix minutes qu’il passa dans cette maison, Daniel ne
prononça pas un mot. Il était parfaitement capable, dans des réunions
d’amis, de s’exprimer avec abondance sur des sujets littéraires,
philosophiques ou obscènes. C’est qu’il y avait en lui deux personnages
distincts: le monsieur qui parlait, et le faible jeune homme que
l’engrenage des circonstances entraînait à agir. Faute d’avoir reçu une
éducation commune, ces deux personnages ne travaillaient jamais
ensemble. Le monsieur qui parlait était un brillant soliste. Il tenait à
dire des choses sincères et définitives. Mais il était tout à fait nul
comme accompagnateur et ne savait pas plaquer des accords sans
prétention sur des sujets inopinés.
Étendu sur un divan de reps, Daniel regardait aller et venir dans la
chambre une personne assez corpulente, que, sans l’extrême simplicité de
son costume, on eût prise pour une diligente femme de ménage, tant elle
mettait de sûreté et de promptitude à remuer des brocs et des seaux. «Ce
n’est pas tout ça, pensait le jeune homme. Il va falloir retourner
demain à Bernainvilliers. Voilà deux jours que je ne suis pas allé au
magasin de papa. Et comment vais-je décider mes parents à aller louer
là-bas?»