Mardi. Plus qu’un seul jour avant de revoir Berthe. Il semblait à Daniel
qu’il ne pourrait se présenter chez les Voraud le lendemain, sans
renouveler complètement sa garde-robe et son linge de corps.
A la rigueur, il garderait sa jaquette grise, à peu près neuve; mais il
lui fallait une chemise qui eût un col plus haut et des manchettes non
éraillées.
S’il allait se trouver mal chez les parents de Berthe, et si on
s’apercevait, en le déshabillant, qu’il portait des chaussettes
reprisées! A vrai dire, il n’a jamais été sujet aux syncopes, et il y a
une chance sur cent mille pour qu’il se trouve mal. Mais c’est sa
coutume de s’appliquer ainsi à conjurer des malheurs improbables; il en
oublie d’éviter les précipices les plus immédiats.
Il ne se donne pas la peine d’évaluer soigneusement les risques
possibles d’une aventure; il perd un temps infini à se prémunir contre
le péril le plus lointain, aussitôt que le hasard de ses pensées le lui
fait entrevoir.
Quand il va aux courses, il tâche de ne pas regarder le tableau du pari
mutuel. Car s’il aperçoit le nom d’un cheval qui a réuni peu de mises et
qui doit rapporter beaucoup, il se trouve forcé de le jouer, sans croire
à sa victoire, mais par peur des reproches qu’il s’adresserait, au cas
où ce cheval gagnerait sans qu’il eût misé sur sa chance.
Il a des principes, acquis au hasard, et auxquels il obéit par crainte
plus que par raison, et aussi par paresse, pour n’avoir pas à choisir le
meilleur parti en examinant les circonstances.
Esclave de certains proverbes, il gâche sa besogne pour ne pas la
remettre au lendemain. Il a toujours plusieurs cordes à son arc et les
laisse pourrir toutes; il se trouve plus démuni au moment de s’en
servir, que ceux qui n’avaient qu’une corde à leur arc, et qui l’ont
entretenue avec vigilance.
A la veille de revoir Berthe, il prend le parti de se recueillir avant
cette grande entrevue, et de ne pas aller au magasin.
Il va trouver sa mère dans sa chambre, et lui dit: «Je crois que je
ferai mieux de ne pas sortir aujourd’hui. J’ai très mal à la gorge.»
Il a les amygdales un peu rouges; il n’aurait pas le courage de mentir
complètement.
Il reste donc à la maison, et, après le déjeuner, va s’étendre sur son
lit, autant pour songer en paix à sa bien-aimée que pour donner plus
d’importance à son mal de gorge, qui a laissé son père un peu sceptique.
Il pense à la révélation importante que son ami Julius lui a faite la
veille: Berthe Voraud en aime un autre. Elle est en flirt avec André
Bardot.
Il faut que Daniel se remette à l’escrime.
Il avait fait des armes à trois reprises, chez trois maîtres d’armes
différents. Chaque fois, au bout de quelques semaines, il avait quitté
la salle sans prévenir, en abandonnant ses fournitures complètes, veste,
gants, sandales et masque, qu’il avait payées en entrant. Il les
laissait perdre, n’osant plus revenir à la salle, craignant d’être
obligé de donner des explications au maître d’armes, et de s’excuser de
cet abandon brusque après des leçons si cordiales, terminées par des
vermouts qu’il se résignait à offrir joyeusement et se contraignait à
boire.
Il se décide donc à reprendre des leçons dans une autre salle, bercé de
l’illusion qu’il va devenir rapidement très fort, grâce à des
dispositions exceptionnelles et surtout à son génie, qui lui permettra
d’inventer certains coups spéciaux.
Il n’a pas des muscles d’athlète, mais il dit souvent: «Je suis très
nerveux.»
Il se voit allant sur le pré avec André Bardot et le transperçant dès la
première reprise. Puis il essuie son épée toute sanglante sur sa manche
gauche et regarde les témoins et la nombreuse assistance, comme pour
dire: A qui le tour?
Il va lui-même chez Berthe Voraud annoncer la blessure mortelle d’André
Bardot, avec toute la dignité que comportent d’aussi graves
circonstances. La jeune fille se jette en pleurant dans ses bras.
Pourquoi Julius prétendait-il qu’elle était maigre? Daniel la revoit
dans sa robe de bal. Elle avait les épaules pleines, pas de salières; la
ligne de la clavicule soulevait à peine la peau. Ses bras étaient loin
d’être grêles au-dessus des gants très longs qui lui montaient plus haut
que le coude et qu’elle remontait fréquemment, sur son bras droit tendu,
de sa rapide petite main gauche puis sur son bras gauche, de son
énergique petit poing droit, qui serrait son éventail fermé.
L’idée qu’il aurait, près de lui, appuyée sur son épaule, la tête fine
et blonde de Berthe Voraud, l’affola. Il sauta de son lit, parcourut sa
chambre avec impatience. Il s’assit ensuite à sa table et lut quelques
pages de droit. Puis il se leva à nouveau, ouvrit machinalement la porte
de la salle à manger. Il aperçut une ouvrière en train de coudre et se
souvint que c’était mardi, le jour de Mlle Pidarcet, qui, le matin,
travaillait dans la lingerie, et l’après-midi dans la salle à manger, où
la lumière était meilleure.
Daniel vit bien qu’il irait embrasser ce jour-là Mlle Pidarcet et la
serrer dans ses bras, comme chaque fois qu’il se trouvait seul avec elle
dans l’appartement.
Mlle Pidarcet, depuis sa naissance, était âgée de vingt-huit ans. Elle
avait de petites frisures noires sur le front, un teint blanc et
luisant, des yeux gris et des lèvres minces, qu’elle fronçait pour
travailler.
Pendant une année, Daniel avait tourné autour d’elle. Il venait étudier
son droit dans la salle à manger pendant qu’elle s’y trouvait. Elle
lisait beaucoup, le soir, chez elle, était abonnée au _Voleur_ et à la
_Famille_, et à un cabinet de lecture où elle prenait tour à tour,
suivant les conseils de l’un ou de l’autre, la _Vénus de Gordes_, les
_Nuits de Londres_, et l’_Itinéraire de Paris à Jérusalem_. Daniel lui
prêta _Cruelle Énigme_ et _André Cornélis_.
Un jour, en la rencontrant dans un couloir, il l’avait embrassée sur la
joue. Elle s’était laissé faire.
A partir de ce jour, il ne lui adressa plus la parole; il l’embrassa.
Il referme sur lui la porte de la salle à manger, s’approche de
l’ouvrière, se tient un instant debout auprès d’elle, regarde en l’air
comme s’il pensait à autre chose; puis, sans mot dire, il lui touche
légèrement les frisures du cou. Mlle Pidarcet écarte ce frôlement d’un
doigt rapide, comme on écarte une mouche. Alors, se penchant, Daniel
l’embrasse sur la nuque. A cet endroit, la peau de Mlle Pidarcet sent un
peu le cheveu.
Daniel lui dit, d’un souffle court: «Venez!» La fenêtre est dangereuse:
on peut les voir de la cuisine. Il va l’attendre dans un coin plus
sombre de la salle à manger, entre la porte et le buffet.
Mlle Pidarcet fait quelques points encore, pique soigneusement son
aiguille sur son ouvrage, se lève, tapote sa jupe pour en faire tomber
des bouts de fil et des morceaux de percale, puis rejoint Daniel, qui
l’embrasse longuement et sans bruit sur ses joues fades et dans son cou
sans parfum.
Ça n’allait jamais plus loin. Il l’embrassait une dernière fois,
tendrement, par devoir; il s’en allait dans sa chambre, et Mlle Pidarcet
retournait à son ouvrage.
La séduction complète de l’ouvrière se fût entourée, selon Daniel, de
complications terribles. A cette époque, pour achever la défaite d’une
dame, il exigeait un meuble confortable et un appartement situé à une
lieue au moins de toute personne de sa famille. Parfois, au moment même
où il tenait dans ses bras Mlle Pidarcet, il se promettait bien de se
procurer à brève échéance ce logement secret. Malheureusement, le
souvenir de Mlle Pidarcet absente ne le préoccupait pas assez pour
entretenir ces résolutions.
Il pensait à elle le mardi, quand il se trouvait là. Il allait
l’embrasser, parce qu’elle était là.
Ce petit épisode ne le gênait aucunement dans ses grands projets
relatifs à Berthe Voraud. Ça n’avait aucun rapport, c’était un intermède
qu’on donnait quand la scène était vide, sans réclame et sans affiche
préalables, simplement parce qu’on avait l’artiste sous la main.